Initialement, le gouvernement allemand avait passé divers accords avec les FAI, afin que ceux-ci bloquent l'accès à certains sites internet appartenant à une "liste noire". Officiellement, cette liste n'est censée viser que les sites pédophiles. Le principe est le suivant : quand un internaute essaie d'accéder à l'un de ces sites, il est redirigé vers une page d'avertissement qui lui explique qu'il n'a pas le droit de le consulter. Si je puis me permettre une anecdote personnelle, quand j'étais encore étudiant, mon université avait elle aussi mis en place un mécanisme similaire de filtrage d'internet, afin que les ressources informatiques soient un peu mieux employées. Ce système a toutefois été progressivement annulé, parce que la "liste noire" des sites bloqués virait au n'importe quoi. Passe encore, par exemple, qu'on ne puisse plus se connecter à Ideepthroat.com. Mais que penser du blocage de Lycos (paix à ses cendres) et Yahoo sous prétexte que certaines pages hébergées sur ces sites n'avaient pas un contenu très catholique ? Cela dit, il s'agissait là de l'utilisation des seules ressources informatiques de l'université, et la liste, bien que mal alimentée, était au moins publique. De plus, il était assez facile (et direct) de se plaindre auprès d'un admin si l'on estimait qu'un site était blacklisté à tort.
Revenons à nos teutons. Malgré les accords passés avec les FAI en ce qui concerne le blocage de sites internet ("Internetsperren", en allemand), le gouvernement fédéral avait tout de même quelques scrupules, liés au fait qu'il s'agissait quand même de mettre en place à l'échelle nationale un système de restriction d'accès à internet en dehors de tout cadre législatif. C'est pourquoi Ursula von der Leyen, "ministre fédérale de la famille, des personnes âgées, des femmes et de la jeunesse", a eu la brillante idée de donner force de loi à ce système, ce qui lui a valu le doux surnom de "Zensursula" (en allemand, "censure" se dit "zensur").
Il va de soi que les opposants à la loi ne contestent pas la nécessité de lutter contre la pédo-pornographie ("kinderporno" ou "kipo", en allemand). En revanche, selon eux, c'est la manière dont la loi va s'attaquer à ce fléau qui pose de graves problèmes. Premièrement, les sites eux-mêmes ne sont pas inquiétés (et encore moins leurs auteurs) : ce n'est que leur accès qui sera restreint. Deuxièmement, ce genre de filtre est très facile à contourner pour peu que l'on ait quelques compétences. Troisièmement, rien n'est prévu pour empêcher la distribution de contenu pédophile par d'autres moyens qu'un site internet (P2P, etc...). Et enfin, se pose le problème le plus important : la "liste noire" des sites bloqués. En effet, personne n'a accès à son contenu, si ce n'est la Bundeskriminalamt ou BKA (littéralement "bureau fédéral de police criminelle", c'est la plus haute autorité policière allemande), qui est chargée de créer et d'alimenter cette liste. De fait, la BKA peut interdire l'accès à n'importe quel site, sous n'importe quel prétexte, et ce pour tout le territoire allemand. Pas étonnant qu'on ait affublé cette loi du sobriquet de "Stasi 2.0".
Alors certes, le remplissage de la liste est censé être supervisé par 5 personnes sous la direction du Datenschutzbeauftragten, littéralement "délégué national à la protection des données privées". Le problème est qu'ils n'ont pas vraiment envie de cautionner cette loi qui les met quand même en porte-à-faux avec leur mission. Ensuite, les initiateurs de cette loi jurent aux grands dieux qu'elle ne doit viser que les sites pédophiles. Mais outre son efficacité discutable sur ce point (comme on vient de le voir plus haut), dans le principe, il s'agit de la mise en place d'une infrastructure géante de contrôle d'internet, totalement coupée du public, et sans aucun contre-pouvoir. Pourquoi brider son utilisation à la seule pédo-pornographie, alors qu'on pourrait exploiter pleinement les possibilités de ce nouveau joujou en l'étendant à d'autres domaines ? Comme par exemple les opinions politiques ou religieuses jugées "dangereuses", le téléchargement "illégal"... ou les jeux vidéo ? D'ailleurs, ça tombe bien : Thomas Strobl, secrétaire général de la CDU pour le länder de Baden-Würtenberg, a proposé de bloquer également les sites relatifs aux "killerspiele" (et quand on sait que ceux-ci sont souvent mis sur le même plan que la pédo-pornographie, il y a de quoi prendre cette menace au sérieux). Bref, comme l'a dit un jour le Marquis de Sade : "il n'est point d'homme qui ne veuille être despote quand il bande".
Et c'est justement ça qui a quelque peu énervé certains internautes. Au point de générer une opposition que "Zensursula" n'avait sûrement pas envisagée. A titre d'exemple, une pétition a été lancée fin avril par une jeune berlinoise de 29 ans, Franziska Heine, afin de protester contre cette loi. Le 8 mai, elle recueillait déjà 50 000 signatures. La barre des 100 000 a été franchie le 28 mai. Et quand elle a été envoyée au Bundestag il y a quelques jours, elle avait dépassé le cap des 130 000, ce qui en fait l'une des pétitions qui a collecté le plus de signatures dans toute l'histoire de l'Allemagne ! Inutile de dire que les partisans de "l'Internetsperren" en étaient estomaqués. Il faut les comprendre : comment peut-on ne serait-ce qu'envisager de s'opposer à leurs efforts pour lutter contre la pédo-pornographie ? Si on prend le problème sous cet angle, il n'y a pas 36 réponses : au pire, les opposants à cette loi soutiennent les pédo-pornographes, au mieux ce sont des nihilistes, des babas-cool fanatiques d'internet et/ou des jusqu'au-boutistes de la liberté d'expression. La première option a été retenue notamment par le ministre fédéral de l'économie et de la technologie, le baron Karl-Theodor zu Guttenberg (pour ceux que ça intéresse, son nom complet est : Karl-Theodor Maria Nikolaus Johann Jacob Philipp Franz Joseph Sylvester von und zu Guttenberg), par le tabloïd Bild, qui a mené une campagne agressive en faveur de cette loi, et bien sûr par "Zensursula" elle-même. La ficelle est certes un peu grosse, mais cela permet de réduire le débat à une cause "sacrée" (la lutte contre la pédophilie) en évacuant toute discussion sur la manière de servir cette cause. Quant à la deuxième option, celle du nihilisme, elle a rencontré un écho dans les colonnes du Zeit Online, qui a publié un édito furibard contre les "idéologues d'internet". Le procédé est beaucoup plus habile, car il permet de déplacer le débat sur le terrain plus général d'Internet en tant que zone de non-droit. Ce faisant, on peut insinuer que ceux qui s'opposent au blocage des sites pédophiles sont en fait des partisans du laisser-faire intégral, qui s'opposent à toute régulation du sacro-saint Internet. Et on peut du même coup éluder les questions sur l'instauration d'une infrastructure de censure à l'échelle nationale.
D'un autre côté, cette opposition à "Zensursula" a elle aussi trouvé un écho favorable, d'une part chez les politiques (notamment les socialistes du SPD et les "libéraux" du FDP), et d'autre part chez certains journalistes, qui y voient aussi bien un kulturkampf (les américains diraient "culture war") qu'un conflit de générations. D'ailleurs, à ce sujet, le Spiegel Online a même célébré l'avènement de la "Génération C64", qui est la première à avoir grandi avec les ordinateurs personnels. Malheureusement, rien n'y a fait : la loi vient juste d'être votée à 389 voix pour, 128 contre, et 18 abstentions. Et déjà les appels au blocage des sites relatifs aux "killerspiele" viennent d'être renouvelés. Il n'y a plus qu'à croiser les doigts... et serrer les fesses !
Oh, j'allais oublier : en Australie, le gouvernement avait proposé l'an dernier une initiative similaire. Un filtre appelé "Great Aussie Firewall" était censé bloquer l'accès à certains sites internet "illégaux" ou "dangereux". Naturellement, le contenu de cette liste était totalement inconnu du public. Cependant, devant l'opposition grandissante, le gouvernement australien a préféré faire machine arrière.
Post-Scriptum: si l'allemand vous barbe, allez voir du côté de Numerama (en français) ou de Global Voices Advocacy (en anglais).

Thomas Strobl, qui veut étendre la censure d'internet aux "killerspiele" :
Franziska Heine, l'initiatrice de la pétition anti-"Internetsperren" :
Karl-Theodor zu Guttenberg, qui a insinué que les pétitionnaires étaient du côté des pédo-pornographes :
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