Il est 20 heures à São Paulo. Quelques heures auparavant, Vitória terminait sa journée de travail chez Riot Games, le sac à dos remonté et le sourire aux lèvres, pour rentrer chez elle après un lundi tout à fait classique. « Je revenais tout juste d’un déplacement pour une compétition à Las Vegas, tout le monde était content de mon travail, mon boss évoquait même une éventuelle promotion. J’avais l’impression que c’était mon moment, j’étais super contente. »

À ce moment-là, elle n'avait aucune raison de s’inquiéter, puisqu’elle ignorait que plus tard dans la soirée, alors que les bureaux californiens de la firme avaient passé une journée complètement différente, elle allait recevoir un mail. Un mail particulièrement long, qui ne provenait pas de sa direction habituelle mais de plus haut, bien plus haut. Riot a annoncé devoir licencier 530 personnes, soit 11 % de ses effectifs. Le lendemain, Vitória a appris en arrivant au bureau qu’elle faisait partie des gens qui avaient perdu leur travail. En l’espace d’une soirée, elle était devenue une statistique.
Riot Forge, l’incubateur à projets qui crée des jeux issus de l’univers de LoL, a été fermé en début d’année suite aux licenciements.

Ressources Inhumaines.

On aimerait écrire qu’il s’agit là d’un cas isolé, mais discuter avec les personnes licenciées ces derniers mois fait se rendre à l’évidence : elles sont très nombreuses à avoir vécu une situation semblable à celle de Vitória. Aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Europe et aux quatre coins du monde, de nombreux studios se sont dits « contraints » de licencier une partie non négligeable de leurs effectifs – et comme souvent, ce sont les équipes de production qui sont en première ligne. James, par exemple, était employé par l’éditeur Thunderful jusqu’à ce qu’il apprenne, comme 104 de ses collègues, qu’il était licencié en début d’année. « Il y a des mauvaises décisions qui sont prises, mais ce ne sont jamais les personnes qui les prennent qui en subissent les conséquences, explique-t-il. C’est nous. C’est triste de voir que ton job peut sauter parce que quelqu’un doit voir un cours de la Bourse monter. »

« En attendant devant le bureau des RH, j’avais l’impression d’être du bétail qu’on envoyait à l’abattoir. »  – Vitória, ex-employée de Riot Games

Pour Étienne*, un travailleur canadien employé par un studio américain par le passé, le constat est similaire. « À chaque fois qu’une entreprise achète une autre entreprise, il faut s’attendre à des licenciements. Même si la communication est faite pour rassurer les gens à plus bas niveau, les raisons sont souvent opaques et nous avons très peu d’informations », confie-t-il.

Alors évidemment, on sait que l’industrie du jeu vidéo n’a jamais été connue pour sa sécurité de l’emploi. Les carrières longues existent, comme partout, mais la nature très concurrentielle du marché et le cycle de production des jeux ont tendance à faire passer les travailleurs et travailleuses d’un studio à l’autre. Ce qui marque avec ces vagues de licenciements, c’est la façon dont ces changements s’opèrent. Des méthodes brutales, expéditives et beaucoup de flou dans les explications données par la direction des studios.
« Je travaille à l’étranger, alors j’ai appris la nouvelle en me réveillant. J’avais reçu une quinzaine de messages de proches qui me demandaient si j’allais bien, parce que mon studio avait annoncé des licenciements pendant la nuit, raconte James. À ce moment-là, quand l’info sort dans la presse, c’est la première fois que les employés apprennent la nouvelle. »
Quelques membres des équipes de Riot. © Riot

Alone in the Dark.

L’incompréhension : une notion qui revient comme un mantra dans les témoignages que nous avons pu recueillir. Plusieurs ex-employées et employés issus de gros studios expliquent ne pas avoir vu quoi que ce soit venir, et sont désemparés quand la nouvelle tombe. Une autre ex-salariée de Riot revient sur son expérience : « On voyait bien que tel ou tel jeu ne marchait pas bien, on savait tout ça, parfois depuis plusieurs mois. Alors pourquoi virer autant de monde d’un coup ? Pourquoi ne pas les relocaliser sur d’autres projets ou dans d’autres filiales, comme c’est le cas pour certaines personnes ? », s’étonne-t-elle.

« Quand j’étais chez Thunderful, je commençais à voir vers quoi on se dirigeait en interne. Mais à aucun moment je me suis dit qu’ils allaient licencier 130 personnes. » – James, ex-employé de Thunderful Publishing

Derrière les communiqués solennels et les longues tirades publiées par les éditeurs qui annoncent « restructurer » pour « se concentrer sur un futur plus rentable » se cache comme trop souvent une réalité humaine bien différente. Quand Vitória nous raconte son licenciement chez Riot, elle mentionne par exemple le fameux « severance package » présenté publiquement par le studio – six mois de salaire, des bonus, un portage de la mutuelle (pourtant très peu courant aux États-Unis) ou encore un PC portable pour retrouver du travail… Un moindre mal, certes, mais un effort de générosité salué par certains journalistes et acteurs du milieu. Pour Vitória et plusieurs de ses collègues cependant, ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça.
« On m’a fait entrer dans une salle à l’étage, loin des regards des autres employés. Il y avait un paquet de feuilles posées sur la table devant le représentant RH, et on m’a demandé de signer, décrit-elle. J’ai dû immédiatement rendre mon badge et mon laptop, mon adresse mail a été désactivée dans la foulée – alors qu’on me disait que je garderais l’accès le temps de la transition. »

Préavis de tempête.

Parfois, il arrive même que les lois en vigueur dans un pays arrangent un studio qui licencie dans l’une de ses filiales. Vitória, employée au Brésil, nous explique par exemple que sur les six mois de salaire plein qui lui ont été promis, son ex-studio a soustrait la somme qu’elle allait toucher grâce au FGTS, l’équivalent local de nos cotisations chômage. Naturellement, ça fait tout de suite moins de chiffres à écrire sur le chèque. James décrit aussi sa situation dans un autre studio anglais : « En Angleterre, on peut te licencier sans raison valable dans les deux ans qui suivent ton embauche. Comme ça, sans te dire pourquoi. J’ai travaillé en France et parfois, les lois locales me manquent un peu ! », admet-il en ne plaisantant qu’à moitié.

Entre avril et décembre 2023, le groupe Embracer a licencié 8 % de son effectif en 2023, soit 1 205 personnes.
Les histoires diffèrent évidemment d’une personne à l’autre et selon les studios, mais trop d’interlocuteurs et d’interlocutrices nous ont décrit des licenciements qui manquent de communication, de transparence, voire simplement d’humanité. C’est un morceau de la vie d’un studio qui s’évapore d’un coup, et soudainement beaucoup de postes inoccupés dans les bureaux. Un changement brutal qui a aussi un impact, moins visible, sur les gens qui restent.

« Tout ça, même si on n’est pas directement touché, ça a un impact énorme sur le reste des équipes. Ça fait un choc. L’ambiance n’est pas la même au bureau quand on fait sauter ton projet et que tu vois tous tes collègues être virés d’un coup », explique Damien*, actuellement directeur créatif dans un gros studio nord-américain.

Lancer une nouvelle partie ?

Après un licenciement de ce type, les situations varient. Tout le monde a sa propre façon de gérer la charge émotionnelle, que ce soit avec un suivi thérapeutique (qui peut parfois, mais trop rarement, être conseillé par le studio), le soutien de proches ou d’autres personnes du secteur. Une ex-employée d’Epic, licenciée fin 2023 aux côtés de 830 de ses collègues, nous confie par exemple avoir traversé un épisode dépressif après son départ de l’entreprise. James nous raconte quant à lui, en souriant : « Je pense qu’après avoir été licencié, j’ai dû passer plusieurs jours allongé dans mon lit, à mater le plafond. »

La réinsertion est parfois compliquée, particulièrement dans un marché ultra bouché. « J’ai eu de la chance de retrouver un travail très vite après mon licenciement, mais ce n’est pas le cas de tout le monde, explique Daniel, employé dans un studio en Irlande jusqu’en janvier 2023. C’est encore plus compliqué de trouver un travail aujourd’hui, surtout quand nos compétences sont spécifiques au jeu vidéo et difficilement transférables d’un secteur à l’autre. »

« J’étais évidemment triste d’apprendre mon licenciement, mais il y avait aussi une forme de soulagement – je crois que sans ça, je ne serais jamais partie. » – Manon*, ex-employée de Riot Games France

« C’est suffisamment crève-cœur pour tout le monde de devoir retrouver un travail, mais à chaque nouveau licenciement annoncé dans la presse on se dit que ça fait de nouvelles personnes avec qui on est en concurrence directe, regrette James. Avoir ces deux pensées dans sa tête au même moment, ça peut être dur. Il faut apprendre à gérer ces émotions-là. » « On nous dit qu’on est accompagné, mais c’est pas simple pour autant, renchérit Vitória. J’ai envoyé des centaines de candidatures depuis que j’ai été licenciée, et les processus de recrutement peuvent prendre des semaines ou des mois – bien plus qu’il n’en faut pour que je dilapide toutes mes économies simplement en cherchant du boulot… »

Certains studios disent mettre en place des solutions pour accompagner les personnes licenciées, comme des agences de consulting ou de réorientation professionnelle. Mais la confiance semble brisée. « Personnellement, je ne voulais plus rien avoir à faire avec eux, je voulais juste mon argent et m’en aller », nous raconte la Brésilienne avec amertume.
Game Industry Job Hunt, Life After Riot… beaucoup de développeurs se retrouvent sur des serveurs Slack ou Discord pour s’entraider après un licenciement.

Rupture non-conventionnelle.

Au fil des discussions, on comprend aussi que ces licenciements, s’ils ne sont ni les premiers ni les derniers qui balayent l’industrie, ont quelque chose de différent. Le secteur du jeu vidéo est plus vocal qu’auparavant ; il ne suffit que de quelques clics pour que l’information circule sur les réseaux sociaux. La presse en est très rapidement informée, les joueurs et joueuses aussi. Parfois même avant les personnes directement concernées.

Cette médiatisation, couplée à la portée de certains développeurs sur les réseaux sociaux, donne lieu à un élan de solidarité sans précédent. « Quand j’ai annoncé publiquement que j’étais licencié, la réponse de mes confrères a été incroyable, explique James. Le jeu vidéo est une industrie formidable pour se tirer mutuellement vers le haut et se venir en aide. Il y a déjà des canaux qui se mettent en place, et les gens essaient au mieux de nous conseiller des pistes ou des studios où retrouver du boulot. »

Explosion de la bulle liée aux confinements du début de la pandémie de Covid-19, changement dans les habitudes des joueurs et joueuses, mauvaises décisions managériales, arrivée d’outils génératifs, accélération générale du secteur… Il n’y a pas une unique raison qui explique ces licenciements, mais toute une galaxie de paramètres qui peuvent expliquer comment on en est arrivé là. Et quand on pose tout ça sur papier, il faut avouer que ce n’est pas très encourageant pour la suite. « Selon moi, ce n’est pas la dernière fois qu’on voit des licenciements comme ça, surtout avant la fin de l’année fiscale – on risque d’entrer dans une période de vaches maigres pour le jeu vidéo, explique Manon*, une ancienne employée française de Riot Games. Ce n’est peut-être pas la meilleure industrie où se diriger pour les deux ou trois années à venir. »

Aux yeux d’Étienne*, qui travaille dans le milieu depuis plus de dix ans, son secteur a parfois des airs de Snowpiercer : « Les jeux deviennent de plus en plus gros, les AA deviennent des AAA et les AAA deviennent des AAAA. En tant que développeur, on a l’impression d’être à bord d’un train lancé à toute vitesse, et qui n’a pas l’air de vouloir s’arrêter. » Et ce train, on le voit bien en discutant avec les cheminots, a déjà commencé à dérailler.

* Le prénom a été modifié.
League of Legends, l'un des titres phare de Riot.