par Ivan Le Fou 05 septembre 2011 - 10h09

Pour imposer rapidement auprès des consommateurs un nouveau système propriétaire, rien de mieux que de le fourrer aux exclusivités : en obligeant les amateurs de quelques jeux phare très attendus à se procurer le nouveau bousin pour accéder à leur dope, on peut créer rapidement une base installée respectable. Après tout, c'est la stratégie des constructeurs de consoles et c’est ainsi qu’a procédé Valve au démarrage de Steam : on se souvient que Steam est devenu nécessaire pour jouer à Half-Life 2, alors le jeu le plus attendu du monde, mais il ne faut pas oublier que tous les amateurs de Counter-Strike, déjà un des jeux PC les plus joués au monde, s’étaient également vu recrutés de force.
Electronic Arts a donc annoncé à l’occasion de la présentation du système Origin (qui en fait remplace et rassemble les systèmes "EA account", "EA Store" et "EA download manager") que quelques-uns de ses produits les plus attendus seraient vendus en version dématérialisée exclusivement sur Origin : il s'agit en premier lieu du MMO Star Wars : The Old Republic, mais on peut se demander si certaines des marques les plus cotées d'EA comme Mass Effect ou Battlefield ne vont pas suivre le même chemin.
EA semble donc prêt à perdre les ventes actuellement générées par les différentes plateformes du marché en les privant de ses best-sellers, afin d'avantager sa propre boutique. Il s'agit bien évidemment d'une entrée en compétition très agressive contre Steam, Direct-to-Drive, Gamersgate et autre Impulse. Quoique contre Impulse, peut-être pas : Frank Gibeau, le président d'EA Games, a ainsi déclaré que sa société continuera de soutenir loyalement ses "partenaires de la distribution physique dans leur évolution vers la distribution digitale". Notons une fois de plus le soin maniaque que mettent les éditeurs à ne surtout pas froisser les boutiques qui écoulent des palettes de leurs jeux consoles à prix d'or, puis posons une question légèrement fourbe : depuis qu'Impulse a été racheté par la chaîne américaine de magasins GameStop, dans quelle catégorie de distributeurs se situe-t-il ? Celle du dématérialisé qu'il faut concurrencer ou celle du "physique évoluant vers le digital" qu'il faut soutenir ? À vos crayons, je relève les copies dans vingt minutes, le premier qui cherche la réponse sur jeuxvideo.com va directement dans le bureau du procureur.
Concrètement, Origin se présente sous la forme d'un client à télécharger et installer qui ressemble à une version castrée de Steam, qui me prend 72 Mo de RAM (à comparer aux 48 Mo de Steam) et ne semble proposer comme fonctionnalité spécifique qu'un système de discussion in-game. Malgré ce manque quasi-total d'intérêt, le futur joueur de Star Wars The Old Republic va donc se coltiner un client Origin, en plus de son client Steam, de son compte Battle.net, et peut-être de son identifiant Windows Live, pour les plus malchanceux. Je ne vois que des désavantages à ce qu'émerge ainsi une multitude de services obligatoires, propriétaires et attachés à un seul acteur du marché.
Pourtant, j'ai répété à plusieurs reprises dans cette chronique à quel point le marché du jeu vidéo sur PC aurait besoin d'un concurrent performant en face de Steam. Remettre en cause le quasi-monopole de Valve sur la distribution numérique aurait de nombreux avantages : par exemple multiplier les solutions pour les développeurs, ou faire pression sur les prix, ou encore pousser les opérateurs à améliorer encore leurs systèmes.
Mais une plateforme propriétaire tenue par un éditeur ne remplit aucun de ces objectifs. Avec Origin, Electronic Arts ne cherche pas à stimuler la concurrence, à découvrir de nouveaux talents ou à améliorer le service rendu aux joueurs. Il ne s'agit pas de dynamisme, il s'agit de contrôle : contrôle sur les prix parce qu'il n'y a aucune chance de voir les prix baisser sur Origin ; contrôle sur les marges de profit parce que le but est de ramasser la plus grande part possible du prix d'un jeu ; contrôle enfin sur les clients afin de détenir sur eux le plus d'informations possibles.
EA rêve d'un monde segmenté à la manière du marché des consoles, mais c'est bien mal connaître le PC et ses joueurs. Il y a peu de chances que ces derniers acceptent ainsi de se laisser forcer la main sans se voir proposer en contrepartie un service innovant, a fortiori à un moment où les éditeurs ont montré leur incroyable incompétence en ce qui concerne la protection des données personnelles.
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Cette chronique est extraite du numéro 237 de "Canard PC", paru le 1er juillet 2011. Retrouvez la rubrique "Au coin du jeu" dans chaque numéro, ou presque.
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