Dans Blue Screen of Death, Alt236 explore nos représentations avec la passion d’un archéologue des mondes virtuels. Le jeu vidéo est un continent vierge où se jouent des aventures nouvelles et parfois étranges. Quels liens ces visions entretiennent-elles avec notre inconscient ? Pourquoi nous fascinent-elles autant ? Qu’est-ce qui fait qu’une image plutôt qu’une autre va luire dans la nuit de toute son inquiétante étrangeté ?

Comment résister à l'envie de joindre sa voix à une énième polémique autour de FromSoftware, tandis que sort Sekiro : Shadows Die Twice, jeu de combat et d’infiltration particulièrement punitif ? J’ai acheté ce jeu dès le jour de sa sortie (alors même qu’il ne me faisait pas envie) pour une simple et bonne raison : je suis un inconditionnel de FromSoftware et de son éminence grise Hidetaka Miyazaki, père de la saga des Souls et de Bloodborne. Inconditionnel au point de leur donner 70 euros pour un jeu dont l'univers, celui du Japon médiéval, ne me faisait absolument pas rêver.  Je m’étais déjà lassé de Nioh, Souls-like sorti bien avant, très proche de Sekiro dans ses intentions. Mais j’avais confiance dans le studio. Et je dois avouer que les artistes et développeurs qui œuvrent dans les équipes de FromSoftware ont réussi à donner un relief superbe et mystérieux à cette époque. Malgré tout, l’histoire du jeu me parle peu : limpide, plutôt réaliste, elle s’avère assez austère et dénuée du mystère auquel les autres titres nous avaient habitués. Mais passons, tous les joueurs disent que le lore se rapproche du fantastique sur la fin. Au moins, le plaisir de mouvoir son personnage et se battre est intense et intact : le game feel est grisant, je veux en voir plus ! Seulement voilà, le jeu ne veut pas de moi. Je n’ai réussi à battre aucun des boss après des dizaines de tentatives, malgré guides stratégiques et soluces. Il fallait me rendre à l’évidence, Hidetaka m’avait refusé l’entrée dans son jeu, alors même que je lui vouais un culte sans bornes. La frustration de me voir refuser l'accès à une œuvre à laquelle j’étais prêt à tout pardonner m’a fait revenir sur ma relation complexe avec Hidetaka, ce visionnaire qui m’a tant offert. Car j’ai connu ses œuvres par effraction. Voici la complainte du joueur qui jouait à un jeu défendu...

L’armée des vrais gamers.

Hidetaka m’avait refusé l’entrée dans son jeu, alors même que je lui vouais un culte sans bornes.

EX SERViteur.

Disons le tout de go, les jeux « FromSoft » sont des jeux d’initiés, et c’est bien ce qui m’a attiré. Mon initiation a donc été, comme beaucoup de Français, le fait d’un joueur surnommé ExServ, aka Benoit Régnier, qui fit son entrée dans le milieu du jeu vidéo en vulgarisant les jeux du studio dans des vidéos en ligne. Avec son téléphone portable dans un premier temps, il a élaboré des guides très complets et bienveillants qui se donnaient pour but d’offrir à tout néophyte un maximum de clés et d’indices pour avancer dans ce jeu si obscur. Mais surtout, ExServ nous livrait tous les secrets, tous les objets et armes cachés ainsi que leur utilité… Il semblait s’y retrouver parfaitement dans un monde si cryptique et dense. C’était en soi une aventure d’écouter cette personne rendre si passionnément compte de ses explorations dans ce qui ressemblait plus à une énigme qu’à un jeu d'action. J’ai donc acheté Dark Souls mais, faute de connexion viable, je fus forcé de jouer hors-ligne, en solo. Le calvaire a commencé. J’avais réussi à explorer la première partie du jeu, à battre douloureusement un ou deux boss « didacticiels », mais même avec les guides, je n’avais ni les réflexes, ni une assez bonne maîtrise de mon stress. Et, surtout, ces jeux avaient sur moi un effet très particulier : ils me faisaient peur. Rien à voir avec un jeu d'horreur glauque, bourré de jump scares, mais plutôt avec une peur profonde, presque existentielle : celle d’échouer. De ne pas être assez bon pour mériter le jeu. La mort était omniprésente et, vu que je constituais la victime idéale, je mourais à chaque occasion, jusqu’au découragement. Chaque mètre virtuel parcouru dans le jeu était pour moi l’exploit d’un couard qui explore un univers dans lequel il n’est pas le bienvenu, comme un cambrioleur virtuel. Mes stratégies étaient proches de celles du speedrun, je courais en évitant tous les ennemis pour explorer chaque recoin du niveau à la recherche d’un raccourci ou d’un feu de camp pour sauvegarder. Cette approche de Dark Souls n’a toutefois duré qu’un temps, la difficulté du jeu finissant par me bloquer pour de bon. J'ai alors abandonné le jeu, fantasmant sur les vidéos de playthroughs d’autres joueurs plus talentueux. Pire, à mesure que les jeux ont gagné en popularité, il s’est développé une mentalité parfois élitiste et méprisante qui consista à dire que la seule clé pour jouer à ces jeux était de « git gud » (forme déformée de « get good », en substance : « t’as qu'à t'entraîner jusqu'à devenir bon »). Pas vraiment motivant.

Hidetaka qui regarde partir l’idée d’une coop' pour Sekiro.

Je voulais simplement pouvoir explorer les jeux magnifiquement construits et écrits de FromSoftware, sans y perdre des heures.

Je suis pas venu ici pour souffrir.

Car voilà, ce n’est pas le combat qui me passionne dans les jeux FromSoftware. La fierté de battre un boss après de nombreux échecs ne m'intéresse pas. Je voulais simplement pouvoir explorer ces jeux magnifiquement construits et écrits, sans y perdre des heures. Je voulais pleurer devant la beauté du level design, admirer de loin la beauté des ennemis et de leurs armures, parcourir la cité d’Anor Londo sans pleurer des larmes de sang toutes les dix minutes. Et puis Dark Souls II est sorti et les choses ont changé. J’avais Internet et les serveurs étaient pleins. J’ai enfin pu vivre cette expérience rêvée. Ayant désormais la possibilité de jouer en ligne avec d’autres joueurs plus expérimentés, j’ai enfin pu assouvir mon fantasme de touriste sanglant. Je n’étais plus seul, j’étais guidé par des inconnus adorables et doués qui me parlaient par emotes et me montraient tous les secrets et raccourcis dans le jeu pour que je puisse avancer. Nous battions à deux ou trois les boss de niveaux et je découvrais une nouvelle zone fantastique. Tout n’était pas si facile. Il fallait trouver des objets pour pouvoir invoquer d’autres joueurs, repérer des marques au sol et cliquer dessus avant quelqu’un d’autre. J’ai littéralement attendu des heures entières que des gens se connectent pour m’aider. J’ai fini – et adoré – Dark Souls 2, le 3 et Bloodborne sans jamais avoir battu un boss tout seul et j’en suis très fier. J’ai passé, je pense, de meilleurs moments à me faire guider par des initiés bienveillants plutôt qu'à « git gud ». Je préfère les émois collaboratifs aux jouissances solitaires, sans doute. Pour moi, les Souls sont de magnifiques jeux d’exploration et des histoires magiques et incompréhensibles. Mais la difficulté rendait crédible ce monde hostile.

Moi, quand le prochain FromSoftware sortira.

L’envie d’avoir envie.

C'est pourquoi je pense que réclamer un mode facile dans Sekiro est vain… Ce qu’il fallait demander, c'était un mode coopératif, pour permettre aux imposteurs comme moi de jouir du jeu. Les joueurs doués auraient pu aider les novices, un peu comme ces petits poissons qui vivent planqués derrières les nageoires des requins baleines. Après tout, enchaîner des dizaines de boss injouables dans ce qui s'apparente plus à un jeu de rythme qu'à autre chose n'est pas ce que je recherche. Je me contenterai de suivre les speedruns incroyables (le joueur Distortion2 vient de passer sous la barre des 25 minutes) et je suivrai les vidéos sur les secrets et easter eggs que débusquera le vidéaste Vaatividya. Depuis des années, il se livre à de fascinantes autopsies des jeux du studio. J’irai lire des forums de théories. Mais je ne finirai pas Sekiro, c’est certain. Pour autant, bien que surpris, je n'en veux pas au studio de son intransigeance et de ses choix drastiques. Il faut bien qu'ils s'affirment d'une façon ou d'une autre dans le panthéon des œuvres pour initiés. J'achèterai toutes les œuvres futures que ce studio mythique voudra bien nous offrir, dussé-je en être exclu… Car la vision de Miyazaki est trop précieuse, aussi intransigeante qu’elle puisse être parfois. Et comme par hasard, ExServ a sorti hier un guide complet sur Sekiro… Peut-être que tout n'est pas perdu.

L’armée des vrais gamers.
Hidetaka qui regarde partir l’idée d’une coop' pour Sekiro.
Moi, quand le prochain FromSoftware sortira.