Dans un article intitulé « Video games are changing, and Summer Game Fest just teased what’s next » (« Les jeux vidéo évoluent et le Summer Game Fest vient de dévoiler ce qui viendra ensuite »), le journaliste de Digitaltrends Giovanni Colantonio esquisse une comparaison intéressante entre l’industrie du jeu vidéo actuelle et le Hollywwod des années 1960. Il part du discours d’introduction de Geoff Keighley pour le Summer Game Fest, dans lequel l’animateur pointait du doigt les difficultés de l’industrie et reconnaissait que certains des plus gros succès de l’année avaient été des jeux indés inattendus plutôt que des Triple A.
De ce discours un peu convenu louant les réserves de créativité que représente le jeu indé, Giovanni Colantonio déduit que ces studios sont l’avenir des grands éditeurs si ceux-ci veulent renouveler leurs recettes fatiguées et retrouver le succès. Et il compare la situation à celle qu’a connue le cinéma américain au milieu des années 1960 lors de l’émergence du mouvement dit du « Nouvel Hollywood », qui a vu les grands studios faire confiance à une génération de jeunes cinéastes (dont émergeront entre autres Francis Ford Coppola, Martin Scorsese et Steven Spielberg).

Le New Hollywood, c’était quoi ?

Au milieu des années 1960, le système des grands studios de cinéma américains est en panne. Les superproductions de l’époque, très calibrées et limitées dans leur genre (western, film de guerre, comédie musicale…), ne sont plus en phase avec le public et les flops financièrement désastreux s’enchaînent. La concurrence de la télévision s’est ajoutée pour mettre en péril l’industrie hollywoodienne. Le public a rajeuni rapidement après le baby boom et il ne se reconnaît plus dans des films dont la grammaire visuelle et scénaristique a été établie dans les années 1930. Cette pression du public va s’ajouter à plusieurs évolutions importantes pour permettre l’émergence du Nouvel Hollywood. Distinguons plus précisément deux d’entre elles.

À partir de 1930, le code Hays impose aux films américains de respecter une longue liste d’interdits et de règles morales.

Evolution morale, transformation technique, ou l’inverse

La première évolution est l’abandon progressif du code d’autocensure morale qui régissait la production cinématographique de l’époque, appelé code Hays. En 1915, la Cour suprême des États-Unis avait refusé aux films la protection du premier amendement garantissant la liberté d’expression. Hollywood s’était alors auto-administré un code de censure pour échapper aux poursuites religieuses et politiques, avec notamment une liste stricte d’interdits (grossièretés, nudité, mariages interraciaux, etc.) et de nombreuses règles morales (concernant les représentations du crime, du sexe, de la religion, etc.). Mais les limites du code Hays sont de plus en plus contestées par les cinéastes, d'autant qu’elles sont ringardisées par l’émergence d’un cinéma européen beaucoup plus libre. En 1952, la Cour Suprême renverse sa jurisprudence et les possibilités de contournement du code Hays se multiplient.

La deuxième évolution qui m’intéresse ici est technique. Les progrès technologiques permettent de filmer en 35mm de plus en plus facilement à l’extérieur et la Nouvelle Vague en France a montré l’exemple en filmant « à l’épaule ». Les immenses décors du vieil Hollywood ne sont plus nécessaires et des tournages plus agiles, moins coûteux deviennent possibles. L’expérience du spectateur est plus vivante, plus viscérale et on a désormais les moyens de se différencier nettement de la télévision et ses studios en carton-plâtre.
Pris à revers, Hollywood a su se réinventer. (Photo : Caleb George CCO).

Dos au mur, Hollywood fait un pari

Les studios décident de faire confiance à de jeunes réalisateurs pour parler au nouveau public. Ces derniers vont dynamiter les mécaniques scénaristiques et les interdits moraux. Ils piochent dans les éléments contre-culturels de l’époque, en termes politiques, sexuels et musicaux. Ils transportent leurs tournages à l’air libre, dans la rue (notamment à New York), vont plus vite et donnent un grain de vie quotidienne à leurs films.

Le parallèle avec l’état de l’industrie du jeu vidéo actuelle est séduisant sur plusieurs points. La situation de crise est indéniable depuis un an et l’industrie semble effectivement crouler sous le poids de son obsession des triples A trop longs, trop coûteux, trop risqués. L’avénement en quelques années du jeu mobile gratuit serait un déstabilisateur comparable à ce que fut la télévision pour Hollywood. Les appels se multiplient en faveur de cycles de production plus courts et les outils middleware existent pour créer des jeux plus facilement, avec de petites équipes. En ce sens, les grands éditeurs de jeux vidéo et leurs superproductions en échec peuvent faire figure de studios hollywoodiens, tandis que les indés incarneraient une relève. Et le changement de génération chez les créateurs de jeux, comme leur volonté d’aborder frontalement des sujets plus sociaux et politiques, les rapprocheraient des ambitions du New Hollywood.
Dave the Diver, un jeu indé ? Oui, mais soutenu par une Major, Nexon.

Le Nouvel Hollywood marque une forte revendication des cinéastes au statut d'auteurs.

Oui, mais… non, en fait

L’avènement du New Hollywood est intimement lié à un contexte social et générationnel propre aux années 1960 : entre libération sexuelle, opposition à la guerre du Vietnam et mouvement hippie, la jeunesse se révolte contre le cadre social hérité de ses parents. C’est cette vague culturelle de fond qui menace d’obsolescence Hollywood. Or rien de vraiment comparable n’est en cours aujourd’hui et on ne voit pas quelle révolution culturelle le jeu vidéo porterait.

Surtout, la révolution engagée par les Scorsese, Spielberg, Coppola and Co est également celle d’un cinéma où le réalisateur veut prendre le pouvoir en tant qu’auteur, dans une industrie américaine jusque-là verrouillée par les studios. Pour les producteurs tout-puissants, le réalisateur est jusque-là considéré comme une sorte de technicien, pas comme l’auteur principal du film. Dans le jeu vidéo, le principe de l’auteur principal (tout à fait critiquable d’ailleurs au cinéma) n’existe pas vraiment, à quelques rares exceptions près. Le mouvement du jeu vidéo indépendant n’est pas spécialement porteur de cette revendication d’auteur et c'est une différence très importante.
Helldivers 2, un jeu indé par Sony.

Star Wars, Marvel et décadence.

Bien entendu, aucun parallèle, aucune comparaison n’est parfaite. Mais comme l’écrit Giovanni Colantonio sur X/Twitter, il reste « utile d’examiner l’histoire des "industries artistiques" et de trouver des liens comme celui-ci ». L’exercice ne peut qu’être fertile intellectuellement et il sera intéressant d’observer si les grands éditeurs vont effectivement investir dans des projets plus « indés », à la manière de Sony avec Helldivers 2 par exemple.

Le mouvement du Nouvel Hollywood a généré ses propres échecs faramineux, au milieu de quelques succès. On s’accorde généralement à dire qu’il prend fin avec Star Wars, dont le succès mondial conduit à créer une nouvelle « recette miracle » pour les studios (la licence déclinée ad nauseam), jusqu'à la boursouflure actuelle dont les productions Marvel sont le dernier avatar. On peut craindre, hélas, que le jeu vidéo ait plus de points communs aujourd'hui avec l’usine Marvel qu’avec le Nouvel Hollywood.