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Jennifer, elle pleure

Quoi de mieux qu’un jeu de mots navrant pour illustrer une histoire encore plus navrante ? Elle a d’ailleurs été racontée plusieurs fois sur les sites vidéoludiques du monde entier (y compris en France), mais ce n’est pas grave, on va en rajouter une couche pour ceux qui n’ont pas suivi.

Prologue, scène 1 : Jennifer Brandes Hepler fait partie de l’équipe des « auteurs » de Bioware. Le terme original est writer, mais comme j’ai des scrupules à traduire ça par « écrivain » (d’ailleurs, il faut le mettre au féminin, ou pas ?), on gardera « auteur(e) ». Cela signifie, en gros, qu’elle crée des personnages et écrit leurs dialogues pour de nombreux jeux. Lesquels ? on va y venir.. En attendant, son travail lui a valu d’être interviewée en 2006 par le site Killer Betties. Elle y parle de beaucoup de choses, dont son amour pour les jeux de rôles papier comme Shadowrun, ses conseils pour percer dans l’industrie, de ce qu’elle aime dans les jeux (elle est une grande fan de Deus Ex et de Jade Empire), de ce qu’elle n’aime pas, et de ce qu’elle aimerait y voir plus souvent. En particulier, une commande pour zapper les parties qui ne lui plaisent pas, et dans son cas, ce sont les combats (une telle commande existe d’ailleurs depuis longtemps dans les jeux de la série Total War). Le site ayant fermé, l’interview n’est plus en ligne, mais on peut y accéder malgré tout grâce à Webarchive.

Prologue, scène 2 : Dragon Age 2 paraît début 2011. Il est durement critiqué par de nombreux joueurs et journalistes spécialisés. Or, Jennifer Hepler fait partie des « auteurs » qui ont travaillé dessus (détail qui n’a rien à voir : c’est aussi la seule femme à avoir travaillé dessus en tant « qu’auteure »). Selon le site FemPop, elle s’est également beaucoup investie sur les forums de BioWare, en discutant avec les utilisateurs sur le scénario et sur les personnages qu’elle avait créés (comme Anders). En tout cas, Dragon Age 2 est devenu pour beaucoup le symbole d’une dérive et d’un déclin de Bioware, dont les autres jeux récents ont été critiqués. On pensera notamment à Mass Effect 2 et Star Wars : The Old Republic, sorti fin 2011 (auquel J. Hepler a collaboré).

Acte 1, scène 1 : au début du mois de février 2012, un post dirigé contre Jennifer Hepler et intitulé « Cette femmes est le cancer qui tue Bioware » (faute d’orthographe comprise) paraît sur Reddit. L’auteur commence par exhumer l’interview donnée 6 ans plus tôt à Killer Betties. Plus précisément, il n’en donne que deux courts extraits  : un sur le fait qu’elle a du mal à jouer à certains jeux, et un autre sur l’envie d’avoir une commande pour zapper les combats. Puis, il rajoute ce qui semble être un post de J. Hepler sur le forum de BioWare, dans lequel elle expliquerait qu’elle veut imposer une histoire d’amour homosexuelle pour la version masculine du Commandant Shepard dans Mass Effect 3 (sauf que c’est un faux, et qu’elle n’a pas collaboré à ce jeu). Bien que le post en question ait été rapidement supprimé, il reste une image qui récapitule tout ce qui est reproché à la dame :

Acte 1, scène 2 : Jennifer Hepler rejoint Twitter le 2 février. En une dizaine de jours à peine, des tombereaux de tweets orduriers et haineux lui sont déversés dessus (voir ici pour plus de détails), au point qu’elle demande à fermer son compte. Son commentaire comme quoi ses détracteurs sont « jaloux » parce qu’elle a « à la fois un vagin ET un job dans l’industrie du jeu, alors qu’ils ne peuvent avoir ni l’un ni l’autre » lui apporte davantage d’insultes. Devant l’ampleur du harcèlement dont leur employée fait l’objet, les pontes de BioWare commencent à réagir. Un de ceux qui attaquaient J. Hepler sur son compte se fait traiter de « putain de connard » par le directeur général du studio, Aaryn Flynn. Celui-ci est à son tour accusé de manquer de respect à ses consommateurs (et le « connard » en question se plaint d’avoir reçu des menaces de mort sur lui et sa famille).

Acte 2, scène 1 : Bioware apporte publiquement son soutien à Jennifer Hepler par la voix de Ray Muzyka, co-fondateur de la boîte et vice-président d’Electronic Arts. Celui-ci trouve « affreux qu’une poignée de gens aient décidé d’en faire un objet de haine et de menaces, allant jusqu’à fabriquer des posts de forums de toutes pièces et lui mettre sur le dos des projets auxquels elle n’a pas contribué. » Dans le même temps, le studio envoie 1000 dollars au nom de son employée à l’organisation Bullying Canada. De son côté, la presse spécialisée s’empare de l’affaire, de Kotaku à Destructoid en passant par GameSpot, GayGamer et d’autres sites dans le monde entier. Tous condamnent à l’unanimité la campagne de haine dont J. Hepler a été victime. Dans les commentaires en revanche, certains utilisateurs persistent et signent, en continuant de critiquer ses qualités d’écriture.

Acte 2, scène 2 : La presse généraliste commence à s’en mêler. D’abord avec un article de Forbes, qui rappelle à l’occasion que les derniers jeux de BioWare ont scandalisé certains joueurs, qui se sont sentis menacés dans leur identité de « gamer mâle hétérosexuel ». Ensuite avec une charge féroce du canadien Jesse Brown contre « le sexisme révoltant des joueurs de jeux vidéo ». Accusé de généraliser, celui-ci persiste et signe, parce que selon lui, c’est la « culture gamer » dans son ensemble qui a un problème (il faut préciser que lui-même a déjà eu maille à partir avec les joueurs, suite à un article critiquant les subventions accordées aux compagnies de jeux dans son pays).

En attendant l’acte 3…

Jennifer Hepler n’est pas la première personne à se faire lyncher par une portion de la « communauté des joueurs » (pour ne citez qu’eux). J’en ai déjà parlé en d’autres lieux : « En Allemagne, c’est le comédien Christian Berg, ainsi que l’association des parents des victimes de la tuerie de Winnenden, qui en ont fait les frais. Aux États-Unis, une activiste métisse qui avait accusé Resident Evil 5 d’incitation au racisme (fort maladroitement, il est vrai) a elle-même reçu des centaines de messages fielleux et racistes. On se souviendra également de Cooper Lawrence et de Carole Lieberman, qui ont certes perdu chacune une bonne occasion de se taire, mais qui ont vu leurs livres se faire “vandaliser” sur Amazon en guise de représailles. » On peut aussi évoquer le cas de cette mère de famille qui, pour avoir posté une diatribe sans intérêt sur son blog (publiée dans le New York Post), a vu tout le web vidéoludique lui tomber dessus. Sans oublier Alyssa Bereznak, qui a cru malin de se plaindre publiquement, et sur un site de geeks, du fait que son ex ne lui avait pas dit qu’il était champion du monde de Magic : The Gathering.

Il y a toutefois quelques différences entre ce lynchage et les précédents.

La première, c’est que cette fois, la cible ne vient pas « de l’extérieur », mais du monde du jeu vidéo lui-même. Certes, ses détracteurs voient en Jennifer Hepler une Jézabel qui sabote de l’intérieur les jeux d’une compagnie autrefois respectée, tout ça parce qu’elle affirme ne pas être une hardcore gamer. Mais néanmoins, elle fait partie de l’industrie, et elle a une certaine pratique du jeu vidéo (ainsi que du jeu de rôles papier). Par ailleurs, les attaques se sont concentrées, non plus sur un jeu ou une compagnie, mais sur une personne. Et le fait qu’elle soit une femme et qu’elle milite pour des jeux moins stéréotypés n’a fait que rendre ces attaques encore plus vicieuses.

La deuxième différence, c’est l’attitude de la presse spécialisée. Elle n’était pas à l’origine du lynchage (lequel n’a eu lieu que sur Twitter, Reddit, et peut-être certains forums), et elle a été unanime pour le condamner. Sans doute parce que malgré son soutien sans faille envers Jennifer Hepler, cette affaire donne des gamers une image catastrophique (il n’y a qu’à relire la diatribe de Jesse Brown, mentionnée plus haut, pour s’en rendre compte). L’exemple le plus frappant est celui de Jim Sterling, de Destructoid, qui un an après avoir traîné Carole Lieberman dans la boue de manière fort peu élégante, s’en prend aujourd’hui à l’immaturité crasse de ses coreligionnaires, en leur expliquant que « ce genre de traitement dirigé contre une seule personne […] devrait couvrir de honte la communauté des joueurs. C’est le genre de comportement qui justifie le stéréotype FOX-Newsesque du nerd antisocial coincé dans son garage. […] Voilà à quoi ressemblent les gamers quand quelque chose comme ça se produit. »

Si même lui (même lui !!) s’en inquiète, c’est qu’il y a vraiment un problème.