La question de l’ergonomie au bureau ne date pas d’hier : les chaises qui pivotent, montent et baissent avec un levier, l’anneau autour du pied pour y poser les siens, le tapis de souris avec la poche de silicone (déco scabreuse en option), le bon vieux clavier ergonomique de Microsoft… On en passe et pas forcément des meilleures, mais l’idée d’offrir davantage de confort à ceux qui bossent, et passent plus généralement leur vie, sur ou autour d’un ordinateur ne fait finalement que suivre une tendance observable dans tous les secteurs du monde du travail. La philanthropie qui habite les communications à ce sujet masque généralement mal les motivations profondes de ces évolutions – un travailleur en bon état est plus productif et coûte moins cher, pourrait-on résumer froidement – mais peu importe.
Ce qui compte davantage, c’est l’évolution globale et multifactorielle d’une société qui tend à utiliser son popotin de plus en plus souvent, et ce pour des périodes de plus en plus longues. Ces cinquante dernières années, les effets combinés de la mondialisation et de l’invention et la prolifération de nouvelles technologies a contribué au glissement progressif de la population active vers les métiers du tertiaire. Plus de produits et de services, c’est une consommation qui explose pour assouvir des besoins exponentiels et des habitudes toujours plus variées. Appliquée aux mondes de l’informatique et du jeu vidéo, cette sociologie de comptoir sortie de vieux cours de collège ne fait rien pour épargner les fessiers susmentionnés. Au fil d’évolutions technologiques et mentales, ce qui n’était autrefois qu’une affaire de nerds montrés du doigt est aujourd’hui un loisir presque comme un autre. Enfin, « presque », on se comprend : GTA V qui, commercialement, met une longueur aux deux trilogies du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson ou à Papyrus Avatar de James Cameron, c’est un peu facile mais toujours croustillant. Bref, les mentalités évoluent et de nos jours, regarder Superman monter un PC en stream ou voir Richard Berry manger un yaourt, c’est peu ou prou la même chose et c’est tant mieux.

L'appât du gainage.

Une pandémie jouant le rôle d’accélérateur plus tard, notre civilisation découvre les joies d’un télétravail forcé accompagné par un focus sur les choses de la santé et du bien-être. Ne serait-ce que temporairement, on bosse donc de chez soi ; et qu’on y déprime un peu ou qu’on s’y libère enfin de la pression des collègues ou d’un patron lourdingue, le fait est qu’on aimerait bien le faire dans de bonnes conditions. Sans surprise, dans une société de consommation comme la nôtre, la perception du « bon » passe souvent par l’amélioration de l’existant pour quelque chose de plus confortable, plus performant ou les deux. L’exode urbain pour quelques chanceux, le réaménagement du lieu de vie avec un coin pour bosser pour les autres, peu importe tant qu’on est solidaires d’Amazon et compagnie pour refaire son PC, changer de chaise, transformer la chambre en espace de coworking, et ainsi de suite. Penser à son bien-être tout en faisant flamber la carte bleue, c’est peut-être un poil cynique, mais ça arrange tout le monde dans l’industrie, des éditeurs de jeux aux fabricants de périphériques et autres accessoires.

Une jolie chaise et un bureau ajustable, c’est un plus pour le confort, mais ça n’empêchera pas les douleurs si vous vous asseyez de travers 8 heures par jour.
Une population en majorité sédentaire, accro au divertissement, enfermée chez elle et à la merci d’annonceurs toujours prêts à renouveler leurs gammes ? C’est l’alignement des planètes, la tempête parfaite dont raffolent les Américains. Tous les étages de l’industrie s’unissent pour encourager au ravalement intégral d’un environnement qui doit permettre de mieux bosser, mieux jouer et ce en améliorant sa santé. C’est pas beau, ça ? En tout cas, ça fait joli sur l’étiquette. Et comme l’auteur de ces lignes est avachi de naissance, peu observant sur l’ergonomie, plutôt fin gourmet et – surprise ! – régulièrement bloqué au niveau du dos, quelques questions se posent soudain. Pourquoi les douleurs au dos ? Comment les prévenir, comment les guérir ? Combien faut-il dépenser dans une chaise pour chouchouter ses vertèbres ? Faut-il acheter le même bureau sur vérins que son streameur préféré ? Que risque-t-on à ne rien faire ? Ce n’est pas la panique, mais presque, surtout quand il est bientôt l’heure de faire sa liste au Père Noël et qu’on ne sait pas trop quoi demander entre une chaise ergonomique, une ceinture lombaire ou un abonnement chez l’ostéopathe.

Aïe aïe ouille.

Parlons douleurs, pour commencer. Notre mode de vie occidental est source de pathologies typiques liées à la sédentarité. On peut parler de dorsalgie au sens large, mais aussi et plus précisément de lombalgie (bas du dos), de névralgie ou sciatique, de discopathie, cervicalgie, de problèmes de canal carpien… Les pathologies peuvent être beaucoup plus variées encore, être la conséquence d'une position assise prolongée ou d'un métier pénible, un faux mouvement – c’est souvent le cas avec le lumbago – et sont évidemment susceptibles d’être aggravées par divers facteurs de risque. L’âge, le surpoids, le manque d’activité physique, les mauvaises habitudes alimentaires, le facteur génétique (ou la fameuse faute à pas de chance), la liste est là encore bien longue et on ne parle même pas des éventuels mélanges. On pourrait aussi parler du métabolisme, qui ralentit quand on s’assoit et freine la conversion de la nourriture en énergie, ce qui peut mener à une prise de poids, de la fatigue ou divers problèmes dont le diabète. Ou rajouter la cyphose, une pathologie caractérisée par une courbure exagérée de la colonne vertébrale et que l’on observe souvent chez les adolescents qui ne font pas de sport, s’assoient mal et couronneraient le tout avec une tendance à pencher la tête sur un bouquin ou un écran. N’en jetez plus, ou alors en gainant bien.

Que ce soit sur un tabouret de récup ou une chaise ergonomique, un mauvais mouvement aura les mêmes effets incapacitants. (© RossHelen)
Le problème avec ces pathologies, outre une douleur suffisamment aigüe pour en devenir invalidante, c’est qu’on met généralement plusieurs mois à s’en remettre et que l’affaire peut facilement devenir chronique, surtout si on ne change rien aux éventuels comportements qui auraient pu en être à l’origine. Vivre avec la douleur n’ayant rien d’une perspective enchanteresse, on vous recommande donc de suivre ces quelques conseils, qu’on est évidemment allé faire valider par un professionnel de santé. Selon le Docteur Savalli, spécialiste en Médecine physique et de réadaptation à la clinique Marienia de Cambo-les-Bains, une chaise de bureau « doit a minima offrir un bon soutien lombaire ». La présence d’un appuie-tête n’est pas nécessaire dans l’absolu, mais peut évidemment être bienvenue dans le cas d’un modèle qui s’incline. Les accoudoirs, les matériaux utilisés et les logos, c’est plus ou moins superflu ; et même si ça peut tout à fait faire une différence (notamment pour les grands et les poids lourds), ça reste une option secondaire et ça ne fera rien contre une posture immonde, façon Joffrey tassé sur son trône. S’asseoir voûté, accroupi ou en biais de manière prolongée voire systématique, c’est aussi mauvais pour le dos sur une chaise en paille que sur une Herman Miller à 1500 balles, que ce soit dit.

S’asseoir voûté, accroupi ou en biais de manière prolongée, c’est aussi mauvais sur une chaise en paille que sur une Herman Miller.

Ça tient pas debout.

Et c’est la même chose pour les autres parties du corps ! Les épaules sont rentrées, la tête en avant ou en arrière vers un écran trop haut ou trop bas, les avant-bras tombent ou remontent exagérément vers le duo clavier/souris ? Il y a de fortes chances que vous soyez mal assis et que ça finisse par vous jouer un tour (de reins), si ce n’est pas déjà le cas. Peut-être, alors, regardez-vous avec gourmandise les bureaux « assis-debout » qui font un retour fracassant dans les tendances, après avoir déjà tenté quelques percées au cours de la dernière décennie ? On vous comprend, l’idée est séduisante à bien des égards : outre la perspective attirante de coller un peu de technologie dans un outil traditionnellement rudimentaire, on se prend inévitablement à rêver d’une pratique améliorée par cette nouvelle possibilité. Qui, cerise sur le gâteau, combat l’un des fléaux de notre civilisation en nous encourageant à décoller de la position assise. On ne s’attardera pas plus que ça sur l’argument matériel, comme souvent lié au montant investi dans l’installation. Au moins en théorie, il faudra cher payer pour s’affranchir d’éventuels problèmes de place, de gestion des câbles voire de fiabilité. Rien de très différent d’un autre périphérique, même si on introduit de nouvelles problématiques dans un élément traditionnellement (et littéralement) stable.

Une installation qui permettra sans doute d’échapper au gnouf d’ackboo, mais qui demandera beaucoup d’investissement pour un gain difficile à quantifier. (© Corsair)
Le vrai problème de l’assis-debout, c’est qu’on en fait un accessoire-santé à la mode de plus. Dans le domaine, c’est désormais la forêt qui cache l’arbre et depuis une quinzaine d’années, pas une étude scientifique n’a réussi à prouver l’intérêt réel et prolongé de l’outil en lui-même. Si tout le monde s’accorde bien évidemment autour des risques liés à la position assise prolongée, le bénéfice d’une station debout immobile derrière son PC est tout sauf évident. Dans une étude intitulée « Effets de périodes intenses de position assise, de station debout et de marche sur la dépense énergétique », les chercheurs du Journal of Physical Activity and Health ne parviennent pas à réellement différencier les deux premières (80 et 88 kilocalories par heure), alors que la marche se montre, évidemment, bien plus énergivore (210 kcal/h). Se tenir debout sans bouger ressemble au mieux à un pis-aller susceptible de lui aussi causer des troubles musculosquelettiques, des douleurs liées à la stase veineuse, etc. – celles et ceux qui piétinent une bonne partie de la journée au travail savent. Trop assis c’est nocif, trop debout c’est l’enfer : un bureau qui fait les deux ça doit être l’idéal, me dites-vous. On trouve effectivement des études pour le dire, par exemple celle du Journal International de Recherche Environnementale et Santé Publique, avec des groupes de test qui se voient en meilleure santé, plus efficaces au boulot après être passés au bureau hybride.

L'intellectuel assis et le con qui marche.

L’idée n’est donc pas de démonter l’assis-debout, ni même la chaise-baquet de g@m3r en alcantara ou tout autre outil, qu’il soit bardé de fonctions ou finitions anecdotiques ou pas ; mais plutôt, et avant tout, de remettre l’église au milieu du village en parlant, plutôt que des risques encourus à trop rester dans une position ou une autre, de ceux que l’on prend à ne pas augmenter son activité physique. Cette dernière étant la composante essentielle de la prévention et du soin, vous voyez où l’on veut en venir. Le Dr Hillsdon de l’Université d’Exeter le formule bien mieux qu’on ne le ferait : « Le problème réside davantage dans l’absence de mouvement que dans le temps passé assis ou debout. On peut ainsi remettre en cause l’utilité supposée des bureaux assis-debout, pourtant mis en avant par certains dans le cadre d’un environnement sain. » Qu’elles naissent d’une simple erreur, d’un enjolivement lié au marketing ou d’une certaine malveillance, d’innombrables croyances viennent aujourd’hui obscurcir ce message d’origine, aussi simple que douloureux. Peu importe que l’on bosse assis, debout ou couché, puisque l’on échange un problème pour un autre et qu’in fine, douleurs et pathologies peuvent survenir. L’important, et il n’y a pas besoin d’être professionnel de santé ou chercheur pour le savoir, c’est de se bouger un minimum au quotidien, et peut-être un peu plus que ça quand on a un job ou un hobby à risques. Le meilleur exercice possible pour tout mettre à contribution ? Pour le Dr Savalli, rien ne vaut le gainage en planche – une bonne posture permettra déjà de compenser les effets néfastes de la sédentarité.

Plutôt que des risques encourus à trop rester dans une position, parlons de ceux que l’on prend à ne pas augmenter son activité physique.

La planche, un supplice qui a le mérite de solliciter pas mal de muscles. Et c’est moins traumatique que des abdos en « crunch », qui peuvent être délétères si mal exécutés. (Crédit : Elina Fairytale)
On terminera ce génocide de portes ouvertes en rappelant, à toutes fins utiles, qu’on peut toujours faire la différence entre santé, confort et plaisir. Ne pas laisser à une marque et à ses produits la responsabilité du bon état de son dos est une chose, repousser toute nouveauté et s’astreindre à une discipline stakhanoviste en privant ses miches de rembourrage en est une autre. Si un bureau à commande vocale et un fauteuil Eames ne soigneront pas davantage des lombaires fragiles qu’une souris de compète et un écran plein de Hertz ne transformeront un joueur lambda en champion, on garde heureusement le droit de s’offrir quelques extras. Et le devoir, si on souffre déjà plus ou moins régulièrement de douleurs diverses et qu’on a envie de faire de vieux os, de garder en tête que quitte à lâcher un demi-SMIC ou plus dans une belle chaise ou un bureau flambant neuf, rajouter deux ou trois billets pour une licence, un abonnement à la salle ou une paire de pompes pour aller marcher, c’est pas mal non plus.
Avant d’en arriver là, offrez-vous au minimum un bon soutien lombaire. Pas besoin d’une chaise de compétition pour ça ! (Mortal Kombat 1, © Warner Bros. Interactive Entertainment)