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Une bulle dans la bulle

Cette fois c’est sûr, le mammouth du « jeu social » Zynga entrera en Bourse en septembre ou en octobre prochain. En fonction des détails de sa mise sur le marché, la société de Mark Pincus pourrait fort bien atteindre une valorisation de 20 milliards de dollars, supérieure à celles d’Activision-Blizzard ou Electronic Arts. Vous trouvez ça aberrant ? Vous avez raison.

Pratiquement en même temps que cette annonce d’entrée en Bourse, on apprenait que le réseau Myspace était vendu à une régie publicitaire pour à peine 35 millions de dollars. Petit flash-back.

En 2005, Facebook avait un an, Zynga n’existait pas et Myspace était le roi incontesté des réseaux sociaux. Tellement supérieur aux autres que la société News Corp (le conglomérat de Rupert Murdoch) paya 580 millions d’euros pour racheter le réseau dont on prédisait alors qu’il allait remplacer MTV, ouep. Un an après, le trafic avait encore doublé et l’on s’accordait à dire que la valeur de Myspace atteignait probablement 1,5 milliard. Mais en quatre ans, Myspace s’est fait  pulvériser par Facebook. Et maintenant six ans après, il a perdu 95 % de sa valeur.

En matière de réseau social, les choses vont très vite et les stars d’hier sont les minitels d’aujourd’hui. Même Sean Parker (fondateur de Napster, actionnaire et éphémère président de Facebook) l’a reconnu à sa façon lors d’une interview récente : « Il y a eu un moment où, si Myspace avait copié Facebook rapidement, il serait devenu Facebook. C’était alors un géant et les effets de réseau et d’échelle étaient énormes. » On ne peut pas dire plus clairement ce qui attend Facebook : demain, un réseau social plus malin, plus pratique, mieux conçu émergera. Et peu à peu, les mêmes possibilités virales qui ont « fait » Facebook joueront contre lui : chaque utilisateur qui partira vers le nouveau réseau pourra en avertir facilement tous ses amis grâce à Facebook, et le mouvement ne cessera de s’accélérer.

Pourtant, la valorisation actuelle de Facebook est estimée à 70 milliards de dollars, soit largement plus que l’avionneur Boeing (autour de 50 milliards). Sauf que Boeing n’a aucune chance d’être mis au placard en trois ans par un concurrent qui n’existerait pas encore. Ce n’est plus une bulle financière, c’est une montgolfière spéculative.

Quel rapport avec Zynga, me demanderez-vous ? Zynga repose quasi exclusivement sur Facebook. La société est entièrement dépendante du succès de la plateforme sociale (succès auquel elle participe activement) mais aussi de ses conditions d’utilisation, qui peuvent changer à tous moment : par exemple, lorsque Facebook a imposé presque du jour au lendemain une taxe de 30 % sur les revenus, Zynga n’a eu d’autre choix que de s’y plier. Non seulement l’éditeur dépend d’une seule plateforme, mais on sait aujourd’hui qu’au sein de celle-ci il produit l’essentiel de ses revenus à partir d’un nombre finalement assez limité de joueurs prêts à payer, dont il est condamné à renouveler en permanence l’intérêt comme les effectifs. C’est une position extrêmement fragile : comparée aux limousines multi-plateformes que sont les éditeurs traditionnels, Zynga roule en monocycle contre une pente toujours plus forte.

Il ne s’agit pas de nier que les performances de Zynga sont impressionnantes : fondée il y a à peine quatre ans, la société a montré une croissance et une rentabilité exceptionnelles pour une start-up (à coups de méthodes parfois douteuses, cf. Canard PC n° 217). Mais lorsque l’on compare ses chiffres et ses atouts à ceux d’Electronic Arts par exemple, sa valorisation n’a aucun sens. Zynga est l’expression d’une bulle spéculative, qui est elle-même logée au sein de la bulle Facebook.

Les choses pourraient changer si Zynga se servait des sommes levées en Bourse pour s’affranchir rapidement de Facebook en créant, rachetant ou s’alliant avec un autre réseau. Après tout, on les a soupçonnés de vouloir racheter Myspace eux-mêmes (mais Murdoch en voulait 100 millions), et une rumeur persistante indique que Google aurait investi discrètement 100 à 200 millions de dollars dans Zynga. Le même Google qui vient juste de débuter l’ouverture progressive au public de Google+, un concurrent de Facebook…

Le problème, c’est qu’en attendant que tout cela s’effondre (et le jour où cela arrivera, les dégâts collatéraux seront énormes), cet enchâssement de bulles draine vers le néant l’attention et les financements qui pourraient servir à créer des activités plus pérennes pour le jeu vidéo. Sans compter qu’en France, l’industrie du jeu vidéo est de plus en plus liée à Facebook : d’après le Syndicat national du jeu vidéo, qui regroupe les développeurs français, notre pays est « le premier écosystème derrière les États-Unis pour la production de jeux vidéo sur Facebook« .

Gaffe quand même, hein, les gars…

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Cette chronique est extraite du numéro 238 de « Canard PC », paru le 22 juillet 2011. Retrouvez la rubrique « Au coin du jeu » dans chaque numéro, ou presque.

 

Mise à Jour : L’état de la Bourse américaine n’étant pas optimale, il se murmure que Zynga pourrait repousser son entrée sur le marché public.

Ivan Le Fou
Co-fondateur de Canard PC, Ivan Le Fou a tout tenté pour ne plus écrire sur le jeu vidéo: faire 10 ans d'études, démissionner trois fois d'un poste de rédac chef, tenter une carrière télévisée sous le pseudonyme de "Renard Argenté" et, plus récemment, créer avec ackboo le magazine Humanoïde. En vain: il tient toujours la chronique "Au coin du jeu" dans Canard PC.