Certes un mail chaud

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Pour une (grosse !) poignée de dollars (canadiens, mais quand même)

La semaine dernière, CanardPC vous apprenait qu’Ubisoft avait reçu une subvention de près d’un quart de milliard de dollars de la part du gouvernement de l’Ontario, afin de fonder un nouveau studio à Toronto. Localement, cette initiative a fait l’objet de vives critiques. Certes, la plupart d’entre elles visent essentiellement le montant de la subvention, ainsi que le fait qu’elle profite à une compagnie étrangère. Mais voilà qu’un éditorialiste du Hamilton Spectator vient d’en rajouter une couche en affirmant que cette subvention va servir au développement de jeux « violents » et « amoraux, qui glorifient et trivialisent la violence et, de toute évidence, contribuent aux comportements anti-sociaux — tout ça au nom du business ». Et de citer pêle-mêle certains titres comme Assassin’s Creed, Call of Juarez ou America’s Army. Il a toutefois l’amabilité de préciser qu’Ubisoft « produit également une floppée de titres innocents et divertissants, allant du sport à la dance, en passant par les simulateurs de mode ».

Il faut savoir que les subventions ou les crédits d’impôts accordés par le gouvernement canadien aux compagnies de divertissement dans leur ensemble (films, télévision, et jeux vidéo) sont un sujet très sensible. Beaucoup de critiques affirment que ces subventions sont données à tort et à travers, et qu’elles vont dans les poches de productions qu’ils jugent « pornographiques » ou « immorales ». En fait, quand un film tourné au Canada crée la controverse, il n’est pas rare que ses détracteurs prennent à témoin le contribuable, en disant : « voilà à quoi ont servi vos impôts ! ». Ce fut le cas, en particulier, de l’adaptation cinématographique du roman de Brett Easton Ellis, American Psycho. Le livre faisait déjà l’objet de vives polémiques partout dans le monde, mais au Canada en particulier, il a été accusé d’avoir servi de « bible » pour le tueur en série Paul Bernardo (le juge qui a instruit le procès de celui-ci a également qualifié le roman de « violent, pervers » et « malade »). Le film a été lui aussi fustigé, avec un motif de controverse supplémentaire : la subvention de 120 000 dollars qui lui a été accordée.

La polémique autour de ces aides de l’État a atteint son paroxysme l’an dernier, quand le gouvernement canadien a présenté le projet de loi « Bill C-10″, qui lui permettrait de refuser de soutenir financièrement des productions qui lui paraîtraient « offensantes » ou « contraires à la politique publique ». Les partisans de ce projet de loi, dont Rose Dyson, adversaire acharnée de la violence des médias et présidente de l’organisation C-CAVE (Canadians Concerned About Violence in Entertainment), ont affirmé qu’il n’était pas normal que les contribuables aient à payer pour des productions au contenu « extrêmement violent » ou « pornographique ». En cause, des films comme American Psycho, Sperm, Masturbator ou Young People Fucking, mais aussi des jeux vidéo comme Dark Sector ou les deux Manhunt. De l’autre côté, des professionnels du cinéma comme les réalisateurs Ang Lee et David Cronenberg, ou l’actrice Sarah Polley, se sont violemment opposés à Bill C-10, en accusant le gouvernement de censure, voire de démantèlement, du cinéma canadien qui, selon eux, a bâti sa réputation sur les films controversés qui sont visés par ce projet de loi. J’avoue ne pas savoir où ils en sont à ce sujet, mais apparemment, les clauses les plus controversées de Bill C-10 ont été retirées.

Tout ça pour vous dire que le début de polémique autour de la subvention accordée à Ubisoft doit être replacé dans le contexte plus large du « grand débat » sur les aides de l’État accordées aux différentes industries du divertissement. Et même en supposant que les « 263 millions de dollars accordés à des froggies pour produire des jeux violents » ne créeront finalement pas de controverse majeure, ce « grand débat » est loin d’être terminé.