Le jeu vidéo étant une industrie à la pointe de la mondialisation, chacun de ses rouages (éditeurs, studios de développement, constructeurs…) est susceptible d’avoir dans son activité un lien avec la Russie, qu’il s’agisse d’employés, de prestataires ou de clients, y compris évidemment le simple fait d’avoir des joueurs russes. Et les annonces se sont succédé.
De nombreuses grandes firmes (Microsoft, Take-Two, Ubisoft, Epic Games, Activision Blizzard, Electronic Arts, Nintendo, Supercell, Sony-PlayStation, etc.) ont suspendu les ventes ou se sont retirées totalement du marché russe. De nombreuses autres, dont plusieurs studios de développement (Bungie, 11 Bit Studios, GSC Game World, CD Projekt, Pokémon Company, etc.), ont annoncé des dons à diverses organisations humanitaires agissant pour la population ukrainienne.

Une nouvelle sanction : bloquer les joueurs

Les décisions de se retirer totalement du marché russe n’étaient pas, à ma connaissance, rendues obligatoires par le régime des sanctions décidées au niveau politique. Par exemple, les firmes américaines n’ont pas été obligées d’agir par peur d’être en violation d’un texte ou décret voté, comme cela a pu être le cas dans d’autres industries et contextes (celui des sanctions contre l’Iran, par exemple). À ce jour, les sanctions « officielles » ne concernent en effet qu’une liste précise de personnalités et sociétés russes ou biélorusses et ne s’appliquent pas de façon indiscriminée à l’ensemble du territoire.
Si des inquiétudes financières ont pu jouer (la chute vertigineuse du rouble et la crainte d’un effondrement du système bancaire local peuvent légitimement faire douter de la solvabilité effective des acteurs russes, ou simplement du bon fonctionnement des systèmes de paiement), il semble que ce soit avant tout l’effet d’une pression principalement morale, ainsi que, pourquoi pas, une sincère volonté de solidarité avec les victimes. D’autant que, de façon tout à fait inédite, les autorités ukrainiennes se sont adressées explicitement et directement à l’industrie mondiale du jeu vidéo, à travers le ministre de la Transformation numérique Mykhailo Fedorov, demandant que les gamers russes et biélorusses soient « bloqués » : « Nous sommes certains, écrit-il dans une lettre adressée à tous les studios de développement et les plateformes d’e-sport, que ces actions motiveront les citoyens russes à agir contre l’agression militaire honteuse. »

Mobilisation générale

Le jeu vidéo n’est qu’une pièce sur l’échiquier, au confluent des industries des nouvelles technologies ou de celles du divertissement. Netflix a suspendu son offre en Russie (une suspension rendue quasi obligatoire par sa décision, plus tôt, de ne pas se conformer aux exigences des autorités concernant la disponibilité des chaînes officielles). Paypal a également suspendu ses services ; Intel, AMD, Apple se sont retirés du marché (Apple enlevant même de son store les apps de certains médias russes) ; Google a limité l’accès au PlayStore ; Amazon coupe son service Prime Video, et j’en passe. Disney, Warner Bros., Sony et Paramount ont annoncé l’annulation des sorties de films en Russie. Le festival de Cannes a refusé d’accueillir des délégations russes.

Tout cela pour quoi ?

Tandis que les sanctions officielles visent à punir au porte-monnaie les personnalités et institutions proches du pouvoir décisionnaire russe, dans le but d’infléchir leur politique, pourquoi empêcher l’accès des citoyens russes à la culture et au divertissement ? Va-t-on également interdire la traduction et la vente de romans ou de traités de philosophie ? Quelle est la logique derrière tout cela, et y en a-t-il une, au fond ?
Il s’agit d’abord d’afficher une solidarité : l’isolement symbolique de l’agresseur, mis au ban de la communauté internationale (en tous cas occidentale) est un signal fort, mais pas plus qu'un signal. Dans le cadre d’un pays comme la Russie où la censure est devenue omniprésente, il peut néanmoins s’agir d’un moyen d’alerter les citoyens russes sur la gravité de la situation via un impact inhabituel sur leur vie quotidienne, quelle que soit la propagande officielle (c’est, semble-t-il, le sens de la déclaration du ministre ukrainien).

Face à la censure en Russie, alerter les citoyens par d'autres moyens.

Le boycott culturel est-il une arme ?

Que les sanctions économiques et financières ciblées se doublent d’une volonté d’isolement culturel de cette ampleur est rare. Pour ma génération, je ne vois qu’un précédent, celui qui a visé l’Afrique du Sud de l’apartheid après les massacres de 1960. En plus des sanctions internationales et d’un boycott commercial que s’efforçaient de promouvoir les organisations des droits de l’homme à travers le monde, le pays était sujet à un boycott des événements sportifs et culturels. Les sportifs étaient incités à ne pas participer aux compétitions sur place, et le pays fut exclu des Jeux olympiques de 1970. La pression morale était, à juste titre, extrêmement forte. Par exemple, lors des JO suivants de 1976 à Montréal, 22 pays africains refusèrent de participer, non pas parce que l’Afrique du Sud y était (le pays était toujours exclu) mais à cause de la présence de la Nouvelle-Zélande, dont le tort était d’avoir organisé une tournée de son équipe de rugby en Afrique du Sud (alors même que le rugby n’est pas présent aux JO, puisque pas un sport olympique).
Les sanctions, la réprobation internationale et la force d’un leader d’opposition charismatique ont fini par avoir raison de l’apartheid en 1991. On peut y voir des points communs avec le problème actuel, mais espérons que les Ukrainiens n’attendront pas aussi longtemps la fin de la guerre.