Genre : puzzle + angoisse existentielle
Développeur : Weather Factory (Royaume-Uni)
Éditeur : Humble
Plateformes dispo : PC Windows, Mac, Linux
Plateforme test : PC Windows
Langues : anglais (et corsé, avec ça)
Config : carte graphique dédiée requise
Téléchargement : 500 Mo
Prix : 20 €
DRM : Steam ou aucun sur Gog
Date de sortie : 31/05/2018
| Modifié le le 23 octobre 2024
Aujourd’hui, la vie paraît différente. Les fenêtres des immeubles sont autant de miroirs qui montrent un avenir trouble. Le désespoir prend la forme d’un loup, la fureur celle d’un tigre, et le vent semble charrier l’odeur de secrets longtemps enfouis. Un portail en ivoire hante mes rêves mais demeure toujours clos. Ou peut-être ai-je tout simplement trop joué à Cultist Simulator.
Cultist Simulator est avant tout une célébration du langage, de son pouvoir évocateur et de sa beauté crue.
Plus on est de fous, plus on sorcellerie.
Ne jugez pas trop vite ma première disciple, cette détraquée assommée par l’alcool qui s’est immédiatement mise à mon service lorsque je lui ai décrit dans le creux de l’oreille le « verger des lumières ». Après tout, Cultist Simulator s’adresse à des joueurs que ce genre de paroles envoûterait tout autant, à tous ceux que les récits vagues de Lovecraft ont un jour fascinés. Comme l’œuvre de Lovecraft, celle de Weather Factory ne livre aucune réponse sur les puissances occultes qui régissent le monde dans l’ombre : elle se contente d’en laisser entrevoir les contours et de poser question après question. Un délice pour les lecteurs avides de fragments d’histoire, de mystères insondables et de mythologies fictives.Rares sont les jeux à avoir autant stimulé mon imagination : on met la main sur le bestiaire de Poemandre, rédigé en grec ancien, et on y peint avec la teinte byzantine, couleur du manteau des rois antiques, avant de lire une allusion à un lien entre la quête du Graal et celle du Grand Œuvre. Plus haut, j’ai utilisé le mot « lecteurs » : c’est parce que Cultist Simulator est avant tout une célébration du langage, de son pouvoir évocateur et de sa beauté crue, même si en l’absence de traduction il reste un plaisir réservé aux fins connaisseurs de la langue anglaise. Dans quel autre jeu peut-on lire que le latin est « une langue morte, morte comme les diamants », ou que le désespoir est un « loup qui dévore la pensée » ? Peut-être dans Sunless Sea, l’autre jeu du même auteur. Mais la combinaison des textes de Sunless Sea et de ses mécaniques de rogue-like donnait l’impression d’un collage maladroit là où Cultist Simulator, lui, brille aussi à travers les actions qu’il propose au joueur.
Le Roi en jauge.
Le terme de « simulateur » n’est pas usurpé : derrière l’idée toute simple d’une myriade de cartes à combiner avec autant de verbes (« étudier », « rêver », « travailler », etc.) il y a un jeu qui demande réflexion, concentration et prise de notes. Pour percer les mystères de l’univers, il faut non seulement développer un culte, mais aussi envoyer des disciples fouiller des ruines oubliées, se cacher des autorités et amasser continuellement des cartes d’argent, de vitalité et de santé mentale afin d’éviter que l’aventure ne connaisse une fin prématurée. On doit veiller à ne pas trop attirer l’attention (le Londres des années 1920 n’a pas beaucoup de sympathie pour les adeptes de la magie noire), mais en même temps se faire connaître pour gagner de l’argent et recruter plus facilement.Parfois, les choix sont plus prosaïques : décider de l’achat d’un pigment rare pour peindre un tableau, en espérant qu’il se vende mieux ainsi, ou bien utiliser ce flacon, trouvé dans le coffre-fort d’une chambre violette, rempli de la couleur exacte des nuits sans sommeil. Envoyer un disciple kidnapper une victime pour le sacrifice de la Cérémonie gelée, ou bien lui demander d’aller empoisonner le café de l’enquêteur qui a rassemblé trop de preuves pour qu’on l’ignore ? Tout est toujours délicat et risqué. Et comme chaque action prend du temps, il faut aussi souvent se poser des questions du genre « qu’est-ce qui est le plus urgent, réviser la grammaire du sanskrit ou déchiffrer un fragment de savoir occulte, griffonné après un rêve houleux ?».
Liberté d’occulte.
Par bonheur, cette profondeur n’a pas rendu Cultist Simulator plus difficile à appréhender. Mises à part quelques fausses notes agaçantes (déplacer les cartes sur la table se révèle vite pénible et certaines actions peuvent devenir très répétitives), le jeu reste plutôt intuitif. Toutes les cartes sont bien expliquées et catégorisées, une surbrillance bienvenue indique ce qu’on peut glisser dans chaque case et une pause active permet de prendre le temps de la réflexion si besoin.Surtout, les mécaniques et les nouvelles possibilités sont introduites à petite dose, lorsqu’on parvient à les débloquer au hasard d’une combinaison carte-case plus audacieuse que les autres. Une manière intelligente de lier la soif de connaissances du héros et l’envie d’avancer du joueur : tous les deux sont avides de progrès, que ce soit pour avancer vers la fin du jeu ou pour progresser dans la quête pour accomplir enfin l’Œuvre. C’est pour ça, d’ailleurs, que je dois vous abandonner pour aller étudier un traité du XVIIe siècle sur l’art invisible : peut-être qu’il me mènera à l’insaisissable Porte du Cerf.