Au moment de la sortie de Stardew Valley, paisible simulation de vie à la ferme, ackboo s’était jeté dessus. Le reste de l’équipe, trop occupée à remplir le magazine, n'avait pipé mot. Nous étions tous un peu jaloux, mais bon, c'est ackboo, il a le privilège de l'âge et de l'ancienneté. J’avais alors patienté, engloutissant d’abord les quelques heures de mon temps libre dans la rationalisation de mes champs de maïs, puis concentrant tous mes efforts sur l’espoir de trouver, un jour, un alibi pour y jouer davantage. Comme des centaines de milliers de joueurs, j’étais obsédée par le titre de ConcernedApe. Je rongeais mon frein, attendant qu’un délai convenable se fût écoulé pour proposer un « Je vis des hauts et des bas » ou un « On y joue encore ». Qu’importait, pourvu que je trouve une façon de justifier cette débauche d'heures passées au fond de la mine, ces notes fiévreuses sur mon petit calepin, afin de ne pas oublier l'anniversaire des habitants du village, cette recherche acharnée des minéraux nécessaires à la fabrication de nouveaux arroseurs automatiques. Je devais trouver une manière de crier mon amour au monde entier. Je me consumais. Quand le beau jeudi après-midi où j’allais enfin, confiante en la vie, proposer la chose en conférence de rédaction, le jeune Izual, qui me précédait dans le tour de table lança d’un ton dégagé « Oh, et je ferais bien un JVDHEDB sur Stardew Valley ! » Je me souviens distinctement de cette sensation de chuter à l’intérieur de moi-même. Je vivais un cauchemar. Les semaines qui suivirent, je n’étais plus qu’une ombre. J’allais au bureau, je souriais, je donnais le change, mais au fond de mon âme je me sentais morte. De cette période il ne me reste que des souvenirs confus. Même le jeu ne réconfortait plus ma psyché endolorie. Le pire, c'est qu'Izual n'a jamais écrit son papier. Mais il l'avait proposé le premier, et les règles du pigisme ont beau être tacites, il ne nous appartient pas de les modeler selon nos désirs. J'ai fini par, de retour à la maison, ne plus allumer mon ordinateur. Puisque je ne pouvais plus l'avoir lui, je n'en aurais plus aucun.