Bi-Bop ? C’est bizarre, on ne mettait pas des « oo » à la fin à l’époque ? Et on parle de quoi exactement, là ? D’un réseau de téléphonie mobile un peu particulier, beaucoup plus primitif que les actuels. Il ne se base pas sur les technologies liées au GSM, mais sur le CT2, une norme standardisée au niveau européen. France Télécom a choisi le nom « Bi-Bop » mais il change dans d’autres pays, nous le verrons. En pratique, le fonctionnement du CT2 s'approche plus de nos DECT que des GSM, et nous pointons ici directement le principal problème : la dépendance aux bornes. Dans un réseau moderne, elles couvrent une grande surface (avec une portée de plusieurs kilomètres) et le passage d'une borne à une autre est transparent pour l'utilisateur. Mais en CT2 – et donc avec le Bi-Bop – c'est très différent : elles ont une portée maximale de quelques centaines de mètres (environ 300 m au mieux, c'est-à-dire entre 0,2 et 0,3 km², plutôt entre 100 et 200 m en pratique) et une fois un appel lancé, impossible d’en changer. Les clients devaient trouver une borne – signalées par un autocollant, nous allons en reparler – et (surtout) ne pas s'en éloigner. Ce défaut majeur pouvait être vu comme un avantage dans un cas précis : il était possible d'acheter une borne domestique qui permettait de profiter du Bi-Bop à la maison comme s'il s'agissait d'un téléphone classique, sans passer par le réseau. Et en réalité, cette fonction semble logique : le CT2 est le précurseur du DECT, toujours utilisé dans les foyers.
Les fameux stickers sur un poteau.

À la recherche de la borne perdue.

Le réseau a été mis en place à partir d'octobre 1991 (à Strasbourg) puis avril 1993 (à Paris et à Lille). La technologie a aussi été déployée dans la banlieue parisienne et dans quelques endroits touristiques au fil des années, comme le Touquet-Paris-Plage. Le maillage n'a jamais été très dense et c'est un des soucis du CT2 : l'utilisateur devait se connecter manuellement à une borne pour émettre et recevoir des appels, en restant à proximité. Officiellement, à Paris, elles étaient séparées d’au maximum « 5 minutes à pied », ce qui ne simplifiait pas vraiment les choses. Imaginez : vous étiez dans un bar, en train d'attendre un appel important. Eh bien s'il n'y avait pas de borne à proximité, il fallait en trouver une… et patienter. Mais comment en dénicher une ? Facile : avec des stickers placés sur le fronton des bâtiments et sur les poteaux urbains. Pour tout dire, en 2021, vous devriez en voir à Paris et dans ses environs ; la photo ci-dessous montre qu'ils étaient encore présents sur le funiculaire de Montmartre en 2012. Selon la légende, France Télécom avait eu des soucis avec son premier fournisseur dans les années 1990 et la société avait donc cherché un prestataire capable de proposer des autocollants – bleu, blanc, vert – durables. Visiblement ça a fonctionné : ils demeurent en place plus de 20 ans après la fermeture du réseau. Une explication plus pragmatique serait que personne n'a vraiment envie d'aller essayer de décoller les indicateurs devenus inutiles sur des milliers de poteaux : selon les différentes sources disponibles, France Télécom aurait installé jusqu'à 3 000 bornes à Paris et dans sa banlieue.

Cette image issue de Google Street View montre le sticker Bi-Bop à Montmartre en 2012. Le réseau a été fermé en 1998.

Pourquoi la cabine téléphonique portable a fait un flop.

Le Bi-Bop avait reçu un surnom un peu péjoratif : la cabine téléphonique portable. Et l'une des raisons pour lesquelles nous parlons du Bi-Bop est son échec, lié à plusieurs facteurs. Commençons par le tarif. Le modèle standard de combiné, le Bi-Bop 10 (nous l'avons testé dans la suite), valait 1 890 francs en 1993, soit environ 430 € avec l'inflation. À l’usage, les appels étaient facturés en double : 0,83 franc par minute (~0,20 €) en plus du coût classique. Enfin, un abonnement était nécessaire et il s’élevait à 54,50 francs (~11 €). Contrairement à l’Allemagne, l’usage personnel (avec une borne) était en revanche sans surcoût. Mais le prix n’était pas le principal défaut (et plutôt un avantage face aux GSM à cette époque, d’ailleurs) : les articles de l'époque pointent une connexion peu stable et – plus étonnant – que le fait de téléphoner dans la rue au vu et au su de tous est un problème (un point qui a bien changé). Plus largement, le Bi-Bop semble avoir été adopté par une catégorie précise de la population, et les retours vus dans les archives indiquent que le Bi-Bop était utilisé pour des appels courts, en remplacement d'un biper (chez les médecins) ou pour interroger rapidement un répondeur (pour les commerciaux), deux technologies (presque) disparues en 2021. France Télécom, devenu Orange, espérait 500 000 abonnés en 1995, des millions en 2000 et annonçait que la rentabilité du réseau nécessitait 150 000 clients. Assez ironiquement, la société Orange originale (avant le rachat par France Télécom) gérait un réseau CT2 au Royaume-Uni. Mais dans les années 1990, le Bi-Bop n'a jamais atteint ce palier : certaines sources donnent 130 000 abonnés, d'autres ~90 000. En réalité, la concurrence du GSM (2G) réduit vite les espoirs de l'opérateur historique. Selon les sources, entre 20 000 et 50 000 personnes utilisaient encore le réseau à la fermeture fin septembre 1998, des clients poussés vers les offres GSM de France Télécom avec un « cadeau » : 500 francs sur leurs factures Itineris ou Ola (environ 100 € actuels). Et l'aventure n'a pas été gratuite : 400 millions de francs selon une source pour le réseau (~90 millions d'euros), 600 millions au total pour une autre (~135 millions d'euros). Qui plus est, le Bi-Bop – même s'il a été lancé à Strasbourg et proposé à Lille –, n'a trouvé son public qu'en Île-de-France (95 % des clients selon la presse de l’époque).

Rabbit, le Bi-Bop anglais.
La cabine téléphonique, largement oubliée en 2021.

Le Bi-Bop dans le monde.

La norme CT2 a été déployée dans d'autres pays, mais avec encore moins de succès qu'en France. Au Royaume-Uni, le réseau Rabbit a fonctionné moins de deux ans (1992 et 1993), avec 10 000 abonnés au maximum. En Allemagne, Birdie a été testé de 1991 à 1993, mais la facturation des appels sur une base personnelle a visiblement bloqué les éventuels clients. Enfin, aux Pays-Bas, le réseau Greenpoint (originellement Kermit) a été proposé de 1992 à 1999, avec jusqu'à 60 000 clients (un chiffre honnête compte tenu du pays). Sur d'autres continents, des réseaux équivalents ont aussi été mis en place au mitan des années 1990, mais jamais avec un réel succès. Dans tous les cas, ils se sont fait balayer par le GSM, et pour une bonne raison : les technologies dites « 2G » offraient un confort d'utilisation bien plus grand, avec la possibilité d'appeler (et d'être appelé) depuis n'importe quel endroit couvert. Et le seul avantage réel des Bi-Bop au lancement (le prix des appareils et des communications) n'a pas tenu longtemps face à la vague des GSM, des différents fabricants et des opérateurs alternatifs (SFR en 1992, Bouygues Telecom en 1994).

Surfer sur le capot d'une voiture sur les Champs ? Parfait.
Un PowerBop, une borne, un Bi-Bop 10.

Un petit test.

Vous nous connaissez, on ne va pas vous parler du Bi-Bop sans tester. Évidemment pas dans la rue, le réseau est fermé depuis plus de 20 ans, mais chez nous. Nous avons besoin de deux éléments : une base, qui va servir de relais, et un téléphone. Pour la base, rien de spécial, elle est assez imposante mais fonctionne comme en DECT : elle se contente d’un branchement à une prise téléphonique en RJ11. Elle est parfaitement compatible avec la Box d'un opérateur, une vraie ligne ou un adaptateur VoIP quelconque. Nous avons utilisé le modèle de Bi-Bop le plus courant, vendu sous la marque France Télécom : le Bi-Bop 10. C'est un gros téléphone (et lourd, ~200 grammes), plus proche d'un combiné DECT que d'un GSM (même de l'époque) avec une longue antenne rétractable. Il offre un petit écran alphanumérique (1 ligne) qui donne quelques informations sur la borne. Le clavier propose un pavé classique et il est protégé par un clapet qui cache les instructions. Une fois sur une base privée, rien de spécial : ça fonctionne comme un DECT, avec une qualité correcte. On est évidemment loin du son « HD » des smartphones, qui profitent d'une bande passante audio plus large, mais la compression numérique en ADPCM (32 kb/s) est peu perceptible ici. Le principal souci concerne la gestion de la batterie : l'appareil s’alimente avec trois piles AAA (via un adaptateur), ou avec un pack de batteries NiCD (mortes depuis des années) qui se recharge sur une base fournie. Dans les deux cas, on reste assez loin des smartphones actuels, même s'il semble difficile de mesurer le temps d'utilisation en veille. Pour l'époque, le Bi-Bop demeure acceptable, sans plus, mais il fait évidemment pâle figure face aux téléphones 2G sortis à la fin des années 1990 ou même comparé aux téléphones DECT modernes. Quoi qu’il en soit, ça reste amusant d’appeler quelqu’un depuis un Bi-Bop en 2021.

Le Bi-Bop 10 et son mode d'emploi dans le clapet.
L'antenne du PowerBop et le connecteur pour le lecteur de disquettes externe.