Noël Malware
le 13 octobre 2022
Qu'est-ce qu'un livre ? Qu'est-ce qu'un tableau ? Qu'est-ce qu'un jeu vidéo ? Il existe des livres, des tableaux, des jeux vidéo, mais existe-t-il une idée du tableau, une sorte de tableau parfait qui vient à l'esprit de quiconque pense « tableau », en dehors de l'immense variété des tableaux qui existent ? À quoi ressemble-t-il ? Est-ce la Joconde ? Est-ce le Radeau de la méduse ?
C'est l'idée de Platon. Il y a des chiens qui ont tous des tailles, des formes et un pelage différents. Mais il y a aussi l'idée du chien, un chien parfait qui n'existe que dans l'esprit de celui qui pense. Aucun cercle n'est parfait, dans la réalité. En regardant suffisamment près, à l'aide d'un microscope, l'observateur finira toujours par voir les atomes qui s'assemblent en escalier. Il n'existe qu'un seul cercle parfait : celui qui n'apparaît que dans le monde des idées. Au moment où il se matérialise, le cercle cesse d'être parfait.
Existe-t-il un jeu vidéo parfait, comme il existe un cercle parfait, dans l'esprit de celui qui entend les mots « jeux vidéo » ? Est-ce que le travail des artistes, depuis la nuit des temps, ne consiste pas à essayer, tant bien que mal, de produire une œuvre qui ressemble, le plus possible, à l'idée parfaite de leur art ? Un jeu vidéo dont on puisse dire « Voici le jeu vidéo : tous les autres ne sont que des copies maladroites de ce modèle absolu. »
Des eaux pas déso.
Les Cinematic Platformer, dont font partie Another World, Limbo, Inside, Stray ou, ici, Songs from the Iron Sea, un projet de fin d'étude par six étudiants de l'école Isart Digital Montréal, ont quelque chose à voir avec la perfection fondamentale du jeu vidéo. Tout y est : une micro-narration – ici une créature sous-marine qui cherche à s'échapper d'un enfer de métal inondé – qui s'exprime sans aucun texte, une maniabilité en temps réel, des décors qui laissent les artistes s'en donner à cœur joie sans se soucier d'autre chose que d'évoquer une émotion, et quelques énigmes simples qui maintiennent l'intérêt pendant le temps de l'aventure – une petite heure –, le tout enrobé d'une poésie qui dépasse le simple cadre du « jeu ».J'ai du mal à voir autre chose, quand je joue à un cinematic platformer, que l'une des formes les plus pures du jeu vidéo. J'ai du mal à imaginer comment un jeu vidéo pourrait être davantage un jeu vidéo qu'en étant un cinematic platformer. En tout cas, c'est une très bonne idée, pour valider ses études, que de montrer sa capacité à offrir un jeu d'une telle qualité, dans une forme si parfaite. En quelque sorte, c'est un chef-d’œuvre, au sens classique du terme : le travail maîtrisé d'étudiants qui démontrent qu'ils ont parfaitement intégré les classiques, et qu'ils sont prêts, désormais, à continuer d'eux-mêmes le voyage vers le jeu vidéo.