par Ivan Le Fou 28 avril 2011 - 10h04

C'est quoi ce nouveau graphisme bande dessinée kikoulol caressant FarmVille dans le sens du maïs ? Et cette transformation en un Free-to-play online, c'est pour nous obliger à jouer avec la Carte Bleue entre les dents ? Chris, je t'aimais, bon sang !
Évidemment, à première vue, il y a de quoi craindre le pire. Mais ne paniquons pas, nous ne sommes pas encore condamnés à bouffer du MMO Free-to-play et du jeu Facebook jusqu'à ce qu'il n'y ait plus une goutte d'eau sur Terre pour refroidir nos processeurs. Quoique...
Il y a un an, lors de la Game Developers Conference 2010, on frôlait l'émeute : les développeurs et game designers conspuaient les jeux dits "sociaux", criant à l'arnaque et au massacre de leur passion. Zynga, le principal développeur de jeux Facebook (FarmVille, Mafia Wars, etc.), valait alors 4,5 milliards de dollars.
Aujourd'hui, c'est pire. Zynga vaudrait 10 milliards et bien des piliers expérimentés du jeu vidéo ont cessé de critiquer les "social games" ; ils ont carrément préféré passer à l'ennemi. Vous connaissez les noms de Trip Hawkins et Bing Gordon ? Trip a fondé Electronic Arts en 1982 (et 3DO en 1991) et Bing était à ses côtés en 1982, puis est resté un des principaux cadres d'EA jusqu'à la fin des années 90. En plus d'avoir des prénoms canins, tous deux sont désormais impliqués dans le "social gaming" : Trip Hawkins a créé Digital Chocolate, cinquième éditeur de jeux Facebook, tandis que Bing Gordon est conseiller de Zynga et membre du conseil d'administration.
Mais attendez, ce bal des sociaux-traîtres ne se limite pas aux éditeurs. Le nom de Tom Hall ne vous dit rien ? Celui de John "Daikatana" Romero vous parle peut-être plus ? Tous deux faisaient partie des cofondateurs de id Software (Doom, Quake, Wolfenstein...) avec John et Adrian Carmack. Et devinez quoi ? Ils ont fondé une nouvelle société (Loot Drop) spécialisée dans les jeux sociaux.
Ce n'est pas tout... Petite devinette : qu'est-ce que Brian Reynolds, Soren Johnson et Sid Meier ont en commun ? Si vous répondez qu'ils ont tous créé un ou plusieurs épisodes de Civilization, vous n'avez gagné que la moitié des points. Chacun d'entre eux est désormais impliqué dans les jeux Facebook : Brian Reynolds (Colonization, Civilization II et Alpha Centauri) a rejoint Zynga et dirigé le jeu FrontierVille ; Soren Johnson (Civilization III & IV) fait du jeu social pour EA ; et Sid Meier adapte lui-même Civilization pour Facebook sous le nom de Civilization Networks.
Soyons honnêtes : on peut les comprendre. Le marché du jeu vidéo se trouve actuellement au confluent de deux vagues énormes : celle de la bulle spéculative autour des réseaux sociaux qui draine avec elle tous les investisseurs ; et une seconde, représentée par l'essor du Free-to-play (porté par les opérateurs de MMO asiatiques), qui bouleverse les modèles économiques traditionnels. D'où cette hémorragie.
Mais tout n'est pas perdu, loin de là. Le jeu vidéo mute rapidement et se transforme, le marché va évoluer. Les revenus des jeux sociaux vont servir à faire d'autres jeux et le public va s'éduquer, être plus exigeant. Les acteurs vont à nouveau avoir besoin de game designers créatifs et expérimentés.
Déjà, les flux financiers générés par les opérateurs asiatiques commencent à revenir irriguer le marché du jeu vidéo PC que nous aimons : c'est par exemple l'opérateur de MMO chinois Perfect Word qui a financé le Diablo-like "Torchlight", en investissant dans la société Runic ; ou encore un autre chinois, Tencent, qui a misé près de 400 millions de dollars sur le studio Riot Games, auteur du DOTA-like "League of Legends".
Quant à Age of Empires Online, injustement utilisé comme épouvantail en ouverture de ce billet, c'est probablement une expérience intéressante et potentiellement une bonne nouvelle. Car à rebours de la tendance actuelle, plutôt qu'à un statisticien bi-classé commercial, c'est à un développeur de STR réputés "Hardcore" que l'on a confié le destin d'une licence aussi prestigieuse. J'y vois deux raisons de me réjouir : un, je suis curieux de voir ce que ce STR online doté d'un monde persistant va donner entre les mains des coyotes de GPG ; deux, youpi, voilà un studio de qualité qui se sort d'une passe difficile après plusieurs jeux aux ventes décevantes.
Je t'aime toujours, Chris, et je suis prêt à aller jusqu'au bout de "Games for Windows Live" pour toi, même si ça fait quand même super mal.
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Cette chronique est extraite du numéro 230 de "Canard PC", paru le 15 mars 2011. Retrouvez la rubrique "Au coin du jeu" dans chaque numéro, ou presque.
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