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ACTUALITÉ > Jurigeek > eBay vacille : une pilule rouge pour tout comprendre.

eBay vacille : une pilule rouge pour tout comprendre.
20 septembre 2008

J
e me lance dans une grande aventure avec vous tous, mes canards bien aimés. Je vais tenter de vous livrer une analyse, si possible, claire et entraînante (oui je suis ambitieux) des grands drames juridiques qui intéressent notre hobby. Nous allons tâcher de lever le voile de Maya qui recouvre pudiquement la justice pour contempler, non sans malice, les formes qu'elle prend. Mais je vous préviens, souvent nous l'éventrerons comme d'immondes bouchers pour plonger nos mains dans ses tripes chaudes. Oui c'est dégoûtant, mais rassurez-vous, la justice est aveugle, elle ne saura pas qui l'agresse. Alors, que ceux qui le souhaitent prennent la pilule rouge et me rejoignent....

Ah, vous voilà! bon, alors, lançons-nous sur le procès qui oppose eBay à Dior, mais aussi à Kenzo Parfums, Parfums Givenchy et Guerlain SA, toutes filiales du groupe de luxe LVMH et qui s'est soldé, pour l'instant, par les 3 jugements du tribunal de commerce de Paris du 30 juin 2008, qui ont condamné eBay à payer au total dans les 39 millions d'euros. Vous allez voir que, quand on entre dans les détails, c'est tout de suite plus complexe que ce qu'une news de 20 lignes peut laisser comprendre.

Puisqu'on en parle, vous avez lu la news précédente, vous connaissez donc l'enjeu juridique qui sous-tend cette affaire, à savoir la qualification de statut d'hébergeur et par conséquent l'application de l'article 6 de la loi pour la confiance dans l'économie numérique du 21 juin 2004, qui exonère une société qui a pour seule fonction de mettre à disposition du public un espace de stockage de toute responsabilité si les informations stockées sont de nature délictuelle. Sauf si, bien évidemment, la société est prévenue de leur existence et qu'elle n'a rien fait pour les supprimer.

Mais reprenons du début. Alors à ma droite, j'ai les filiales du groupe LVMH qui ont bien les nerfs. En effet, des nombreux articles contrefaits sont vendus grâce à eBay, mais ce n'est pas tout. Le seul fait que des ventes aient lieu, même portant sur des vrais produits, cause un préjudice aux demanderesses qui invoquent la violation de leur réseau de distribution sélective.

Arrêtons-nous déjà à ce stade et définissons rapidement la notion de "réseau de distribution sélective". Quand une société veut vendre un produit ou un service, elle peut le faire elle-même en créant des boutiques par exemple ou bien proposer à des distributeurs de le faire (type carrefour par exemple) ou constituer un réseau de distribution sélective: c'est donc une technique de commercialisation choisie par une société selon laquelle ses produits et/ou services sont diffusés uniquement par des distributeurs, et par eux seuls, qu'elle choisit. L'intérêt ? Cela lui permet de sélectionner des distributeurs dont l'efficacité est reconnue, ou dont l'image colle avec le produit/service, ou qui permet d'assurer au client un service spécifique. Dans notre cas précis, cela permet aux sociétés du luxe de s'assurer par exemple que leurs produits ne seront pas vendus dans des quartiers pauvres par des tatas Josette, 59 ans et 108 kilos pour 1 m 60, mais uniquement dans des quartiers huppés par des mannequins Tatiana, 22 ans, 42 kilos pour 1 m 80. Oui, c'est cruel; soyez le bienvenu dans le monde des affaires.

La société signe donc des contrats de distribution avec les distributeurs choisis, qui ont seuls le droit de vendre lesdits produits/services. Bon, je ne vais pas faire un cours de droit sur le sujet, mais sachez que de nombreux textes régissent cette technique complexe, car les réseaux en question sont une façon légale de contourner le principe de concurrence entre vendeurs. On peut citer par exemple :

  • Le droit communautaire et principalement les règlements de 1965, 1999 et 2002 touchant le droit de la concurrence parmi les Etats-Membres,

  • Les articles 6, 1101 et 1382 à 1386 du Code civil,

  • Les articles L. 420-1, L.420-4 et L.442-6 du Code de commerce, concernant les règles de libre concurrence et les pratiques restrictives de concurrence autorisées.

C'est dire combien la matière est sérieuse pour les produits de luxe qui font appel à ce genre de pratique commerciale et c'est ainsi que les filiales de LVMH considèrent que eBay leur cause un préjudice, indépendamment de la question de la contrefaçon, simplement parce qu'eBay permet la vente des produits en dehors du réseau de distribution sélective patiemment mis en place par ces sociétés.

Les sociétés du luxe reprochent concrètement à eBay :

  • d’avoir pris part à la commercialisation de marchandises dépendant de systèmes de distribution sélective,

  • d'avoir favorisé et amplifié la commercialisation à très grande échelle par le biais de la vente électronique de produits de beauté et de parfums dépendant de la distribution sélective,

  • d'avoir manqué à son obligation de s’assurer que son activité ne génère pas d’actes illicites, en l’espèce d’actes contournant des réseaux de distribution sélective, au préjudice d’acteurs économiques tels que les sociétés demanderesses,

  • d'avoir également manqué à son obligation de vérifier que les vendeurs qui réalisent à titre habituel de nombreuses transactions sur ses sites sont dûment immatriculés auprès des administrations compétentes et, en France, au Registre du Commerce et des sociétés ou au Répertoire de Métiers, ainsi qu’auprès des organismes sociaux ou autres, ne dérogent pas aux réseaux de distribution sélective et aux règles applicables en la matière,

  • d'avoir fait paraître des annonces et transactions portant sur des ventes illicites avec évidence, soit par des mentions de type « notre boutique propose une sélection de parfums et accessoires de prestige Hermès, Kenzo... » ou encore "la confiance d’un vrai professionnel : + de 500 vrais parfums /... / tous les parfums..."

  • d'ignorer le fait que les produits de luxe fabriqués par les sociétés demanderesses portent la mention apparente "cet article ne peut être vendu que par les distributeurs agréés", qu’il n’est donc pas admissible que soient vendus sur internet des produits relevant de cette catégorie dans des conditions dégradantes ou de promiscuité déplorable ou encore d’origine frauduleuse,

Vous comprenez que ce procès dépasse le cadre de la lutte eBay vs LVMH. C'est carrément Internet vs les modèles économiques classiques. C'est le village planétaire vs les champs-elysées. C'est Obama- Biden, les grandes villes et la modernité, vs McCain- Palin le rural et la tradition. Bon, je m'emballe, mais vous avez compris la gravité du procès et les enjeux pour le web et son avenir commercial en France.

Mais reprenons, les sociétés du luxe en concluent donc que leurs marques perdent ainsi le contrôle de l’environnement de vente de leurs produits, et que les agissements constatés n’ont été rendus possibles que par l’intervention active d'eBay qui participe à rédaction des annonces, à la présentation et l’emplacement des vendeurs sur ses sites avec des conseils du guide d’achat sur eBay dont celui intitulé "Parfums" fournissant aux utilisateurs un véritable guide précis d’accès aux boutiques, marques...

Elles soulignent enfin que la responsabilité de eBay est d’autant plus importante qu’elle a délibérément refusé de mettre en place les mesures efficaces et appropriées pour luter contre la prolifération des actes illicites et ce malgré les demandes réitérées des sociétés demanderesses comme celles consistant à sanctionner tout vendeur fautif en fermant définitivement son compte dès la constatation de la faute,

A ma gauche, se trouve eBay et vous avez donc compris que, pour se protéger, la société va principalement tenter de s'abriter derrière l'article 6 de la loi du 21 juin 2004 et le statut d'hébergeur.

Mais, bien évidemment, la société eBay a d'abord tenté d'allumer des contre-feux procéduraux. La procédure, c'est comme les bonus dans Mario Kart. Vous lancez des peaux de banane à l'adversaire pour le faire sortir de la course. Alors, qu'est ce qu'eBay a bien pu trouver ? Qu'a-t-elle soulevé ? Comment ont répondu les sociétés du luxe à ses attaques ? La réponse dans une prochaine news (et pas demain, je vous préviens tout de suite) ! Stay tuned true believers !

tada! (musique de suspense).



lesmedia

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vignete
21
09
2008
Mug Bubule / 18H02
La question est : la justice française peut elle vraiment faire quelque chose contre eBay ? A moins qu'il ne décide mener l'affaire devant la cours européenne ... Mais là c'est une autre histoire.
sep_news
Obiwankenoob / 18H39
Merci Grand_Maitre_B pour cet article qui éclaircit, ou pas, la news précédente. En tous cas c'est du droit facile à lire, je vais refiler ça à ma chéwie. Sinon Mug Bubule, je pense que l'Etat français a encore assez de pouvoir pour sanctionner e-bay. En revenche, je pense que la cours européenne est plutôt portée sur la concurrence "maximale" donc ça serait pas forcément une bonne idée pour LVMH. Enfin je dis sans doute des conneries.
sep_news
DarkChépakoi / 18H52
Ce qu'il doivent surtout reprocher à Ebay, c'est de s'enrichir grassement sur toutes les transactions réalisées par le biais de leur site... Et ça, ça doit être dur à avaler... Grand_Maître_B, quand Ebay a vu le jour, n'y avait-il pas un "vide juridique" (je sais pas si c'est le bon mot), entourant les transactions sur internet? Les lois n'étaient-elles pas un peu flou?...
sep_news
Erokh / 19H11
Mug BubuleLa question est : la justice française peut elle vraiment faire quelque chose contre eBay ? A moins qu'il ne décide mener l'affaire devant la cours européenne ... Mais là c'est une autre histoire.
je me dis que étant donné qu'e-bay a une adresse en .fr, la loi française peut quelque chose. Maintenant, je suis loin d'être juriste...
sep_news
dodom / 19H13
Super ton article
sep_news
dalgwen / 19H27
Bon, je ne vais pas faire un cours de droit sur le sujet, mais sachez que de nombreux textes régissent cette technique complexe, car les réseaux en question sont une violation légale du principe de concurrence entre vendeurs
J'ai du mal à comprendre ça. Si je lis bien, c'est que la vente uniquement dans un réseau de distribution sélective est illégale? Donc sur quoi repose les demandes des industries pourries du luxe? Ou alors tu veux dire que la loi est super complexe et qu'on peut faire des exceptions en gérant bien son coup? N'empêche que cette histoire de réseau sélectif sent le caca (pour parler poliment), et je pèse mes mots. D'ailleurs le luxe en entier pue le caca, je trouve ça hyper malsain de vendre un produit sur un nom et sur une rareté artificielle plutôt que sur ces qualités propres. Brrrrrrr.
sep_news
Clain / 19H29
Merci pour ce super article. Accroche du tonnerre, style agréable et contenu accessible. Vivement la suite !
sep_news
Grand_Maître_B / 19H36
DarkChépakoiCe qu'il doivent surtout reprocher à Ebay, c'est de s'enrichir grassement sur toutes les transactions réalisées par le biais de leur site... Et ça, ça doit être dur à avaler... Grand_Maître_B, quand Ebay a vu le jour, n'y avait-il pas un "vide juridique" (je sais pas si c'est le bon mot), entourant les transactions sur internet? Les lois n'étaient-elles pas un peu flou?...
yep; au début du net personne savait qui condamner en cas d'acte illicite commis sur le web. Comme, en général, le coupable qui commet l'acte réside dans des lieux difficiles à atteindre pour la justice française, le FAI et l'hébergeur étaient très visés à l'époque, le raisonnement étant qu'ils avaient les moyens de contrôler l'information qui passent par leur biais et qu'ils sont faciles à aggraffer par la justice et qu'ils sont solvables en cas de condamnation. Puis la loi de 2004 a été voté et protège l'hébergeur donc, tout va bien maintenant pour ceux qui parviennent à faire reconnaître en justice ce statut.
dalgwenJ'ai du mal à comprendre ça. Si je lis bien, c'est que la vente uniquement dans un réseau de distribution sélective est illégale? Donc sur quoi repose les demandes des industries pourries du luxe? Ou alors tu veux dire que la loi est super complexe et qu'on peut faire des exceptions en gérant bien son coup? N'empêche que cette histoire de réseau sélectif sent le caca (pour parler poliment), et je pèse mes mots. D'ailleurs le luxe en entier pue le caca, je trouve ça hyper malsain de vendre un produit sur un nom et sur une rareté artificielle plutôt que sur ces qualités propres. Brrrrrrr.
hum, tu as raison, la phrase est peut être trop complexe, je vais voir comment la changer. J'ai dit: les réseaux en question sont une violation légale du principe de concurrence entre vendeurs Donc, oui, le réseau sélectif viole la concurrence entre vendeurs puisque seuls certains d'entre eux sont acceptés pour vendre le produit, et oui, cette violation est légale et complexe à mettre en oeuvre.
sep_news
Monsieur Cacao / 20H16
Hmmm mais normalement quand on acquiert un bien, ne nous appartient-il pas ? J'achète un parfum Dior ; finalement il ne me plait pas. Je n'ai pas le droit de le revendre ? Je l'ai acquis en rénumérant légalement la société vendant le produit, que je sache elle ne se fait pas voler si je le revends.
sep_news
Polykaa / 20H48
Merci Grand Maitre B, merci.
sep_news

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