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MAJ Canard BD : Gaza 1956

En bande dessinée, il est bon de lire autre chose que du « Zip- Pfffffiiiiiou-Paf-Paf-Smack-Rourou ». Je traduis pour les non-initiés : Superman enfile son costume, s’envole vers le lieu d’une quelconque félonie, gifle énergiquement le vilain, embrasse goulûment une jeune ingénue se pâmant devant son énorme c….ape. Ah oui, j’oubliais le « Rourou »: ce sera, à votre guise, un supplément de lyrisme et de romantisme grâce à la tourterelle présente dans la scène du baiser ou bien le cri de dépit de tous les acheteurs couillonnés dans les grandes largeurs par une énième resucée d’un schéma usé jusqu’à la trame.

Il est donc bon, disais-je, de lire autre chose. Et c’est vraiment quelque chose de différent qu’offre Gaza 1956 : En marge de l’histoire.

 

Les plus malins auront déjà deviné le cadre et la période où se passe l’action de ce pavé de 425 pages. Joe Sacco s’intéresse en effet à deux tragédies ayant frappés les villes de Khan Younis et Rafah en novembre 1956 : 275 civils palestiniens massacrés par l’armée israélienne. Sacco, fort de sa formation de journaliste et de l’ expérience acquise grâce à Palestine dont l’intégrale vient de paraître chez Rackham, décide d’enquêter un peu plus sur ces deux évènements, à priori anodins et déjà quasiment oubliés par l’Histoire. Il consulte donc les archives de Tsahal et celles de l’ONU mais devant le peu d’informations décide d’aller voir les survivants ou les descendants des victimes.

Mais il n’est pas dupe, il sait que les cinquante années passées altèrent les mémoires et que la haine plantée au cœur des réfugiés (pour rependre l’expression de l’un d’eux) va biaiser les informations récoltées. Et il va donc multiplier les sources, les croiser, pointer les contradictions présentes. Un travail de recherche passionnant à suivre, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Et à partir de ce matériel, il va opérer une reconstitution minutieuse du déroulement de ces terribles journées.

 

Car le dessin de Sacco est monstrueux. Dans tous les sens du terme. Impressionnant techniquement avec un pointillisme exemplaire, se rapprochant d’un Crumb ou d’un Moebius, voire de graveurs du XIX° comme Doré. La trame est fine-je le soupçonne d’avoir coupé un Rotring en dix-, le trait quasi photographique mais pourtant terriblement vivant. Et ce qu’il représente est monstrueux : les scènes de tabassage, d’assassinats font froid dans le dos.

Mais Sacco ne s’est pas arrêté à 1956. Il décrit aussi le quotidien dans la bande de Gaza entre 2002 et 2003 et c’est pas forcément joli à voir. Loin des reportages vus au JT à chaque attentat, on est transporté dans cette atmosphère délétère, où les maisons sont rasées comme si de rien n’était, où les résistants apparaissent épuisés, lassés d’une lutte qu’ils savent inégale et sans fin, où les gamins ne comprennent pas l’ intérêt de se pencher sur un truc aussi vieux que 1956…Pas de passé, pas de futur et un présent inexistant…

Le seul reproche que je ferais à Sacco, c’est de n’avoir donné la parole qu’aux seules victimes, ou presque. Les Israéliens ne sont que peu présents dans ce livre, sauf pour détruire des habitations. Mais attention : Sacco se garde bien de souffler sur les cendres de cette haine et ne fait que montrer les sentiments des Palestiniens, sans jamais prendre parti. Je vous serais d’ailleurs reconnaissants d’éviter les commentaires politiques, le livre n’en faisant pas.

Un livre coup de poing, passionnant et instructif, compréhensible aisément pour le profane et assez complet pour satisfaire le connaisseur (une vingtaines de pages à la fin de l’album, comprenant les sources et des transcriptions d’interview). Une œuvre forte, glaçante mais terriblement humaine et une véritable leçon de journalisme total. Les 30 premières planches sont visibles ici.

Suite à un « léger » problème, les commentaires sont fermés. Si vous avez des questions SUR ET UNIQUEMENT SUR la BD, contactez moi par MP, je me ferai une joie d’y répondre.

Joe Sacco, Gaza 1956 : en marge de l’histoire, Futuropolis, 425 pages, 29€.