A priori, il est inutile de revenir sur un sujet qui a déjà été abondamment couvert en ces lieux. Certes, à l'occasion du premier anniversaire de cette tuerie, les esprits s'échauffent, chacun y va de son commentaire dans les médias, et les livres sur le sujet commencent à proliférer. Mais tout cela était prévisible. Posons-nous plutôt la question de savoir ce qui a vraiment changé depuis un an, voire depuis les amoklauf précédents. Qu'est-ce qu'il y a de nouveau dans le traitement médiatique de ces tueries, en particulier sur la question des "killerspiele" ?
La réponse est simple : ce sont les joueurs allemands. Du temps d'Erfurt, c'est à peine si l'on remarquait leur existence, sans doute parce que le jeu vidéo était encore considéré comme un loisir d'enfants ou d'adolescents. Mais vu qu'ils se sont faits remarquer à plusieurs reprises, notamment dans les commentaires des articles parlant de leur loisir ou dans les forums des chaînes de télé diffusant des reportages anti-"killerspiel", il faut bien les prendre en compte, il n'y a plus trop le choix.
La bonne nouvelle, c'est que désormais les gamers font partie de l'équation.
La mauvaise nouvelle, c'est la place qu'on leur a laissée dans l'équation (place dans laquelle certains se sont confortablement installés, d'ailleurs, mais nous allons y venir).
En effet, tenir compte de leur présence ne signifie pas forcément tenir compte de leur avis. Si on les a faits sortir du bois, c'est surtout pour qu'ils jouent le rôle qui leur a été réservé. C'est-à-dire, au mieux, des drogués qui défendent leur addiction, et au pire, des extrémistes violents et haineux qui harcèlent leurs opposants comme dans leurs jeux. Dans tous les cas, des victimes de la toute-puissante industrie multimilliardaire du jeu vidéo. Victimes assez consentantes pour s'organiser en Killerspielverbänden (verbänd : "association", "ligue", "union"), voire en Killerspiel-lobby.
Ces termes ont récemment été utilisés à plusieurs reprises dans les médias par les parents des familles de victimes de la tuerie, qui depuis qu'ils se sont regroupés dans une association, l'AAW ("Aktionsbündnis Amoklauf Winnenden"), ont multiplié les déclarations et les actions contre les "killerspiele" (l'une d'entre elles étant la "poubelle party" dont j'avais parlé il y a quelques mois). Ils commencent à être repris par les journalistes. L'un d'entre eux a d'ailleurs consacré un éditorial entier à leur sujet (j'ai cru bon d'en faire une traduction intégrale). Morceaux choisis :
"Avec une véhémence rappelant celle des junkies héroïnomanes dont la seringue vient de casser pendant que la dope chauffait sur la bougie, Counterstrike et consorts ont été défendus toujours de la même manière (...) La passion agressive de la communauté des Killerspiele n’est pas surprenante. En effet, cette communauté est grande, bien organisée et en tant que lobby, presque aussi puissante que l’industrie pharmaceutique, l’industrie de l’automobile ou ce qu'on appelle le complexe militaro-industriel."
Il est vrai que les "opinions" de ce genre parlent d'elles-mêmes (pour la bonne bouche, en voici une autre du même style). Malheureusement, l'attitude de certains joueurs n'arrangent rien. Et les détracteurs des "killerspiele" ont beau jeu, si l'on peut dire, d'exhiber comme pièces à conviction les mails haineux qu'ils reçoivent. D'ailleurs, dans son dernier livre Der Letzte Schultag - Die Amoktat von Winnenden, le journaliste Göran Schattauer a publié le courrier qu'a reçu l'AAW depuis un an. Leurs membres (qui, rappelons-le, ont perdu des enfants ou des proches dans cette tuerie) ont eu fort à faire entre ceux qui les ont traités de "néo-nazis", ceux qui les renvoyaient dos à dos avec le tueur, et ceux qui les rendaient responsables de la mort de leurs enfants.
Ce ne sont pas les premiers à qui cela arrive. Déjà, en 2004, quand la chaîne ZDF a publié un reportage à charge contre les "jeux violents", le forum de la chaîne a essuyé une tempête de protestations... dont certaines contenaient des menaces très précises à l'encontre de l'auteur du reportage, le journaliste et politologue Rainer Fromm. Quelques années plus tard, le psychologue Günther Huber a présenté une étude des réactions des joueurs, concluant qu'ils étaient fermés à la critique et assimilables à d'autres mouvements extrémistes, avec lesquels le dialogue était difficile. Inutile de dire que le même Huber s'est retrouvé en terrain connu lors de "L'affaire Christian Berg" (dont CanardPC vous entretiendra bientôt). Cet auteur de livres et de spectacles pour enfants, après avoir appelé comme beaucoup d'autres à l'interdiction des "killerspiele", a eu droit à des centaines de réactions hostiles, dont, encore une fois, des menaces de mort. Dans un communiqué de presse, le Docteur Huber, après avoir témoigné son soutien à Berg, a déploré la "radicalisation de la scène Gamer", tout en se gardant de blâmer les joueurs, qu'il voyait comme des "victimes de stratégies marketing sophistiquées".
En résumé, les différents acteurs du débat sur les "killerspiele" ont enfin remarqué qu'il y a des gens qui y jouent, et que ceux-ci ont leur mot à dire. Cela ne veut pas dire que les lignes du débat vont bouger, étant donné qu'on retient surtout les manifestations les plus extrêmes des joueurs les plus immatures. Lesquels ont l'air de se complaire dans le rôle de hooligans auquel on les a assignés. Tout cela ne présage rien de bon.
Affaire à suivre...
De quel droit l'Allemagne peut se déclarer choquée par la réactions de quelques hurluberlus... et sanctionner des millions pour se prémunir de quelques uns.
...
Malheureusement, c'est une tendance qui va à la généralisation, même chez nous, surtout chez nous.
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