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Tir de barrage contre Amazon

Le géant Amazon lance son App Store pour Android et soudain, l’ambiance devient électrique. Regagnez vos sièges, rabattez les tablettes, éteignez vos appareils électroniques et attachez vos ceintures, la distribution numérique traverse une zone de turbulences

L’IGDA (International Game Developers Association) est une association américaine à but non lucratif regroupant les développeurs de jeux vidéo. L’IGDA s’est donné pour mission de former un réseau d’information, d’entraide et de formation pour soutenir les développeurs de jeu, lutter contre la censure et promouvoir le jeu vidéo d’une manière générale. Un gentil syndicat à l’américaine, quelque chose entre le club de rencontre et l’organisation de lobbying, pas une bande de dangereux crypto-trotskistes voulant abattre le grand capital vidéoludique.

Pourtant, pour la première fois de son histoire, l’IGDA a publié une lettre ouverte mettant en garde ses membres et tous les développeurs de jeu contre les pratiques d’un nouvel acteur du jeu vidéo : le distributeur Amazon.

Après le livre numérique, la vidéo et les logiciels, le géant de la distribution par correspondance a fait un pas de plus dans le dématérialisé en lançant une App Store pour Android. Et ce sont les termes du contrat de distribution que propose Amazon qui sont violemment critiqués par l’IGDA : « Nous sommes convaincus que les termes d’Amazon, tels qu’ils sont rédigés actuellement, représentent une menace pour les développeurs de jeu. »

Alors quoi, que se passe-t-il ? Amazon aurait-il divisé par dix les royalties ? Pas du tout, le site verse les habituels 70 % du prix d’achat. Le lièvre est mieux caché que cela.

Dans son contrat, Amazon a tout loisir de fixer le prix des produits. Jusque-là rien de très nouveau puisque aussi bien Steam que le XBLA jonglent avec les étiquettes des jeux pour lancer soldes et promotions. Sauf que le site Amazon, lui, se réserve le droit de ne payer au développeur que 20 % du prix normal du jeu, si ces 20 % sont supérieurs aux 70 % du prix payé. Autrement dit, si Amazon décide soudain de distribuer gratuitement votre jeu coûtant normalement 10 euros, la boutique ne vous payera que 2 euros par téléchargement (20 % du prix normal), au lieu de 7 euros s’il avait été vendu normalement (70 % du prix payé).

En prime, Amazon oblige les développeurs à vendre sur l’App Store Amazon au prix le plus bas « pratiqué ou ayant été pratiqué dans une boutique équivalente ». Impossible alors de réaliser une promotion exceptionnelle et temporaire via un autre service sans voir Amazon adopter immédiatement et définitivement le prix le plus bas, même si la promotion est passée et si ce prix n’est plus pratiqué nulle part.

L’IGDA met en évidence, à juste titre, le fait que cet ensemble abusif de clauses permettra à Amazon d’utiliser les produits comme une arme pour capturer les parts de marché de ses concurrents, y compris au détriment des développeurs : le site peut très bien décider unilatéralement de diviser par deux le prix d’un jeu qui marche pourtant très bien (donc priver le créateur de la moitié de ses royalties), dans l’unique but de piquer des clients aux autres App Stores qui proposent le même jeu. Ou simplement faire sa propre promotion à l’aide de soldes spectaculaires (une application gratuite par jour, à l’heure où j’écris ces lignes), sans se soucier de savoir si les développeurs y gagnent ou y perdent. Au final, ces derniers se retrouveraient otages impuissants d’une guerre de conquête dont ils ne tireraient aucun bénéfice.

Certains objecteront qu’il n’est pas dans l’intérêt à long terme d’Amazon de se fâcher avec les producteurs de contenus ; d’autres que les fameux 20 % du prix normal peuvent être une aubaine si Amazon décide de promouvoir un jeu en le distribuant gratuitement ; d’autres encore que la distribution numérique a absolument besoin de souplesse dans la fixation des prix. Tout cela est vrai, mais le fait est que ni Steam ni le XBLA, qui ne sont par ailleurs pas gérés par des anges, n’ont eu besoin de ces clauses pour réussir. Et que, si les développeurs n’y prennent garde, le contrat Amazon pourrait soudain devenir le nouveau modèle pour tous.

Malgré les apparences, cette polémique ne concerne pas uniquement les jeux Android sur mobiles ou tablettes. Les pratiques d’Amazon s’ajoutent au durcissement des conditions de publication sur le XBLA (qui obligent les éditeurs à avoir eu précédemment des titres Xbox en magasin), et à l’irruption de la chaîne GameStop dans la distribution dématérialisée via le rachat d’Impulse.

Autant d’éléments récents qui donnent la désagréable impression que le ciel se couvre peu à peu au-dessus des développeurs : car soyons clairs, si les vieilles règles et méthodes du commerce physique parviennent à reprendre le pouvoir dans une distribution numérique qui leur avait échappé, c’est tout l’écosystème du jeu indépendant qui se trouvera menacé.

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Cette chronique est extraite du numéro 233 de « Canard PC », paru le 1er mai 2011. Retrouvez la rubrique « Au coin du jeu » dans chaque numéro, ou presque.

Ivan Le Fou
Co-fondateur de Canard PC, Ivan Le Fou a tout tenté pour ne plus écrire sur le jeu vidéo: faire 10 ans d'études, démissionner trois fois d'un poste de rédac chef, tenter une carrière télévisée sous le pseudonyme de "Renard Argenté" et, plus récemment, créer avec ackboo le magazine Humanoïde. En vain: il tient toujours la chronique "Au coin du jeu" dans Canard PC.