Avant que vous n’envisagiez de pester contre l’opportunisme sans scrupule des éditeurs de jeu, l’honnêteté oblige à préciser deux choses. D’abord que bon nombre de ces adaptations, qu’elles soient originales ou issues de rééditions, datent d’avant cette date indéterminée, mais récente, depuis laquelle avouer qu’on ne connaît pas Game of Thrones provoque la stupéfaction. Ensuite, que la loi universelle voulant que tout produit dérivé soit composé à plus de 70 % de matière fécale ne concerne pas vraiment le jeu de plateau, riche en exploitations opportunistes, mais néanmoins d’excellente qualité (la licence Star Wars en est un excellent exemple). Cette précision faite, commençons notre tour du Westeros en carton par l'un des derniers en date, Game of Thrones : Le Jeu des Trônes. Méfiez-vous : ce n’est pas un perdreau de l’année pour autant, puisqu’il s’agit d’une version revisitée du formidable et vénérable Rencontre Cosmique (édité pour la première fois en 1977, voir aussi page 76). Ce nouvel arrivant fait partie des rares à posséder les droits d’exploitation sur la série de HBO. Ce qui se traduit par une profusion de photos des personnages tels qu’on les connaît à l’écran. Et c'est un jeu, pardonnez-moi l’expression, mais je n’en vois pas d’autres, de gros empaffés.

Stark Wars.

Chaque joueur, à la tête d’une des cinq familles (Stark, Lannister, Barathéon, Targaryen et Tyrell), poursuit un but et un seul : semer ses cinq jetons d’influence chez les autres. Pour ce faire, rien de plus, hem, « simple » : remporter des batailles en tant qu’instigateur d’un conflit, ou en tant qu’allié offensif, est la méthode la plus courante. Mais des transmissions volontaires peuvent être négociées. Car Le Jeu des Trônes, malgré ses mécaniques calculatoires, de gestion de main et sa composante de bluff, est avant tout un jeu de diplomatie. À son tour, on ne choisit quasiment jamais à quel adversaire on fera face. C’est le destin, par sa pioche, qui nous indiquera quelle famille défier. Attaquant et défenseur choisissent alors celui, parmi les membres de sa famille, qui ira au charbon. Les autres joueurs peuvent ensuite proposer leur soutien offensif ou défensif. Et là, on cause. On jacte. On promet. On menace. On négocie. Une trêve ? Une offre de soutien contre faveur ultérieure ? Une trêve qui ne sera finalement pas respectée par l’un des deux belligérants ? Les affrontements sont, mécaniquement, simples à gérer. La diplomatie est toutefois plus délicate. Et les pouvoirs de chaque personnage, ajoutés à ceux des leaders, permettent des tonnes de combinaisons d’une extrême fourberie (salopards de Tyrell qui mangent à tous les râteliers…). Le Jeu des Trônes remplit parfaitement sa mission, si l’on excepte le fait que les jetons couronnes, symbolisant la puissance de chaque personnage, se révèlent aussi peu pratiques que lisibles une fois empilés. Et la possibilité d’emporter la victoire à plusieurs ne fait que renforcer la tension. Les fans de la série y retrouveront les personnages qu’ils connaissent, dotés de pouvoirs cohérents avec leur personnalité. Ceux qui ont déjà pratiqué Rencontre Cosmique, en revanche, pourront le trouver plus léger et moins profond que son mentor.

« A man has no game. »

De diplomatie, négociation et trahison, il en également question dans Le Trône de Fer : Le jeu de plateau. Avec une petite lampée de stratégie militaire pour faire passer le tout. Celui-ci date de 2003, sa seconde édition de 2011. Il commence à se faire rare en boutique mais, promet Edge, une réimpression est en cours. Ce gros jeu, dont on a longuement parlé dans le premier hors-série, se tient sur une vaste carte de Westeros. Avec les ordres secrets donnés simultanément à leurs troupes par les joueurs, les conciliabules dans le couloir, les pactes secrets conclus dans la cuisine et les trahisons spectaculaires qui marquent les esprits autant les mémoires, il rappelle inévitablement Diplomatie. « Diplomatie, le jeu qui te fait perdre tes amis », comme on l’appelait déjà dans les années 90. Sa complexité et la longueur des parties qu’il génère le cantonne à un public de joueurs expérimentés. Mais sachez qu’il est celui qui retranscrit le mieux, de loin, la diplomatie sans pitié et les tractations de l’ombre faisant tout le sel de la saga.

American Hodor Story.

Dans un genre bien différent, mais également très respectueux de l’univers Game of Thrones, citons également Le Trône de Fer : le jeu de cartes (pas facile de trouver un nom original tout en capitalisant sur la renommée de la série, hein ?). Un Jeu de cartes évolutif (JCE), qui offre la particularité de proposer un mode joute, classique à deux joueurs, et un mode mêlée pour trois ou quatre participants intégrant dans le « chacun pour soi » général une dose non négligeable de diplomatie. Sur la forme, les intoxiqués de l’œuvre de George R. R. Martin retrouveront avec ravissement les personnages principaux aussi bien que les écuyers de seconde zone, les événements et les lieux emblématique de la saga littéraire. Sur le fond, du bon deck-building, avec de la gestion de ressources et pas mal de stratégie et de ruse requises. Ainsi qu’un portefeuille relativement épais, si l’on veut étoffer la boîte de base avec les innombrables extensions disponibles.

Lannister de contraste.

Les trois jeux dont nous venons de parler ont indéniablement cherché à respecter l’esprit et le « lore », comme disent les anglo-saxons (la toile de fond, la trame historique, les traits caractéristiques des personnage…), de Game of Thrones. Mais il existe également la catégorie dite du « collage de thématique avec un trombone et trois bouts de ruban adhésif » dans laquelle on peut sans hésiter ranger les Risk, Monopoly ou Cluedo réalisés sous licence. Et que l’on se contentera de citer, compte-tenu de leur intérêt très relatif. On peut également y placer Batailles de Westeros, jeu de duel utilisant le système BattleLore, lui-même fortement inspiré du Mémoire 44, de Days of Wonder. S’il remplit correctement sa fonction de wargame light, adapté à ceux qui sont attirés par le genre sans pour autant se sentir disposés à ingurgiter un pavé de règles, son utilisation de l’univers GoT est assez anecdotique. Batailles de Westeros est aujourd’hui en rupture de stock – pas de réimpression au programme, à notre connaissance –, mais peut se trouver sur le marché de l’occasion. Ceux que la perspective de mener d’épiques batailles rangées séduit particulièrement pourront également patienter en attendant la sortie de A Song of Ice & Fire (voir encadré).

Soignez vos Varys.

Le registre de la thématique anecdotique compte également dans ses rangs La Main du Roi, petit jeu de collecte signé du prolifique Bruno Cathala. Déplacer Varys sur la grille centrale, composée de cartes personnages issus de sept familles différentes, permet d’en empocher certains pour se constituer des majorités. Pas désagréable, mais clairement pas le meilleur cru de cet auteur renommé, dont on retrouve le goût pour les mécaniques de disparition, d’élimination de choix pour l’adversaire. On serait également tenté d’intégrer dans cette catégorie Game of Thrones : Catane. Le nom parle de lui-même, et on y retrouve inévitablement les bases de célébrissime jeu de Klaus Teuber, avec Thormund – mais si, rappelez-vous, le grand rouquin barbu à qui la légende sauvageonne prête une relation torride avec une ourse – dans le rôle du brigand. Mais concédons tout de même un semblant d’effort. Du côté du thème, puisque les joueurs incarnent des commandants de la Garde de Nuit – peu représentée dans les jeux de plateau – en compétition pour le poste de Lord Commandant. Mais également en matière de mécaniques : au nord se dresse le Mur et, au-delà, des hordes de sauvageons prêts à le prendre d’assaut.

Quand on a que le Mur.

Un nouveau dé, à douze faces, jeté lors de chaque collecte de ressource, peut faire avancer ou attaquer les pions d’envahisseurs engagés sur l’une des quatre pistes menant au Mur, dont les différents segments peuvent être défendus par des membres de la Garde de Nuit recrutés par les joueurs. Une brèche est créée ? Le sauvageon s’installe sur la tuile de terrain située derrière et bloque sa production. Trois brèches ? La partie s’arrête prématurément et le joueur en tête l’emporte. Pour le reste, c’est du Catane pur sucre, mais ces menaces d’invasions et la présence de personnages aux pouvoir spéciaux évitent à GoT : Catane d’être un simple reskin. Si les premiers jeux évoqués dans ces pages sont destinés à des joueurs relativement initiés, celui-ci pourrait en revanche être une bonne porte d’entrée pour un public familial, ou des débutants désireux de s’initier en douceur et se réunir autour d’un jeu à licence Game of Thrones.  À condition cependant d’être prêt à débourser les 75 euros requis pour acquérir cette boîte, rendue bien lourde par le poids des nombreuses figurines et de la grosse, grasse et juteuse licence que Game of Thrones est devenue.

Récapitulons...



Game of Thrones : Le Jeu des Trônes. 3 à 5 joueurs ; difficulté : moyenne ; durée : 60 minutes ; prix : 50 €.

Le Trône de Fer : le jeu de plateau. 3 à 6 joueurs ; difficulté : pour joueurs confirmés ; durée : 3 bonnes heures, voire plus ; prix : 55 €.

Le Trône de Fer : le jeu de cartes. 2 à 4 joueurs ; difficulté : pour joueurs confirmés ; durée : 60 à 120 minutes ; prix : 40 € pour la boîte de base, potentiellement beaucoup plus avec les extensions.

Batailles de Westeros. 2 joueurs ; difficulté : moyenne à complexe ; durée : 90 à 120 minutes ; prix : variable, dépend de qui le vend et de l'état.

La Main du Roi. 2 à 4 joueurs ; difficulté : facile ; durée : 20 minutes ; prix : 13 €.

Game of Thrones : Catane. 3 à 4 joueurs ; difficulté : accessible ; durée : 90 minutes ; prix : 75 €.

A Song of Ice & Fire : wargame léger, matériel lourd

Dans la tumultueuse course au Trône de Fer, il arrive toujours un moment où il faut régler ses différends sur le champ de bataille. Et c’est justement ce que propose de faire ce jeu de figurines. Voulu plus accessible que la moyenne des wargames du marché, A Song of Ice & Fire reste classique dans la forme, avec sa personnalisation d’armées (la boîte de base fournit les Stark et les Lannister), ses régiments qu’on déplace en grappes ou ses réglettes pour mesurer les charges et déplacements. Là où il tente d’innover, c’est dans ce qui fait le sel de la saga d’origine. Par le biais d’un plateau tactique séparé du champ de bataille, on fait intervenir les Cersei, Littlefinger et autres Varys et leurs jeux de pouvoirs se traduisent par des bonus, malus et capacités spéciales appliquées aux armées. Quant au choix du général, il donne accès à un deck de cartes tactiques spécifique, qui s’ajoute à celui de la famille sélectionnée. Ainsi, un Gregor Clegane propose une stratégie très brutale, là où un Jaime Lannister est plus apte à tromper et surprendre l’adversaire. Ces joyeux bains de sang se déroulent selon cinq modes de jeu, allant des classiques sièges ou prises d’objectifs, en passant par un, plus original, dans lequel les unités tuées laissent des piles de cadavres qui sapent le moral des survivants. S’il vous tarde de jouer au stratège en Westeros, la sortie de la boîte de base est prévue pour avril 2018 et sera suivie de nouvelles familles et unités échelonnées sur l’ensemble de l’année. Forcément.