"Un jeudi sans rubrique catch sur Canard PC, c’est comme le pont Mirabeau sans la Seine qui coule dessous", disait Apollinaire. "Sans la Seine kikoo lol" lui rétorquait alors la facétieuse Lou, pour le faire chier. Ah, on savait rire, en ce temps-là. Aujourd’hui malheureusement l’humour est mort, mais il nous reste la poésie, tous les vendredis et samedis sur NT1. Le sujet Catch du forum est l’occasion de constater que, si vous êtes de plus en plus nombreux à suivre les péripéties dignes de Dallas de nos amis consommateurs d’anabolisants, ceux d’entre vous qui prennent le train en marche ont parfois l’impression qu’il leur manque quelques clés de compréhension face à une œuvre aussi complexe.
Alors, avec un jour de retard, je profite de la journée nationale de soutien aux dealers de muguet pour donner un peu plus de lecture que d’habitude aux jaunes qui n’iront pas aux manifs, avec un article plus chiant long, qui je l’espère répondra aux principales questions des curieux sur le jargon et l’organisation de ce joyeux cirque.
-Ca veut dire quoi quand les gens parlent de heel, ou face turn, ou feud ?
Comme je l’expliquais brillamment il y a deux semaines, chaque catcheur a un gimmick, un personnage qu’il incarne. Mais il convient d’ajouter que chacun de ces personnages a un alignement, bon ou mauvais. Un catcheur gentil est appelé un babyface (souvent abrégé en face) ; il est courageux, loyal envers ses amis, n’enfreint pas les règles à moins qu’il y soit vraiment forcé, et la foule est censée l’acclamer, l’encourager. Un méchant est appelé un heel ; il triche, trahit ses alliés, est souvent lâche, opportuniste, et la foule le hue. On peut ajouter une troisième catégorie, le tweener, quelqu’un qui alterne si souvent et si aléatoirement entre un comportement face et heel qu’on ne peut pas vraiment le classer dans l’une des deux catégories.
Régulièrement, les alignements changent pour éviter que le public se lasse, un heel devient face, un face devient heel. C’est ce qu’on appelle un turn (face turn, heel turn).
Un feud, c’est une rivalité, un scénario (ou storyline) qui va se jouer sur plusieurs semaines et qui verra deux (ou plus) lutteurs se défier pour quelque raison dérisoire, parce que l’Etrangleur de Montargis s’est tapé la femme du Chauffagiste Volant, ou parce que le Pélican Masqué a déclaré que Nestor le Pingouin n’était pas un champion digne de ce nom, ou parce que Magic Marcel s’est essuyé le fondement avec le drapeau breton de Jo l’Aventure, ou tout autre motif futile susceptible d’injecter un enjeu intéressant dans un affrontement simulé de messieurs en slip.
-Mais les coups, ils les portent vraiment, ou tout est du bidon ?
Dites à un catcheur que son métier est bidon, il vous en dissuadera avec toute la nuance dont savent faire preuve ces sympathiques saltimbanques :
Alors, rappelons-le : le catch, c’est scripté, mais pas bidon. Bien sûr, chacun est censé faire en sorte de ne pas blesser réellement son adversaire, mais il faut aussi que l’affrontement ait l’air crédible. Il y a quelques astuces, comme les manchettes à la poitrine, bruyantes donc spectaculaires mais moins douloureuses qu’un vrai pain dans la gueule, ou le fait de marteler le sol de ses pieds tout en donnant des coups de poings et tout simplement la conviction que mettra la victime du coup à mimer la douleur (dans le jargon, on utilise pour ça le verbe to sell, "vendre"). Mais pour un écrasement au sol, une projection PAR-DESSUS LA TROISIEME CORDE !!!!! ou un coup de chaise dans la tête, il n’y a pas de secret, il faut prendre le risque de faire mal pour de vrai. Bien sûr, chacun est entraîné pour tomber, se réceptionner, encaisser un choc de la façon la moins dangereuse possible, mais la fréquence des blessures et la quantité d’analgésiques que la plupart des catcheurs sont contraint de s’enfiler pour ne pas passer leur temps à se tordre de douleur restent la preuve que la part de vrai dans ce qu’on voit à l’écran n’est pas si limitée qu’on pourrait le croire.
-Et les matchs, tout est planifié, ou bien ils improvisent ?
Le résultat d’un match est toujours déterminé avant par les bookers, c’est-à-dire les scénaristes du show. Lequel des deux gagnera, s’il s’agira d’un compte de trois ou d’une disqualification, la durée du match, tout cela est toujours clairement établi par les organisateurs avant un spectacle. Pour le contenu du match lui-même, ça dépendra grandement de l’expérience des participants et de l’importance du match. Pour un match de championnat, ou un combat entre "bleus", presque tous les mouvements seront planifiés avec l’aide de ce qu’on appelle un road agent, généralement un catcheur à la retraite, qui mettra au point la chorégraphie du match avec les participants, en fonction de leurs compétences. S’il s’agit juste d’un match de remplissage dans l’émission hebdomadaire, les catcheurs reçoivent quelques instructions de la part du road agent (qui lui-même les a reçues des bookers) sur les spots (temps forts, moments-clés) à inclure obligatoirement dans le match (plongeon de la troisième corde, intervention extérieure, renversement de situation…), et pour le reste, ils se débrouillent entre eux. Certains répètent soigneusement avant le show, d’autres préfèrent improviser en direct, en s’annonçant à voix basse leurs prochains mouvements. Certains ont un peu de mal à faire ça de façon discrète ; dans la vidéo qui suit, en tendant l’oreille, vous pourrez entendre Big Show annoncer à ses petits camarades dans quel ordre il va les balancer hors du ring :
-Mais alors si c’est truqué, pourquoi il y a des titres en jeu, et comment ils choisissent le champion ? Pourquoi j’ai rarement l’impression que c’est le plus talentueux sur le ring qui gagne la ceinture ?
Je sais que vous dites ça pour John Cena et Triple H, et vraiment, ce n’est pas très sympa de votre part, mais je vais quand même répondre, parce que je suis un mec comme ça.
Le public sait que c’est truqué, et les organisateurs savent que le public sait. Mais pour que ça fonctionne, il faut que tout le monde fasse semblant de croire, le temps du show, que c’est vrai. Qu’à l’écran, on préserve le kayfabe, comme on dit dans le jargon pour désigner l'ensemble de ce qui est "truqué". Les divers championnats font partie de ces symboles destinés à maintenir l’illusion qu’on assiste à une vraie compétition sportive. Et c’est aussi un moyen, pour le patron d’une fédération, de récompenser un employé.
C’est en effet le propriétaire ou le head booker (l’organisateur en chef) qui décide qui gagnera les championnats. Le choix le plus courant est de faire gagner le face le plus populaire, ou le heel le plus détesté, indépendamment de son aptitude sur le ring. Si les gamins achètent en masse des t-shirts à l’effigie de John Cena plutôt que ceux de Jamie Noble, alors c’est John Cena qui gagnera la ceinture.
Certains head bookers ont tendance à privilégier leur famille ou leurs amis. Ainsi M. Paul Levesque est 13 fois champion du monde dans une fédération dont le head booker n’est autre que son épouse, elle-même la fille du propriétaire. Jeff Jarrett a quant à lui décroché 6 fois le titre de la TNA, dont il est lui-même le head booker, poste auquel il a succédé à son père Jerry…
Enfin, il est également courant de booster la popularité d’une star montante en lui accordant un titre afin d’asseoir son statut de nouvel acteur majeur d’une fédération. Comme ici, lorsque David Arquette a porté la ceinture remportée avant lui par Ric Flair, Hulk Hogan, Sting, Booker T et tant d'autres légendes du catch :
Voilà, pour ceux qui aiment s’aventurer ainsi dans les coulisses du catch, je ne saurais que trop vous recommander le visionnage des documentaires Au-delà des rings (Beyond the Mat) et Bret Hart, Gentleman catcheur (Bret Hart Wrestling with Shadows) ainsi que la lecture d’ouvrages tels que The Death of WCW ou Have a Nice Day : A Tale of Blood and Sweatsocks. Et pour ceux que l’anglais rebute, ou qui ne veulent pas perdre la face auprès de leurs amis intellectuels, il reste toujours le chapitre Le Monde où l’on catche de Mythologies, de Roland Barthes, et qui 60 ans après sa publication, propose une vision toujours assez juste de ce divertissement sportif.
Honte sur moi et sur ma famille, merci Canard PC je vais de ce pas me flageller pour expier dans la douleur.
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Merci Toxic.
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