Stadia a été présentée par Phil Harrison, vétéran de l’industrie du jeu vidéo qui a rejoint Google début 2018 après avoir lancé la PlayStation 2 et 3 chez Sony et la Xbox One chez Microsoft. Elle revendique une puissance de calcul supérieure à la PS4 Pro et la Xbox One conjuguées. Et pourtant vous ne l’aurez pas dans votre salon, puisqu’elle est purement virtuelle : c’est une console du cloud, une vision de ce que pourrait être une véritable nouvelle génération de plateformes de jeu.

Le premier des GAFA annonce son entrée dans le jeu vidéo par le biais du streaming.

Le futur du jeu vidéo n’est pas dans une console.

C’est ce que clame en premier le site officiel Stadia.com. De fait, pas de hardware concret à se mettre sous la dent, sinon un Pad sans fil spécifique (mais pas obligatoire, voire plus loin), puisque Stadia est en fait une instance dans un data center, un serveur capable de streamer les jeux vers vous sur une grande variété d’appareils : via le navigateur Chrome sur votre PC, sur votre téléphone mobile ou sur votre télé via un appareil ChromeCast. Mais au lieu de simplement déporter votre PC comme Shadow, ou d’empiler des vieilles consoles dans un centre de données pour les faire tourner à distance comme Microsoft avec xCloud ou Sony avec le PlayStation Now, Google a conçu une véritable nouvelle plateforme (une configuration Linux/Vulkan avec un CPU et un GPU de chez AMD, partageant 16 GB de RAM), avec ce qu’il faut de travail en commun avec les fournisseurs de middleware spécialisés pour assurer portage et compatibilité, et même lancé un studio de jeux vidéo interne destiné à produire des exclusivité pour Stadia (avec Jade Raymond, ex-Ubisoft et ex-EA, à sa tête). Le lancement de cette non-console ressemble pour l’instant beaucoup au lancement d’une nouvelle console.

Pas d’installation, pas de download, pas de mise à jour, pas de temps de chargement…

Connexion internet TRÈS haut débit requise.

Stadia, c’est donc un serveur qui fait tourner votre jeu au loin, encode l’image à la volée et vous l’envoie sur votre écran via votre connexion internet. Cette technologie n’est pas neuve dans son principe : c’est ce que font déjà le xCloud, le PS Now et la technologie Shadow de Blade. Bien avant, c’était le credo de Gakai, start-up de cloud gaming montée par David Perry, dont Phil Harrison fut membre du conseil d’administration avant son rachat par Sony. Si cela marche plutôt pas mal avec les vieux jeux Sony, nous en connaissons les limites actuelles lorsque l’on cherche à afficher des jeux modernes en bonne résolution : baisse de la fréquence en image par seconde, artefacts sur l’image, impression de regarder une vidéo plutôt que de jouer à un jeu, lag dans les commandes, etc.
Du coup, lorsque Google annonce que Stadia pourra faire tourner les jeux en 4K HDR et en 60 FPS, il faut bien comprendre une chose : c’est le « serveur » qui est capable de cela, ce n’est pas ce qui va forcément arriver sur votre écran au bout du compte. Aujourd’hui, compresser, transmettre puis décompresser en temps réel un flux de jeu vidéo pour qu’il s’affiche effectivement sur un terminal en 4K avec 60 images par seconde, serait une prouesse technologique qui n’a pas encore été réalisée, et qui nécessiterait de la part de l’utilisateur une connexion très haut débit parfaite (fibre minimum, et pas trop partagée si possible).
Pour le moment, la seule démo technique produite par Google est une amélioration de Project Stream, le prototype de cloud gaming utilisant Assassin’s Creed Odyssey : elle nécessite impérativement une très bonne connexion (25 à 30 Mbps), affiche du 1080p mais ne tourne chez l’utilisateur qu’en 30 FPS (bien que le serveur, lui, produise visiblement du 60 FPS). Nous sommes donc très loin (par un facteur 8 à peu près) des prétentions de Google pour Stadia en matière de streaming. À part dans des conditions de laboratoire, il serait donc extrêmement surprenant que, malgré la présence d’id Software lors de la présentation de Stadia, le Doom Eternal version Stadia tourne comme promis en 4K/60 FPS chez l’utilisateur.

Mais alors, qu’est-ce qui est neuf ?

La première chose, la plus importante, c’est l’arrivée de Google dans l’arène du jeu vidéo. Le géant de la Silicon Valley ne s’est pas contenté de proposer, par exemple, un outil de cloud gaming pour les professionnels, il se positionne d’emblée en « constructeur » et en éditeur first party, en concurrence directe avec les consoles haut de gamme (ce n’est pas un hasard si la PlayStation et la Xbox furent les seules plateformes citées lors de la présentation). C’est un changement majeur dans les forces en présence pour l’industrie mondiale du jeu vidéo et une accélération monumentale vers un nouveau degré de dématérialisation du jeu vidéo.
Le deuxième aspect intéressant concerne le multijoueur. À partir du moment où console et jeu sont dématérialisés dans un data center, deux aspects principaux du jeu multijoueur sont potentiellement bouleversés : d’abord, plus personne n’a accès directement aux données et programmes, donc la triche et le hack deviennent littéralement impossibles ; ensuite, puisque tous les calculs sont faits au sein du data center (plutôt que sur chaque machine de chaque joueur), les problèmes de connexion entre joueurs et les ralentissements qu’ils provoquent peuvent être diminués drastiquement, permettant des expériences plus fluides et avec bien plus de joueurs simultanés qu’actuellement.
La troisième annonce novatrice concerne la fluidité de l’expérience. Elle ne concerne pas seulement l’expérience de jeu (pas d’installation, pas de download, pas de mise à jour, pas de temps de chargement), mais aussi celle de l’accès au jeu : Google annonce qu’un jeu Stadia se résumera à une simple URL (exactement comme une vidéo), partageable partout, et qu’un jeu pourra donc être lancé d’un simple clic. Ce concept permet une forte intégration avec… YouTube car il se décline en diverses possibilités destinées à séduire les casteurs et autres streameurs, notamment le fait de pouvoir partager précisément certains moments de gameplay (un clic permettant de revivre exactement la même situation dans un jeu que celui qui l’a partagé) ou de proposer à l’audience de rejoindre une partie en cours (via un système de lobby si nécessaire). C’est potentiellement une petite révolution dans la distribution et la découvrabilité des jeux pour les studios de développement (bien qu’on ne sache encore rien du modèle économique, on va y venir).

Ce qui manque, et c’est beaucoup.

Des jeux, beaucoup de jeux. Le lancement de Stadia est prévu avant la fin d’année et on ne sait quasiment rien des jeux qui y seront disponibles, ce qui est un problème, même pour une non-console. Lors de la Keynote, la présence d’Yves Guillemot (Ubisoft) et celle d’id Software étaient les seules mentions de partenaires importants (malgré tout le respect qu’on leur doit, Tequila Works et Q-Games n’ont pas le même poids). Des démonstrations ont été faites sur d’autres jeux (Shadow of the Tomb Raider, NBA 2K) sans annonces officielles. Si Google a bien fait son boulot, d’autres annonces suivront d’ici la fin d’année et certains titres, peut-être exclusifs, doivent être en développement en ce moment même.
L’angle mort principal de cette annonce, c’est que Google n’a rien dit, absolument rien, ni sur le prix ni sur le fonctionnement économique. Est-ce un Netflix du jeu vidéo ? Est-ce simplement un service qui s’ajoute (comme le PS Plus ou le Nintendo Switch Online) au prix d’un jeu achetable en version Stadia par ailleurs ? Apparemment il y aura une boutique Stadia pour acheter les jeux mais Google prendra-t-il des royalties pour la distribution comme un fabricant de consoles, ou juste une commission sur le store ? Si oui, de combien ? Tant que le modèle économique n’est pas éclairci, l’impact de cette annonce sur l’industrie est très difficile à détailler. Reste une chose, et c’est une grosse nouvelle : Google est entré dans le game.

La manette Stadia.

Elle a le charisme d’un clone lambda de manette Xbox, mais elle ne sera obligatoire que pour jouer via ChromeCast sur votre télé. Rien ne vous empêchera d’utiliser votre manette USB préférée lorsque vous êtes sur votre PC par exemple (à condition d’être au standard HID). La manette Stadia, elle, est Wi-Fi : elle se connectera directement à votre jeu dans le data center, elle n’est pas liée à votre appareil. De plus, elle comportera un micro pour pouvoir utiliser Google Assistant. Chouette, les questions de vie privée n’ont pas fini de faire parler d’elles…