Si cette question est fictive (« canardeau » !? Personne n'oserait une telle familiarité), le reproche lié à Atomic Heart est, lui, bien réel. Rappelons qu’à la suite des premières sanctions financières et économiques établies pour isoler la Russie, plusieurs grands acteurs industriels du jeu vidéo ont rapidement cessé leurs activités sur le marché intérieur russe (Microsoft, Take-Two, Ubisoft, Epic Games, Activision Blizzard, Electronic Arts, Nintendo, Sony-PlayStation…). Mais cela n’empêche pas l’industrie russe du jeu vidéo d’essayer d’exporter ses produits et nous de nous demander comment les recevoir. Car même si ni les développeurs, ni le contenu du jeu ne s’affichent pro-guerre ou pro-Poutine, une question morale persiste. En effet, plus cette guerre criminelle dure, plus maintenir l’activité et l’emploi, percevoir des impôts et faire entrer des devises seront des facteurs déterminants pour les dirigeants russes, afin d’avoir les moyens d’écraser la résistance ukrainienne. C’est dans ce cadre que le joueur peut se demander si, à son niveau de consommateur individuel, le fait d’acheter un jeu russe ne risque pas de contribuer au financement de la guerre.

Mundfish a été créé par quatre Russes à Moscou et le studio n’a déménagé à Chypre qu’en 2022.

Au fait, c’est quoi un jeu « russe » ?

Figurez-vous que c’est moins simple à déterminer qu’il n’y paraît : s’agit-il d’un jeu créé par des Russes, ou d’un jeu créé en Russie ? Et comment le savoir ? Prenons le jeu Atomic Heart, du studio Mundfish, par exemple. Son site officiel en anglais indique que le studio a été fondé en 2017 et que son siège social est à Chypre. Il omet de préciser que la création en 2017 s’est faite à Moscou et que le studio a déménagé à Chypre durant l’année 2022. Mundfish a été créé par quatre Russes et l’équipe de développement reste largement composée de natifs de Russie. De l’avis de ceux qui l’ont essayé, le jeu frappe par la réussite de son ambiance soviético-futuriste originale, qualité qu’on peut imaginer au moins en partie due à une sensibilité et une culture russes. Donc la société est désormais chypriote, mais il serait absurde de nier que le jeu est russe. Pas de problème, me direz-vous : étant chypriote, Mundfish ne relève plus de l'État russe, on peut acheter Atomic Heart sans crainte ! Alors comment vous dire… regardons d’abord qui a financé Mundfish.

Maintenant, ça se complique.

En premier investisseur, on trouve la société GEM Capital. Il s’agit d’un fonds d’investissement, lui aussi chypriote techniquement, fondé et dirigé par un Russe, Anatoliy Paliy. Le site officiel de GEM est très prolixe sur les investissements dans la tech et les jeux vidéo, beaucoup moins sur ce qui a été sa principale activité : le pétrole et le gaz. Logique, Anatoliy Paliy a passé huit ans comme directeur adjoint d’une filiale de Gazprom, géant du gaz russe sur la liste des sanctions pour ses liens avec l'État russe. Sanctionnée également, la banque VTB lui a servi dans ses transactions avec d’autres oligarques russes. GEM Capital voudra un jour tirer bénéfice de son investissement, et ses relations inévitables avec les cercles du pouvoir fragilisent l’affirmation selon laquelle Mundfish n’a plus aucun lien avec l’État russe. D’ailleurs, une petite anecdote : jusqu’à récemment, les conditions d’utilisation de la boutique en ligne russe du site officiel de Mundfish, qui vendait des goodies Atomic Heart, précisaient en toutes lettres que le FSB pouvait accéder aux données personnelles récoltées sur le site web, comme c’est la loi… en Russie. La boutique a fermé peu après cette découverte. Notons également qu’en Russie, Atomic Heart est une exclusivité de l’e-store VK Play, une filiale de VK dont le président, Vladimir Kiriyenko, est personnellement sanctionné comme proche de Vladimir Poutine.

Focus et le flou Atomic

Focus Entertainment est devenu l’éditeur d’Atomic Heart pour l’Europe en septembre 2022. J’ai demandé à l’éditeur français pourquoi il avait choisi de s’associer à Mundfish dans les circonstances actuelles, s’il considérait qu’il s’agissait d’une société russe, quelle était sa politique à venir vis-à-vis des studios russes et si les joueurs devaient craindre de participer indirectement à l’économie russe en achetant Atomic Heart. Focus n’a pas voulu répondre, renvoyant aux déclarations de Mundfish.

Esquiver les taxes de son pays d’origine, c’est une chose. Contourner les sanctions internationales en domiciliant opportunément son entreprise en Europe, c’en est une autre.

Au fait, qu’est-ce qu’ils font tous à Chypre ?

La république de Chypre fait partie de l’Union européenne, utilise l’euro et a une politique très arrangeante pour le business concernant les impôts et l’acquisition de la nationalité. Pratique pour les oligarques qui veulent un deuxième passeport, mais aussi pour les studios de jeu vidéo tournés vers l'international : l’implantation chypriote leur évite la conversion systématique en roubles des revenus en devises étrangères, ainsi que divers coûts spécifiquement russes concernant notamment le marketing online, particulièrement pénalisantes dans le jeu mobile ou free-to-play. C’est ainsi que la société Wargaming (World of Tanks, World of Warships), fondée à Minsk en Biélorussie en 1998, est devenue chypriote en transférant son siège social dès 2011. Esquiver les taxes de son pays d’origine, c’est une chose. Contourner les sanctions internationales en domiciliant opportunément son entreprise en Europe, c’en est une autre. Que penser des sociétés russes qui n’ont déménagé à Chypre qu’en 2022, après le déclenchement de l’agression contre l’Ukraine ? C’est le cas de Mundfish, comme on l’a vu, mais également d'Owlcat Games (Pathfinder Kingmaker, Warhammer 40K Rogue Trader…) qui compte aussi GEM Capital parmi ses investisseurs.

Pas de politique, mais quand même.

Il ne s’agit pas de considérer tous les Russes comme responsables des actes de leurs dirigeants et de leur armée. Nous pouvons difficilement, depuis le confort de nos canapés démocratiques, exiger des déclarations de vertu de ceux qui vivent dans une dictature n’hésitant pas à arrêter ses citoyens pour un dépôt de fleurs sur un monument ukrainien ou un simple « like » d’un message critiquant la guerre. Mais lorsque Mundfish, qui a choisi de mettre en scène un officier du KGB dans une utopie soviétique, se limite à déclarer être « une organisation pro-paix opposée à la violence contre les personnes» et oppose aux questions « Nous ne commentons pas la politique ou la religion », l’impression est étrange. D’autres choix sont possibles, comme le courage du communiqué signé collectivement par les membres du studio moscovite Ice-Pick Lodge (Pathologic 2, Know by Heart) le 28 février 2022, pour condamner la guerre. Ils y expliquent s’être toujours tenus à l’écart de la politique, mais qu’un crime étant désormais commis en leur nom, le silence risquait d’être considéré comme une approbation. Alors pour répondre au titre de cette chronique, voilà personnellement un studio russe dont j’ai envie d’acheter les jeux.

La politique (et la religion) de Canard PC

À la suite de la polémique autour de Hogwarts Legacy et des questions soulevées par les jeux d’origine russe dans le contexte actuel, la rédaction a défini une ligne de conduite simple. Canard PC teste tous les jeux vidéo qui lui semblent mériter son attention afin d’informer ses lecteurs. Si un contexte particulier autour d’un jeu le nécessite, Canard PC s’efforcera d’en exposer tous les éléments utiles pour que chacun puisse prendre une décision en fonction de ses propres critères éthiques. Canard PC ne s'interdit pas de donner son avis, ni de le reprendre et d’en changer.