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Genre : gestion de main, deckbuilding léger, pose d’ouvriers
Créateur : Dan Hallagan
Illustrateur : Dan Hallagan
Éditeur : VF par Super Meeple
Nombre de joueurs : 1 à 4 (jusqu’à 6 avec les deux extensions vendues séparément)
Nombre de joueurs optimal : 3 avec le jeu de base
Durée : deux heures
Complexité : complexe, mais moins qu’il n’en a l’air
Surface de jeu recommandée : grande table de salon
Prix : 70 €
La famille, c’est tout ce qui compte. Pas l’amour, les câlins et toutes ces inepties modernes, mais le respect du nom, la réputation, le domaine et la rente. Heureusement, mon fils et ma fille sont responsables. Le premier fume des cigares gros comme des poutres avec les gentlemen, la seconde sait que faire un beau mariage nécessite de roucouler intelligemment. Qui sait, peut-être arriveront-ils même à séduire les jeunes Fairchild ? Leurs parents sont morts, c’est tragique, mais ils ont hérité de tant d’argent, c’est pratique.
Image : Daniel Mizielinski

Le Windsor s’acharne.

L’un des valets de pied en bois fourni dans ma boîte avait perdu un bras lors du transport. Dans beaucoup de jeux, ce serait le meeple laissé de côté. Pas ici. L’un de mes joueurs l’a nommé Tom, et lui a donné une vie – un ex-compagnon de champs de bataille, qu’il a refusé de laisser dans l’indigence. Fidèle homme de maison, son manque d’élocution lui interdit d’accéder au rang plus prestigieux de majordome – et ne le laisse jamais à personne d’autre. Tout ce qui fait d’Obsession un bon jeu est dans cette anecdote : il embrasse tellement son thème avec la langue qu’il crée autour de la table une envie irrépressible de faire de même.

Notre famille est membre de l’aristocratie dans le Derbyshire, mais nos chaussettes sont trouées. Le domaine part en lambeaux, notre cercle de relations ressemble à une réunion des AA, il nous reste peu de gens de maison qualifiés, et nous n’avons plus un penny. Pour y remédier, tout est bon : faire construire un salon, une salle de jeux, un sol en marbre, une suite, un terrain de chasse aux faisans… le problème étant de trouver les fonds. Ensuite, nous pourrons boire du cognac avec le gratin, discuter de l’actualité des colonies et chasser avant que nos laquais servent le dîner. Bref, être modernes.
Tant de bourges, si peu de bras. Courage Tom.

Idée fixe, au pied !

Obsession est le jeu le mieux nommé du monde : il est devenu celle de son créateur Dan Hallagan, qui s’est un jour improvisé auteur et éditeur de jeu. En 2018, il le sort, car sa femme est fan de Downtown Abbey et en a ras-la-couenne de jouer à de gros jeux avec des dragons ou des trucs dans l’espace. 2018 ? Hé oui, il aura fallu attendre cinq ans avant de voir cette localisation française, ce qui n’est pas forcément un mal, car elle arrive dans un meilleur état que sa première version d’origine (équilibrage, mécanique de marché, etc.). C’est étonnant, mais ce qui était presque un projet artisanal au départ a réussi à se glisser durablement dans le top 100 des jeux du site de référence boardgamegeek.com. Dan Hallagan n’a qu’un jeu, mais il ne le lâche pas. Une obsession.

Le mondain est beau, tout le monde il est gentry.

Il y a un mystère fascinant ici. Est-ce que je conseillerais Obsession ? Oui, sans hésiter. Puis-je expliquer ce qui en fait quelque chose d’assez unique ? Plus difficilement. Si l’on décortique, il n’y a rien de neuf sous le soleil faiblard de la perfide Albion. Malgré un livret de base de règles inutilement compliqué et organisé, la boucle centrale de jeu est en fait très simple et rien ne secoue les puces du monde du jeu. Chaque tour, on organise une activité disponible dans son domaine, on y convie les cartes d’invités les plus intéressantes de sa main, on y ajoute le personnel requis et on récolte les bonus (du pognon, de la réputation, piocher de meilleurs invités). Au départ, on reste un peu en famille, accompagné de quelques pique-assiette tout pourris, car, dans le Derbyshire, personne ne se déplace si le rang de prestige de l’hôte n’est pas au niveau. Un dîner chez les Ponsonby ? Hors de question, cette bande de pouilleux. Une merguez-frites chez les York ? Pourquoi pas, eux ils sont respectables.

Si toute la table joue le jeu, c’est plus british qu’un pudding à la menthe.

En grimpant les échelons, en congédiant ceux devenus indésirables, et en passant son tour au bon moment pour récupérer sa main, on gère ce petit deckbuilding de convives comme un carnet du Who’s Who. Entre leur sexe (certaines activités ne sont pas mixtes), le besoin de personnel et les avantages procurés, il faut naviguer entre les snobs, les exigeants, les paumés et parfois même – horreur – les Américains. Ensuite, on achète, si l’on peut, une tuile sur un marché. On rince et on répète, avec ses nouvelles options. Améliorer son standing ou sa capacité à gérer les gens de maison permet le faste, le dispendieux, l’inutile. Il existe bien quelques petites sucreries secondaires, pour calomnier les autres familles et leur piquer de la réputation, mais la boucle centrale n’est pas là. Au fait, vous saviez que la fille des Cavendish a des gaz ? Rohhhh.

Hautain en emporte le vent.

Les tuiles sont moches comme la déco de votre grand-mère, Dan Hallagan a illustré les cartes avec des photos victoriennes, faute de graphiste dédié, le système de marché fait penser à une version sans sel de Castles of Mad King Ludwig*, et pourtant ça marche. Par quelle sorcellerie ? Uniquement son thème ? Eh bien, à 90 %, oui. Certes, optimiser n’est pas si facile, il faut gérer des événements spéciaux prévus à intervalles réguliers, plaire aux enfants Fairchild pour obtenir un bel avantage, surveiller ses objectifs secrets. Certes, il y a une belle tension sur la gestion du personnel, qui doit se reposer après chaque activité – le peuple, quelle bande de feignants – avant de repartir au turbin, et sur l’argent, qui manque toujours. C’est de l’adaptation, de la tactique plus qu’autre chose, mais l’essentiel est bien dans le sujet.

D’abord, ne zappez pas le petit texte sur chaque carte d’invité. Ensuite, un second livret de trente pages est fourni, essentiellement pour vous plonger chez Jane Austen. Lisez-le à l’occasion. Il justifie la moindre mécanique par une petite explication de texte. Pourquoi changer toutes les tuiles du marché coûte-t-il tant de réputation ? Parce que marchander avec les constructeurs ou en chercher de moins chers hors du comté peut être vu comme un inconvenant signe de pauvreté. C’est amusant, mais, surtout, c’est un guide de philosophie de jeu. L’auteur nous dit : « Mettez-vous dans cette ambiance en jouant, comme je l’ai fait en le créant. » C’est parfois maladroit, le professionnalisme ne transpire pas de partout, mais c’est foutrement rafraîchissant. La preuve que se creuser la tête en soupirant « Ah là là, si ces dames se promènent dans le jardin, je n’aurais jamais assez de valets pour discuter des colonies avec ces messieurs dans le fumoir, que faire ? » ne fait pas le même effet que de devoir construire deux turbines pour alimenter trois usines. C’est pourtant la même chose, mais en levant le petit doigt. Si toute la table joue le jeu, c’est plus british qu’un pudding à la menthe, et on s’accommode du grand hasard des pioches. Tom, allez nous chercher le brandy, pendant que nous jouons. Et faites attention cette fois ! C’est vrai quoi, sous prétexte qu’il est manchot, il se relâche.

* Le jeu préféré de l’auteur, et ça se sent.