Genre: simulation d'ennui
Developpeur: acronym (États-Unis)
Editeur: AMC
Plateformes dispo: PC Windows, Mac
Plateforme test: PC Windows
Langues: VF intégrale
Config: PC de joueur
Telechargement: 2,8 Go
Prix: 10 €
Drm: Steam
Date de sortie: 15/10/2020
| Modifié le le 5 mai 2021
Cela fait maintenant une heure que l'avion a atterri. Le dernier message, « merci d'avoir volé avec nous », a depuis bien longtemps disparu des écrans encastrés dans les sièges, désormais désespérément noirs. Gus, mon voisin (il ne m'a jamais adressé un mot, mais j'ai choisi de l'appeler Gus), ne va pas bien. Même s'il ne dit rien, je crois qu'il se doute lui aussi qu'on ne débarquera jamais. Mais je m'en fous, mes paupières sont lourdes, les dizaines de somnifères que j'ai gobés il y a une demi-heure commencent à faire effet, bientôt je dormirai pour toujours. Désolé Gus, tu resteras seul en enfer.
L'avion est sur la piste, prêt pour le roulage. Je jette un coup d'œil au tarmac et à mon voisin (Gus, donc), aussi laids l'un que l'autre. Presque tout est interactif, je jette un œil au magazine de bord (avec de vrais articles et des mots-croisés !), je regarde les films proposés (trois moyens-métrages et un dessin animé antérieurs aux années 1940, donc libres de droits) et la carte du vol. Les stewards rappellent les consignes de sécurité que je m'empresse d'ignorer pour voir ce qui se passe : tablette ouverte, ceinture pas attachée, j'allume tous les plafonniers de ma rangée et j'ouvre les arrivées d'oxygène des masques. Personne n'accourt pour m'engueuler. J'appuie sur la sonnette. Un message s'affiche sur l'écran : « Désolé, l'appel au personnel de bord n'est pas disponible ». J'ai compris, trop tard : l'avion a beau être rempli, je suis seul. Décollage.
J'écris « À l'aide ! À l'aide » sur toutes les pages de mon carnet. Dehors défilent des nuages de trois polygones chacun.
Drogue-like.
Le vol, c'est le principe du jeu, se déroule en temps réel. Je m'ennuie. J'active la messagerie de bord pour tenter d'écrire à Gus. Je suis siège 21A, il est donc en 21C. Je l'invite. « Ce passager a désactivé sa messagerie », me dit l'ordinateur. Je regarde Gus. Il oscille de façon mécanique comme un PNJ de 1998. Le pauvre regarde en boucle Le Voyage dans la Lune de Méliès depuis trois heures, je pense qu'il est devenu fou. Une hôtesse passe (enfin !) et, sans un mot, me remet cinq bretzels et un jus d'orange, que je bois très vite, avant de continuer à cliquer sur le verre vide pour émettre des bruits de succion dégueu, espérant attirer l'attention de Gus. Rien. Il est inerte, hypnotisé, aussi livide que le visage de la Lune sur son écran.Je décide de fouiller mon sac. J'y trouve un carnet où il est possible de dessiner (tel un Jack Torrance, j'écris « À l'aide ! À l'aide » jusqu'à ce que toutes les pages soient noircies). Dehors défilent un paysage dégueu et des nuages de trois polygones chacun. Autre trouvaille dans le fond de mon sac : une copie d'À rebours de Huysmans, dont je lis les premières pages en me goinfrant de bretzels, et, surprise, une plaquette de somnifères toute neuve. J'appuie sur l'emballage pour en faire sortir les cachets les uns après les autres. Ploc, ploc, ploc. J'en avale un, sans eau, à la dure. Il ne se passe rien. Je suis un peu déçu. Par curiosité, j'en avale un autre, puis un autre, puis un autre. À côté de moi, Gus est encore plus figé que d'habitude, je sens qu'il fait tout son possible pour ne pas quitter l'écran des yeux et risquer de croiser le regard du voisin de siège en train de se foutre en l'air à un mètre de lui.
Duel à 30 000 pieds.
Ça y est, les cachets agissent, j'entends des petits raclements de gorge, c'est sans doute ma respiration qui... Haaaaa ! À ma droite, penchée au-dessus de Gus, raide comme un bout de bois, une hôtesse de l'air me tend une caisse en plastique pour que j'y jette mon verre vide et l'emballage des bretzels. C'est la première fois depuis le début du vol qu'un autre être humain semble attendre quelque chose de moi. Je ne laisse pas passer ma chance et tente le tout pour le tout. J'allume à nouveau toutes les liseuses, je mets un dessin animé sur l'écran, j'ouvre les arrivées d'oxygène, je défais ma ceinture et je fixe l'hôtesse dans les yeux. Sans bouger. Elle finira bien par craquer. Obligé. Mais non, elle reste là, pendant quinze longues minutes, à me regarder, sans même cligner des yeux, en se raclant régulièrement la gorge, tout de même, pour me faire comprendre que j'abuse un peu. Je m'en fous, j'ai tout mon temps, je peux... « Mesdames et messieurs, nous allons entamer notre descente, veuillez attacher vos ceintures et rabattre vos tablettes ». Ok, bon, d'accord, je m'avoue vaincu. Prends ton emballage et ton verre pourris, je m'en fous, bientôt mon calvaire sera terminé.La suite, vous la connaissez. Les développeurs n'ayant rien prévu à la fin de leur non-jeu, je suis coincé ici depuis des heures, à lutter contre les somnifères (j'ai l'impression qu'on regagne un peu conscience quand on bouge la souris, et la tête, très vite) à côté de Gus et des autres passagers qui oscillent lentement dans leur siège au rythme d'une animation poussive. Sans doute eux aussi ont-ils avalé cent grammes de Lexomil. Personne ne viendra jamais nous chercher. Le vol a sans doute disparu des radars, s'est-il perdu dans une poche temporelle, comme dans Les Langoliers de King. Ou bien s'agit-il d'une pièce de théâtre absurde dont je suis le protagoniste. C'est possible : Airplane Mode a été en partie produit par l'incubateur de l'Université de New York. Ces gens-là aiment bien les délires à la Beckett. En tout cas une chose est sûre, ils ne savent pas faire de jeux.