Avouons-le : le titre de cet article n’est pas une fulgurance de son auteur. Elle puise son inspiration, un peu à la manière d’un modèle d’intelligence artificielle générative, dans une œuvre préexistante qui lui passait sous la main. En l’occurrence, un sketch des Guignols de l’info, qui montre un responsable de France 2 admettre faire comme TF1, « sauf qu’après, on a honte ».
La même dynamique semble à l’œuvre avec l’initiative d’Apple autour de l’intelligence artificielle générative, intégrée à sa stratégie plus globale d’indexation et de recherche de contenus (Spotlight) et d’assistant vocal (Siri). Elle répond au nom Apple Intelligence et a été annoncée lors de l’édition de juin 2024 de la WWDC (Worldwide Developers Conference, l’événement annuel durant lequel l’entreprise présente ses nouveautés logicielles pour les douze prochains mois)*.

* En raison des contraintes de bouclage du magazine, cet article a été écrit avant la traditionnelle « keynote » de septembre d’Apple, au cours de laquelle seront sans doute données quelques nouvelles informations à propos d’Apple Intelligence.

Pression soc-IA-le

Voilà, Apple a donc causé d’IA. Le terme a beau être devenu le buzzword que l’on sait et avoir enivré toute la Silicon Valley depuis l’explosion de ChatGPT, Apple était jusque-là resté très réticent à l’employer – et cette réticence ne date pas d’hier. Alors même que toutes ses puces maison embarquent des « Neural Engines » (dit avec des mots d’aujourd’hui, des NPU) depuis l’A11 de 2017, l’entreprise a longtemps préféré se contenter de parler plus pudiquement de machine learning, ou à l'inverse de le cacher sous des noms de fonctionnalités magiques. Langage technique et rigoureux, ou marketing à strass et paillettes : l’entre-deux n’existe pas chez Apple. Ou plus exactement, il n’existait pas, jusqu’au lancement fin 2023 des puces M3, enfin décrites comme étant parfaites pour les « développeurs IA ». Mais notez qu’on ne parlait alors toujours pas d’applications ou services développés par Apple lui-même.

Les pieds sont enfin mis dans le plat avec Apple Intelligence, qui ne se cache pas, ou si peu, d'être une réponse à Copilot (Microsoft), Gemini (Google), Galaxy AI (Samsung) et les autres. Tout comme TF1 et France 2 sont deux chaînes de télévision généralistes se battant dans la même cour, avec les mêmes armes, pour la plus grande part d’audience, Apple Intelligence propose de faire à peu près la même chose que ses concurrents, à peu près de la même manière. Pour une utilité concrète encore discutable, et avec des conséquences sociales, éthiques et environnementales qui demandent encore à être déterminées.

Rendre ton smartphone plus « smart »

Dans le détail, Apple Intelligence s’articule autour de cinq axes principaux. La génération de texte, sous la forme d’un outil de reformulation disponible en plusieurs tons ; la génération d’images, dans trois styles différents (dont aucun de réaliste) ; l’intégration de modèles externes à ceux d’Apple dans le système, à commencer par ChatGPT, mais tous les signaux semblent pointer vers une arrivée de Gemini tôt ou tard ; l’utilisation de modèles de langage pour résumer du contenu aux quatre coins du système (faire le compte rendu d’une page web dans Safari, ou d’un courriel fraîchement reçu dans Mail) ; et enfin, la faculté du système à effectuer des actions complexes à partir d’une commande simple en langage naturel, via Siri. Par exemple, en demandant « ai-je suffisamment de temps ce matin pour aller à la boulangerie entre mes deux réunions, la boulangerie dont Édouard vient de me parler ? », ce qui requiert de récupérer l’information du nom de la boulangerie dans les messages, sa localisation dans Plans, puis de calculer un itinéraire qui soit compatible avec les différents rendez-vous du calendrier.

Ce panorama n’est évidemment en rien exhaustif. Lors de la conférence de la WWDC, il a fallu à Apple près de 45 minutes pour dérouler tous les cas d’usage qu’il voulait nous montrer, et l’on ne vous fera pas l’affront de tout répéter ici point par point. Mais alors quel est l’avis, appareils en main, de Canard PC Hardware sur ces différentes fonctionnalités ? À l’heure actuelle, strictement aucun. Au moment de préparer ce numéro, au cœur de la chaleur de l’été, seule une infime partie de ces fonctionnalités est disponible dans la versions bêta d’iOS 18.1 – non, pas iOS 18, car Apple Intelligence ne sera pas disponible pour le grand public dès le lancement des prochains iPhone. Il faut par ailleurs utiliser un appareil configuré en anglais américain… et ne pas résider dans l’Union européenne. C’est que pomme échaudée craint le législateur européen, qui pourrait être bien grognon de constater que non seulement cette nouvelle composante de l’écosystème Apple est à mille lieues de satisfaire aux exigences du RGPD, mais aussi qu’elle est encore et toujours parfaitement fermée à la concurrence. N’espérez donc pas trop pouvoir vous y essayer dès septembre, ni même avant la fin de l’automne. En 2025 alors ? Peut-être. Qui sait.
Et c’est encore sans évoquer les limitations matérielles. Gare à vous si vous avez le malheur de posséder un appareil trop ancien : côté Mac et iPad, une puce M1 ou supérieure est obligatoire. Et pour l’iPhone ? Avant les modèles 16 de cette année, c’est iPhone 15 Pro/Pro Max ou rien. Ça valait bien le coup de mettre des Neural Engines partout depuis 7 ans…

Automatiser et améliorer l’expérience utilisateur

Tout cela donne la ferme impression qu’Apple a été pris au dépourvu par l’enthousiasme de l’industrie et des bourses pour cette technologie, alors même qu’elle intègre des fonctionnalités de machine learning à son système depuis tout ce temps. Car, oui, créer automatiquement des collections de photos autour d’une personne ou d’un concept, ça peut être catégorisé comme de l’intelligence artificielle.

Avec un peu de recul, le fil rouge est facile à repérer : Apple utilise ce nouveau joli nom d’Apple Intelligence pour couvrir tout ce qu’il faisait déjà en matière d’automatisation des actions à l’aide du machine learning (en proposant par exemple d’ouvrir une certaine application depuis l’écran de verrouillage du téléphone car c’est une application habituellement ouverte par l’utilisateur à une certaine heure ou depuis un certain lieu), ce à quoi s’ajoute désormais le truchement de l’IA générative. Au risque de former un tout un peu difforme, au sein duquel certaines inclusions semblent en total déphasage avec l’identité marketing d’Apple : l’outil de génération d’images à la Midjourney pourrait certes amuser la galerie un temps, mais est-ce que cela mérite bien de risquer les foudres des artistes, public historiquement très fidèle à Apple, mais dont l’hostilité à l’IA est généralement très féroce ?

Apple utilise ce nouveau joli nom pour couvrir tout ce qu’il faisait déjà en matière d’automatisation des actions à l’aide du machine learning.

Business Intelligence

Comme pour à peu près tous les services d'intelligence artificielle à ce jour, le modèle économique d'Apple Intelligence pose lui aussi beaucoup de questions. Tout le monde sait aujourd'hui à quel point l'IA est une technologie coûteuse à développer et à exploiter – principalement du fait des colossales ressources cloud qu'elle doit employer. On ne serait donc pas surpris de voir apparaître tôt ou tard des fonctionnalités payantes pour Apple Intelligence. Après tout, les revenus d’abonnements sont toujours bons à prendre pour booster la croissance d’une entreprise tech. Il n’y a rien de mieux qu’être rentier.

Une position hypocrite

En revanche, Apple est bien parfaitement fidèle à lui-même s’agissant de ses grandes promesses en matière de protection des données. Le « Private Cloud Compute » est au cœur de sa communication à ce sujet : quand bien même un grand nombre de données privées doivent être mises à contribution pour apporter des réponses pertinentes même aux requêtes les plus sophistiquées, l’approche d’Apple est d’anonymiser un maximum d’éléments, et de les traiter tant que faire se peut en local sur l’appareil, le recours au nuage n’ayant lieu qu’en cas de nécessité. L’entreprise veut même jouer la carte de la transparence en offrant aux experts en sécurité informatique la possibilité de réaliser des audits sur des clones de serveurs.

Cela ne dit rien en revanche des questions éthiques entourant la collecte d’informations ayant permis l’entraînement des modèles maison d’Apple. Aujourd’hui, le géant de Cupertino jure ne jamais utiliser les données de ses utilisateurs pour entraîner ses modèles, et laisse la liberté aux éditeurs de sites internet de refuser l’utilisation de leurs contenus. Mais cette disposition n’était pas en place avant l’annonce d’Apple Intelligence, alors que l’entraînement des modèles était forcément déjà en route depuis longtemps. Un peu comme si le cancre de la classe jurait de ne recopier par-dessus votre épaule qu’avec votre autorisation… 10 minutes après la fin du contrôle.
Quant aux affirmations d’Apple en matière environnementale, elles sont difficiles à évaluer. L’entreprise assure que, contrairement à ce que l’on voit chez les concurrents, ses efforts en matière d’IA générative ne changent pas ses objectifs environnementaux pour les années à venir. Facile à dire, quand on est juge et partie.

De quel futur parle-t-on ?

La grande question qui reste, et dont chaque utilisateur détient une partie de la réponse, est celle de l’utilité d’une telle démarche. Il est pertinent de noter qu’il s’agit de la deuxième grande vision du futur par Apple en un an. Vous souvenez-vous encore du Vision Pro ? C’était il y a quelques mois. Une éternité. L’onéreux appareil devait ouvrir la voie d’une nouvelle forme de micro-informatique, l’informatique spatiale, avec son mix de réalité virtuelle et de réalité augmentée. Il vient de débarquer cet été dans quelques pays européens en juillet, ne suscitant pas grand-chose de plus qu’une flamboyante indifférence du public. Pour le moment, la sauce ne prend pas.

Et voilà que l’entreprise se précipite désormais dans une autre vision du futur, bondit sur une nouvelle hype, celle de l’intelligence artificielle générative, couplée à d’autres fonctionnalités et technologies pour former l’objet nébuleux qu’est Apple Intelligence – objet qui, soit dit en passant, ne sera pas disponible sur Vision Pro, c’est ballot ! Et derrière cette improvisation apparente, les mêmes questions que l’on se pose déjà depuis des mois, voire des années à propos de l’IA générative telle qu’on voudrait nous la faire avaler aujourd’hui : à quoi sert-elle ?
D’accord, même les plus sceptiques pourront admettre que les fonctionnalités de réécriture de texte peuvent apporter un plus pour les utilisateurs dyslexiques, par exemple. Et que les futures fonctionnalités d’exécution de requêtes complexes à partir d’une simple phrase en langage naturel pourront faciliter la tâche des personnes en situation de handicap. Mais au-delà de ces quelques cas d’usage très spécifiques ? Apple avait peut-être l’opportunité, justement parce qu’il arrive un peu plus tard que les autres, de trouver une réponse à cela. Mais de toute évidence, aussi bien dans sa manière d’entraîner ses modèles que dans l’utilisation proposée pour les contenus synthétiques ainsi générés, Apple ne pense pas différemment : Apple suit le troupeau.

Ratant une opportunité de se démarquer, Apple ne pense pas différemment : Apple suit le troupeau.

Tangentiellement utile

Apple Intelligence, comme le Vision Pro au demeurant, est une vision du futur dont chacun peut penser ce qu’il veut. Mais il n’est pas interdit d’en avoir d’autres. Et si ces moyens étaient utilisés, modèle de langage inclus, pour faciliter chaque aspect de l’usage d’un smartphone ou d’un ordinateur à différents types de handicaps ? Chacun peut imaginer pour soi plus utile que les différents tours de magie montrés par Microsoft, OpenAI, Google, et Apple. Au fond, ce qui peut arriver de mieux à Apple Intelligence, c’est peut-être un destin façon Siri.

Cela peut paraître peu glorieux au premier abord, puisque l’assistant vocal d’Apple est régulièrement raillé pour ses ratés. Pourtant, son utilité ponctuelle est indéniable. Pratique pour ouvrir une application quand on a les mains prises, pour envoyer un message vite fait, pour prendre quelque chose en note ou en faire un rappel, pour programmer une alarme ou un minuteur… Ça ne change pas la face du monde, et ça ne fait absolument pas ce qui était promis au départ (l’équivalent en numérique d’un assistant personnel avec qui on peut travailler en communiquant à l’oral), mais à tout prendre on préfère encore sa présence à son absence. Pour Apple Intelligence, cela signifie probablement que plus ses fonctionnalités seront spécifiques – plutôt que dépendantes d’un grand nombre de données (car qui peut seulement garantir que toutes les données pertinentes seront à disposition du modèle d’Apple ?), du cloud, etc. – et plus elles auront de chance d’être utiles sur le long terme.
Toutefois, la résolution de requêtes complexes devrait également avoir une externalité positive : pour mieux interconnecter les différentes applications, Apple a également annoncé, dans une séquence plus technique de la WWDC 2024, ajouter de nouvelles capacités aux « App Intents », ces API qui offrent aux développeurs d’applications de rendre facilement accessibles des actions de leur programme au reste du système. Dans les nouveautés introduites avec iOS 18, et qui profiteront tant à Apple Intelligence qu’à la création de Raccourcis et aux actions rapides via la recherche système (Spotlight), il deviendra possible de piocher ou même modifier du contenu se trouvant dans une application alors qu’on travaille activement dans une autre. Dans des systèmes aussi hermétiques que peuvent l’être iOS et iPadOS, cela va sans doute ouvrir de nouvelles possibilités pour rendre les applications et le système tout entier plus efficaces.
Car au fond, ce sont parfois les progrès les moins ostentatoires qui s’avèrent les plus utiles et intéressants pour l’avenir. Ou pour le dire autrement : faire mieux que TF1 et M6, ce n’est pas nécessairement les battre à leur propre jeu, mais avoir le courage d’une programmation originale, qui joue sur ses forces propres (l’app Raccourcis par exemple). Apple Intelligence, à ce stade, c’est presque déjà une rediff’.