Créateur : John Kean
Illustrateur : en un sens, George B. Howard
Éditeur : Bad Boom Games
Nombre de joueurs : 2 à 6
Nombre de joueurs optimal : 3 ou 4
Durée : trente à quarante-cinq minutes
Complexité : modérée si l’on prend en compte les manipulations
Surface de jeu recommandée : table basse
Prix : 12 €
J’ai envie de vous parler de Fallen Angels. Ce n’est ni une vraie nouveauté – le jeu est arrivé en février – ni le meilleur jeu de cartes de l’année. Mais il m’a transporté comme peu de choses peuvent le faire. Pourquoi ?
Hanabi, mon frère.
Parlons un petit peu de l’aspect « jeu » tout de même, et de sa mécanique coopérative « à la Hanabi » (c’est avec les informations visibles sur le dos des cartes des autres que l’on raisonne). Il s’agit de trouver quel(s) symbole(s) se trouve(nt) sur le dos de ses propres cartes. Ce sont des cartes de « criminels » à condamner, chacune avec deux symboles de preuve sur une face, mais un seul des deux sur la face opposée. En tenant leurs propres cartes en éventail, les autres joueurs aident celui qui cherche, en séparant visuellement celles qui contiennent l’un de ces symboles et celles qui n’en contiennent aucune. Mais comme tout le monde ne voit pas la même chose, l’ensemble devient un puzzle, un jeu de déduction pour celui qui cherche. Évidemment, ce rôle tourne.
À Daguerre comme à Daguerre.
Vous posez vos cartes sur la table pour aller aux toilettes ? Il y a 50 % de chances que vous repreniez mal votre main et la partie est foutue. Vous tirez mal la carte à montrer ? Vous révélez des choses qui ne devraient pas l’être. Voilà beaucoup de manipulations risquées pour un seul jeu. Pourtant, il n’est pas désagréable une fois maîtrisé, offre un petit brise-neurones efficace et un challenge corsé : il faut faire condamner douze suspects (et, par le jeu des retournements et pivot de cartes, c’est très chaud), avec seulement le droit à quatre erreurs pour toute la table.Une galerie de gueules incroyables, des photos simples, mais d’une force inouïe. Des vies.
L’œil de Sydney
« Ils ne ressemblent à aucune photo d’identité judiciaire que l’on peut voir ailleurs dans le monde – et nous avons cherché », déclarait à ABC News Nerida Campbell, conservatrice des Sydney Living Museums. Prises pour que la police puisse les montrer aux témoins d’un crime sans qu’ils sachent que cette personne était en garde à vue, ces doubles photographies représentent généralement un cliché de tête et une pose debout en pied du même sujet. Elles doivent, à l’origine, leur unicité à George B. Howard qui a su mettre un talent insoupçonné au service d’un outil pratique. Les inculpés ne portaient pas de menottes, étaient photographiés loin des geôles, discutaient, prenaient librement la pose. Selon le musée, « des articles de presse de l’époque affirment que son unité photographique était la plus importante de son genre en Australie, et peut-être la mieux organisée et la plus moderne au monde, en dehors de Scotland Yard. Un article indique que les malfrats considéraient Howard comme une menace déterminée ».
La pente du crime.
À partir de ces cartes, qui n’indiquent que le nom, l’âge et le crime, on découvre le Sydney interlope des années 1920, et l’éditeur met à disposition un petit livret online* pour développer en quelques lignes l’histoire criminelle de l’époque et de certains de ses acteurs. Quel dommage, d’ailleurs, que ce livret ne soit pas imprimé et mis dans la boîte. On y découvre de tout : de petits malfrats, l’essor de la drogue, des paumés, des marginaux, des escrocs à la petite semaine, de pauvres hères… Petites et grandes histoires qui ne demandent qu’à être creusées.* Encore une fois, nous vous conseillons celui en VO, la traduction et l’orthographe de la VF étant insuffisantes.
La vie des autres.
Et, au-delà des vrais criminels, je continue de plaindre et de penser aux âmes brisées. À Alice Cooke, la petite voleuse condamnée à trois mois de prison pour avoir dépassé le nombre habituel de maris, à l’immigré français Paul Bozen qui reçut une amende de 20 £ pour avoir cuisiné sans déclarer sa maladie vénérienne – les deux passions tricolores –, à Emma Rolfe, la voleuse de bijoux dont je ne sais presque rien, mais dont l’image est la définition même de la honte et de la contrition… peut-être faussement, vu son casier. Je me demande ce qui a pu arriver dans la vie d’Annie Fisher, pour qu’à 41 ans elle en paraisse vingt de plus. Et Eugénia. Je pense beaucoup à Eugénia (voir encadré « L’affaire Falleni ».).L’affaire Falleni.
Parmi les photos, il y en a une pour laquelle j’ai cru au départ à une erreur d’impression : d’un côté le nom Eugénia Falleni, de l’autre celui d’Harry Crawford. Pas du tout. L’histoire d’Eugénia est la plus incroyable de toutes. Arrêté comme Harry, accusé du meurtre de son ex-femme, les officiers découvrirent qu’elle était en réalité Eugénia. Pendant les quatre ans de son premier mariage, sa défunte épouse n’a jamais su son genre de naissance, jusqu’à un funeste pique-nique où il lui révèle la vérité. Elle tombe de surprise (selon lui) ou il la pousse (selon la police) et se frappe la tête sur un rocher. Le corps disparaît et sera retrouvé brûlé. L’affaire fut la plus grosse sensation de l’époque et fit le gras de tous les journaux. Condamné à mort, sa peine sera finalement commuée en réclusion à perpétuité et, après dix années de prison, il sera libéré.