| Modifié le le 25 mai 2021
L’aléatoire, voilà un mot à faire frémir plus d’un joueur. On le murmure parfois timidement du bout des lèvres, dans l’espoir que notre compagnon du moment ne soit pas un partisan inconditionnel du jeu teuton, sous peine de se voir punir, au mieux, d’un regard empreint de mépris, au pire, de sévices corporels interdits par la Convention de Genève. Et pourtant, vous aurez beau le nier de toutes vos forces et de vos petits poings serrés, l’aléatoire fait partie intégrante du jeu.
Mais alors, l’aléatoire n’est-il donc qu’une mécanique dépassée, seulement utile à l’initiation des plus jeunes et/ou des joueurs les moins avertis ? Pourtant, de nombreux jeux actuels utilisent encore l’aléatoire, que ce soit en tant que mécanique principale ou secondaire. Seulement, cet aléatoire-là n’est pas aussi hasardeux que cela.
Ciel, ma RNG !
Si l’on devait dresser plusieurs catégories, deux grandes se démarqueraient. La première serait celle de la distribution aléatoire et la deuxième, celle de l’aléatoire dirigé. La distribution aléatoire, comme son nom l’indique, distribue aléatoirement les outils de jeu, le plus souvent des cartes. Et c’est à partir de cette première distribution, sur laquelle les joueurs n’ont aucun pouvoir, que ces derniers vont pouvoir composer et choisir la combinaison optimale. Pour les classiques, le tarot et la belote en sont un parfait exemple. C’est avec votre main de départ que vous décidez ou non si vous pouvez atteindre un certain score. En plus subtil, et plus récent, quoique d’ores et déjà un classique, le 7 Wonders vous donne également à chacune des trois phases une main de cartes aléatoirement. La différence étant qu’elles vont tourner entre tous les joueurs, votre choix ne se basant plus uniquement sur vous, mais aussi sur les autres, ainsi que sur les cartes qu’ils auront déjà jouées. Dans les deux cas, même si parfois vous avez la poisse, le fait que le tarot et la belote se jouent en plusieurs manches, et qu’il y ait trois distributions différentes à 7 Wonders (tout en rappelant que les mains tournent), cela vous laisse la possibilité de recevoir de meilleures cartes lors de la phase suivante.L’aléatoire dirigé, comme son nom l’indique moins, permet de diriger l’aléatoire, de l’affiner. « L'aléatoire, c’est comme le camembert », comme dit souvent mon voisin du 9e. « Plus on l’affine, meilleur c’est. » L’exemple le plus évident est celui de la relance. Votre tirage ne vous plaît pas ? Recommencez jusqu’à tomber sur le meilleur, en gardant parfois quelques éléments qui conviennent. Le Yahtzee en est le représentant le plus primaire, quant aux joueurs de Magic The Gathering, ils savent la difficulté de mulligan (piocher une nouvelle main moins une carte) au bon moment. Un autre moyen de diriger cet aléatoire est d’utiliser une valeur seuil. Tant que votre résultat dépasse cette valeur, votre lancer est bon. Plus concrètement, ma ceinture de Barakhdan +2 en magie de feu ajoutée à mon bonus de +4 en intelligence signifie que je n’aurais besoin que d’un 5 sur un D20 pour réussir à lancer correctement ma boule de feu sans me cramer les sourcils. En outre, certains jeux utilisent des dés non équiprobables, comme un D6 avec une face 1, deux faces 2, deux faces 3 et une face 4, augmentant vos chances de succès tout en gardant le côté hasardeux.
Vous reprendrez bien un peu de déterminisme ?
Beaucoup de systèmes de jeu reposent donc en partie (plus ou moins importante) sur l’aléatoire. Mais certains sont purement déterministes. Vous avez toutes les cartes en main pour élaborer votre prochain coup sans qu’aucune intervention extérieure ne vienne modifier votre appréciation de la situation. C’est le cas des échecs, où lorsque c’est votre tour, vous ne tirez pas un dé pour savoir quelles pièces vous allez pouvoir déplacer. Bien que plus limité, le jeu de dames fait également partie de cette catégorie, avec le Rerversi. Cet ensemble, non exhaustif, est d’ailleurs appelé « jeu de société combinatoire abstrait ». Et il fascine de nombreux mathématiciens dans le monde, qui cherchent à comprendre en profondeur ces différents systèmes. L’objectif ultime (et je l’espère, inatteignable) étant de pouvoir modéliser la « meilleure » partie, durant laquelle vous ne pourriez pas perdre. Pas de place au hasard dans ces jeux, donc. Seule votre compétence vous permettra de sortir victorieux. C’est d’ailleurs souvent ce qui fait fuir les débutants, qui refusent d’utiliser le mot « jeu » pour les désigner. À quoi bon faire une partie s’ils savent déjà que leur adversaire est meilleur et qu’ils vont immanquablement perdre ? Répondez-leur que c’est dans l’apprentissage qu’ils sauront trouver cette étincelle de plaisir, lorsqu’enfin, le coup qu’ils avaient planifié s’avèrent être un bon coup.Mais alors, pourquoi l’aléatoire ? Parce que la vie. Et pourquoi pas d’aléatoire ? Parce que la vie aussi. Sans professer une ontologie de l’homme face au jeu (Philosophie Magazine, c’était le rayon d’à côté), on peut dire que le jeu syncrétise deux aspirations de l’humanité face à sa propre existence. D’un côté, la volonté de maîtriser son environnement le plus direct, de déterminer et de planifier ses actions afin d’optimiser son temps nous offre les jeux déterministes. De l’autre, chacun sait (si vous l’ignoriez, vous voilà désormais au courant) que quoi que vous ayez pu prévoir, un événement imprévisible échappant à votre contrôle va venir bouleverser un plan pourtant bien échafaudé. Et c’est la raison d’être des jeux aléatoires. Mais quel que soit le côté duquel votre affinité se tourne, il y a autant à en apprendre des deux écoles. Sachez simplement les reconnaître quand vient l’heure de jouer.