par Ivan Le Fou 19 janvier 2011 - 10h52
Cette chronique est extraite du numéro 225 de "Canard PC", paru le 21 décembre 2010. retrouvez la rubrique "Au coin du jeu" dans chaque numéro, ou presque.
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Si cette période de Noël vous paraît assez pauvre en grosses sorties de jeux, ce n'est pas une illusion. Depuis trois ans, les principaux éditeurs publient de moins en moins de jeux par an. Et Electronic Arts va encore diminuer le nombre de ses titres en 2011, comme l'a récemment confirmé à l'agence Reuters son PDG, John Riccitiello.
En 2009, EA avait publié 50 jeux. Ce chiffre est passé à 35 cette année, et il sera plus proche de 20 en 2011, soit une diminution de quasi moitié en deux ans. Dans un marché qui s'est globalement maintenu ces deux dernières années malgré la crise, cette diminution drastique du nombre de titres pourrait étonner. Ce mouvement vers moins de titres a été initié avec succès par Activision il y a quelques années et rapidement suivi par EA, Take-Two et Ubisoft.
La stratégie est simple : il s'agit de se concentrer uniquement sur les titres qui ont le potentiel le plus large, de façon à pouvoir rassembler avec le plus d'impact possible les budgets marketing. Chacun de ces jeux doit pouvoir être transformé en une "licence" qui capitalisera sur le succès obtenu pour être déclinée année après année. Ainsi vont les Call of Duty, Battlefield et autres Assassin's Creed, dont un nouvel épisode est déjà annoncé pour l'année prochaine alors que Brotherhood est à peine sorti.
Un tel système de production, derrière une apparente rationalité économique, est en réalité une impasse pour plusieurs raisons.
Il va conduire le marché du jeu vidéo vers un gigantesque bras de fer marketing : les éditeurs s'affrontent sur tous leurs jeux phare (car ils n'ont plus que des jeux phare) à coups de millions d'euros de publicité. Le récent duel entre EA pour Medal of Honor et Activision pour Call of Duty Black Ops donne une idée de la débauche de moyens qu'il faut s'attendre à observer dorénavant.
Il va obligatoirement faire des victimes. Ces jeux atteignent un tel niveau de coût (développement et marketing compris), qu'ils doivent impérativement se vendre à plusieurs millions d'exemplaires, ne serait-ce que pour commencer à être rentables. À cause du bras de fer évoqué précédemment, ces coûts vont aller crescendo jusqu'à ce que l'un des combattants se plante une fois de trop : faute d'avoir misé sur suffisamment d'autres sorties, il ne pourra pas se rattraper. À ce jeu-là, ce sont Ubisoft et Take-Two qui sont les plus fragiles : un GTA qui tousse, et c'est Take-Two qui plonge ; un coup de mou dans le Splinter Cell ou un Assassin's Creed qui dérape, voilà Ubisoft qui manque d'air.
Enfin, ce système va finir de couper la branche sur laquelle ces éditeurs sont assis, car ils oublient une réalité que l'histoire de Guitar Hero devrait leur rappeler : les licences s'usent. Et ce d'autant plus vite qu'elles sont exploitées avec une frénésie aveugle. Lorsque leurs belles licences actuelles auront tellement servi qu'elles seront transparentes, les éditeurs se retourneront pour contempler un désert : à force d'avoir réduit le nombre de leurs titres, il n'y aura plus rien pour prendre la relève.
Et paradoxalement, mon sentiment aujourd'hui, c'est que cette course à l'armement absurde et dangereuse est une bonne nouvelle pour les joueurs sur PC. Que les gros éditeurs se concentrent donc sur des jeux grand public multi-plateformes qui ne nous intéressent de toute façon pas beaucoup ! Qu'ils continuent de se battre à coups de millions pour des mètres carrés de linéaires dans les boutiques qui ne concernent que Tata Simone et son neveu Kevin ! Ils quittent le marché du jeu PC et créent ainsi un vrai appel d'air pour les indépendants et les éditeurs de taille moyenne intelligents. Ces derniers auront toute la liberté créative nécessaire et pour la première fois, grâce au dématérialisé, accès à un marché international sans devoir passer par les fourches aussi caudines que crochues de la distribution et de l'édition préhisto-classiques. À la fois spécialisé et diversifié, le jeu sur PC n'en sera que plus intéressant.
Personnellement, ça me semble un peu vain d'opposer systématiquement les gros développeurs et leur blockbusters aux indépendants: leurs marchés respectifs auraient plutôt tendance à se compléter qu'à se cannibaliser.
Là, c'est un peu comme le fantasme qui voudrait qu'un joueur ne puisse acheter du casual gaming et du hardcore gaming...
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