C’était en 2021 : Asmodee, détenu depuis trois ans par la société d’investissement française PAI Partners, changeait de crèmerie en étant revendu au groupe suédois Embracer pour trois milliards de dollars. Le mastodonte du jeu de plateau, qui compte dans ses rangs plus de 2 300 employés, était alors l’un des joyaux de la couronne Embracer, spécialisé jusque-là dans l’acquisition de studios de jeu vidéo. Mieux encore, c’était même l’une de ses filiales les plus rentables. Chaque année, ce sont plus de 40 millions de boîtes frappées du logo Asmodee qui s’écoulent à travers le monde, avec plus de 400 licences et 22 studios à son actif. Si le jeu vidéo fait perdre de l’argent au géant suédois, le jeu de société lui en fait gagner grâce à Asmodee, qui reste dans le vert contre vents et marées.

La jolie petite tour de Jenga que s’est bâtie Embracer commençait à tirer la tronche ces derniers mois.

Parce que oui, entre-temps, Embracer a continué à s’enfoncer : le groupe a fait chauffer le chéquier pour de nouvelles acquisitions, misait sur des sorties de jeu vidéo qui n’ont clairement pas eu le succès escompté (un certain Payday 3 par exemple) et a dû faire une croix sur deux milliards de dollars promis par un fonds d’investissement saoudien. Le PDG du groupe Lars Wingefors a même clamé haut et fort son enthousiasme au sujet de l’IA pour « créer des jeux plus efficacement », histoire de cocher une nouvelle case dans le bingo des mauvaises décisions.

La jolie petite tour de Jenga que s’est bâtie Embracer commençait donc à tirer la tronche ces derniers mois. Alors pour éviter qu’elle ne s’effondre, Lars et ses copains en costume ont pris la décision de scinder les activités en trois « mini-groupes ». Coffee Stain & Friends pour les petits jeux vidéo, Middle-Earth Enterprises & Friends pour les AAA et un certain Asmodee Group qui se concentre sur les jeux de société et figurines. Comme ça, hop, c’est pratique, on fait disparaître l’ancien nom de l’entreprise et on tente un nouveau jet de dés. Embracer a revendu des actions, annulé quinze projets, s’est séparé de plusieurs studios au passage, et cette restructuration a déjà coûté leur travail à plus de 900 personnes, soit environ 5 % de leurs effectifs. Et malgré cela, il reste au groupe une dette de près d’un milliard de dollars.
Alors tout ça n’est déjà pas bien reluisant pour les studios qui travaillent avec Embracer, mais si on vous en parle ici c’est parce que pour la première fois, les déboires du groupe suédois menacent aussi le monde du jeu de plateau. En divisant ses activités en trois, on peut lire qu’ils ont « rendu leur indépendance financière à Asmodee » et que les trois groupes nouvellement créés gèrent chacun leurs comptes, avec des bénéfices et des pertes qui leur sont propres. Ça semble arranger les petites affaires d’Embracer, mais pas de tout le monde : le plan de restructuration entamé à la mi-2023 s’intéresse depuis quelques mois au cas d’Asmodee, avec plusieurs licenciements à déplorer. On a même appris en avril dernier que lors de la séparation du groupe en trois entités, il a été convenu qu’Asmodee absorbe une partie de la dette de sa maison-mère, qui lui refile une addition bien salée de 900 millions d’euros à régler dans les dix-huit prochains mois.

Erreur de la banque en votre défaveur

C’est un accord financier de grande ampleur, qu’on peut expliquer de différentes façons. D’un côté, Embracer se dit confiant sur le fait qu’Asmodee est « en capacité de rembourser cette dette » – et eux se débarrassent au passage d’une ligne de comptes qu’ils sont bien contents de refiler à quelqu’un d’autre. Mais les investisseurs auprès desquels cet accord a été passé (la BNP Paribas, la Swedbank et la Société Générale, entre autres) ont eux aussi un peu plus confiance en la capacité d’Asmodee à payer cette dette, plutôt que si c’était Embracer qui devait directement s’en charger. Dans tous les cas, c’est non négociable : l’échéance est fixée à 2025.

Ceux qui s’en sortent le mieux dans cette histoire, c’est encore et toujours Embracer. C’est comme s’ils étaient entrés dans un bar pour commander 2000 magnums de Grey Goose et qu’au moment de payer, ils avaient collé une bonne partie de l’addition sur l’ardoise d’Asmodee avant de se barrer dans un nuage de fumée. C’est une histoire tristement similaire qui avait engendré la liquidation judiciaire de Toys"R"Us il y a quelques années, et il va sans dire que les prochains mois vont être cruciaux pour l’avenir d’Asmodee, qui a apparemment l’intention de « favoriser une croissance organique dans un futur proche, d’augmenter ses marges et de mieux gérer ses coûts », sans que l’on sache précisément en quoi cela va consister concrètement. Rappelons qu’en mars dernier, le groupe sortait le TCG Star Wars : Unlimited et sortira en fin d’année 2024 Monkey Palace, fruit d’un tout jeune partenariat avec Lego.