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Genre : cartes, coopération, déduction
Créateur : John Kean
Illustrateur : en un sens, George B. Howard
Éditeur : Bad Boom Games
Nombre de joueurs : 2 à 6
Nombre de joueurs optimal : 3 ou 4
Durée : trente à quarante-cinq minutes
Complexité : modérée si l’on prend en compte les manipulations
Surface de jeu recommandée : table basse
Prix : 12 €
Voilà un bien étrange phénomène. Ce petit jeu de cartes n’est pas de ceux que je sortirais souvent avec des amis. Je le trouve plutôt malin, mais sans être incroyablement amusant, et il a des défauts vraiment pénibles. Bref, en tant que jeu, Fallen Angels ne m’accroche pas plus que cela. En tant qu’objet, c’est autre chose. Son contenu me fascine. Fallen Angels m’ouvre à de nouvelles passions. Les ruelles de Woolloomooloo, par exemple.

Hanabi, mon frère.

Parlons un petit peu de l’aspect « jeu » tout de même, et de sa mécanique coopérative « à la Hanabi » (c’est avec les informations visibles sur le dos des cartes des autres que l’on raisonne). Il s’agit de trouver quel(s) symbole(s) se trouve(nt) sur le dos de ses propres cartes. Ce sont des cartes de « criminels » à condamner, chacune avec deux symboles de preuve sur une face, mais un seul des deux sur la face opposée. En tenant leurs propres cartes en éventail, les autres joueurs aident celui qui cherche, en séparant visuellement celles qui contiennent l’un de ces symboles et celles qui n’en contiennent aucune. Mais comme tout le monde ne voit pas la même chose, l’ensemble devient un puzzle, un jeu de déduction pour celui qui cherche. Évidemment, ce rôle tourne.

Et, avec ce paragraphe chiant, je viens de toucher un premier souci : Fallen Angels est compliqué à expliquer à une tablée. Ce n’est jamais bon signe, même s’il devient plus clair en deux petits tours. Et encore, je vous ai fait la version simple, sans expliquer que le paquet de départ doit être préparé en pivotant ou en retournant sur leur verso certaines cartes, que ces positions doivent être respectées scrupuleusement dans les mains des joueurs, que chaque réussite entraîne à son tour un pivot ou un retournement pour révéler une nouvelle combinaison. Même le livret de règles en français est confus, accablé par la difficulté de distinguer clairement dans la langue de Molière les mots « flip » et « turn ». Vous savez quoi ? N’essayez pas de comprendre en me lisant, retenez juste ceci : c’est une mécanique aussi futée que peu pratique.
Recto...
Verso. On ne voit pas les mêmes symboles. Notez que des cartes sont retournées, c'est normal.

À Daguerre comme à Daguerre.

Vous posez vos cartes sur la table pour aller aux toilettes ? Il y a 50 % de chances que vous repreniez mal votre main et la partie est foutue. Vous tirez mal la carte à montrer ? Vous révélez des choses qui ne devraient pas l’être. Voilà beaucoup de manipulations risquées pour un seul jeu. Pourtant, il n’est pas désagréable une fois maîtrisé, offre un petit brise-neurones efficace et un challenge corsé : il faut faire condamner douze suspects (et, par le jeu des retournements et pivot de cartes, c’est très chaud), avec seulement le droit à quatre erreurs pour toute la table.

Une galerie de gueules incroyables, des photos simples, mais d’une force inouïe. Des vies.

Mais c’est autre chose qui rend Fallen Angels fascinant. Les criminels que vous cherchez à enfermer ne sont pas des êtres imaginaires. Les photographies utilisées, les « mugshots » (clichés d’identité judiciaire), sont des images mises à disposition du public par le fonds d’archives de la police scientifique de Nouvelle-Galles du Sud, en Australie. 13 000 négatifs, pris entre 1910 et 1964, dont 2 500 par l’officier George B. Howard, de 1910 à 1929. Et l’homme avait un talent et une méthode uniques (voir encadré « L’œil de Sydney ») qui rendent ces portraits hypnotiques et d’une humanité folle. Une galerie de gueules incroyables, des photos simples, mais d’une force inouïe. Des vies.

L’œil de Sydney

« Ils ne ressemblent à aucune photo d’identité judiciaire que l’on peut voir ailleurs dans le monde – et nous avons cherché », déclarait à ABC News Nerida Campbell, conservatrice des Sydney Living Museums. Prises pour que la police puisse les montrer aux témoins d’un crime sans qu’ils sachent que cette personne était en garde à vue, ces doubles photographies représentent généralement un cliché de tête et une pose debout en pied du même sujet. Elles doivent, à l’origine, leur unicité à George B. Howard qui a su mettre un talent insoupçonné au service d’un outil pratique. Les inculpés ne portaient pas de menottes, étaient photographiés loin des geôles, discutaient, prenaient librement la pose. Selon le musée, « des articles de presse de l’époque affirment que son unité photographique était la plus importante de son genre en Australie, et peut-être la mieux organisée et la plus moderne au monde, en dehors de Scotland Yard. Un article indique que les malfrats considéraient Howard comme une menace déterminée ».

La pente du crime.

À partir de ces cartes, qui n’indiquent que le nom, l’âge et le crime, on découvre le Sydney interlope des années 1920, et l’éditeur met à disposition un petit livret online* pour développer en quelques lignes l’histoire criminelle de l’époque et de certains de ses acteurs. Quel dommage, d’ailleurs, que ce livret ne soit pas imprimé et mis dans la boîte. On y découvre de tout : de petits malfrats, l’essor de la drogue, des paumés, des marginaux, des escrocs à la petite semaine, de pauvres hères… Petites et grandes histoires qui ne demandent qu’à être creusées.

J’ai passé des heures, à partir de ces informations, à aller rechercher des compléments sur Internet, sur les merveilleuses archives du musée Police et Justice de Nouvelle-Galles du Sud et ailleurs. À découvrir les « Razor gangs » de Sydney, se tailladant à la lame façon Peaky Blinders, sous la houlette des maîtresses du crime, Tilly Devine ou Kate Leigh. À m’extasier devant le destin de Tilly Devine, la « Reine de Woolloomooloo », le quartier chaud, qui dirigeait une série de maisons closes après avoir remarqué que la loi interdisait aux hommes de vivre des revenus des prostituées… mais sans mentionner les femmes ! À rencontrer George « le violeur de minuit » Wallace, Phil « the Jew » Jeffs, John « Chow » Hayes, Sid « Cogneur » Kelly, et tant d’autres.

* Encore une fois, nous vous conseillons celui en VO, la traduction et l’orthographe de la VF étant insuffisantes.

La vie des autres.

Et, au-delà des vrais criminels, je continue de plaindre et de penser aux âmes brisées. À Alice Cooke, la petite voleuse condamnée à trois mois de prison pour avoir dépassé le nombre habituel de maris, à l’immigré français Paul Bozen qui reçut une amende de 20 £ pour avoir cuisiné sans déclarer sa maladie vénérienne – les deux passions tricolores –, à Emma Rolfe, la voleuse de bijoux dont je ne sais presque rien, mais dont l’image est la définition même de la honte et de la contrition… peut-être faussement, vu son casier. Je me demande ce qui a pu arriver dans la vie d’Annie Fisher, pour qu’à 41 ans elle en paraisse vingt de plus. Et Eugénia. Je pense beaucoup à Eugénia (voir encadré « L’affaire Falleni ».).

Oui, il y a une coquille sur le nom de Paul.
Et voilà qui nous mène à une question centrale : un jeu au thème capable de m’emporter si loin, de me faire ressentir autant de passion ou d’empathie ne mérite-t-il pas une place de choix dans ma ludothèque, quand bien même son aspect ludique ne me convainc pas totalement ? Je le crois. Ce n’est pas le jeu en lui-même, mais grâce au jeu, qui m’a ouvert à la curiosité de lire ces histoires dont j’ignorais tout. C’est déjà énorme. Bien sûr, j’aurais aimé incarner ces gens, pas les condamner. Bien sûr, j’aurais aimé qu’il existe un monde dans lequel leurs histoires soient retranscrites autour d’un jeu narratif, profond. Mais, en un sens, le choix du matériau de base fait par John Kean autour d’un simple petit jeu de cartes est une porte d’entrée plus mystérieuse, plus intrigante. Un jeu qui offre, à celui qui va au-delà, un monde qu’il ne soupçonnait pas.

L’affaire Falleni.

Parmi les photos, il y en a une pour laquelle j’ai cru au départ à une erreur d’impression : d’un côté le nom Eugénia Falleni, de l’autre celui d’Harry Crawford. Pas du tout. L’histoire d’Eugénia est la plus incroyable de toutes. Arrêté comme Harry, accusé du meurtre de son ex-femme, les officiers découvrirent qu’elle était en réalité Eugénia. Pendant les quatre ans de son premier mariage, sa défunte épouse n’a jamais su son genre de naissance, jusqu’à un funeste pique-nique où il lui révèle la vérité. Elle tombe de surprise (selon lui) ou il la pousse (selon la police) et se frappe la tête sur un rocher. Le corps disparaît et sera retrouvé brûlé. L’affaire fut la plus grosse sensation de l’époque et fit le gras de tous les journaux. Condamné à mort, sa peine sera finalement commuée en réclusion à perpétuité et, après dix années de prison, il sera libéré.