Dans la ruée vers l’or de l’intelligence artificielle générative, Apple va se lancer durant cet automne 2024, un brin en retard sur ses éternels rivaux Google et Microsoft. Son approche prétendument plus éthique navigue entre la bonne volonté et l’hypocrisie éhontée. Alors, vision du futur ou mirage spéculatif ?
* En raison des contraintes de bouclage du magazine, cet article a été écrit avant la traditionnelle « keynote » de septembre d’Apple, au cours de laquelle seront sans doute données quelques nouvelles informations à propos d’Apple Intelligence.
Pression soc-IA-le
Voilà, Apple a donc causé d’IA. Le terme a beau être devenu le buzzword que l’on sait et avoir enivré toute la Silicon Valley depuis l’explosion de ChatGPT, Apple était jusque-là resté très réticent à l’employer – et cette réticence ne date pas d’hier. Alors même que toutes ses puces maison embarquent des « Neural Engines » (dit avec des mots d’aujourd’hui, des NPU) depuis l’A11 de 2017, l’entreprise a longtemps préféré se contenter de parler plus pudiquement de machine learning, ou à l'inverse de le cacher sous des noms de fonctionnalités magiques. Langage technique et rigoureux, ou marketing à strass et paillettes : l’entre-deux n’existe pas chez Apple. Ou plus exactement, il n’existait pas, jusqu’au lancement fin 2023 des puces M3, enfin décrites comme étant parfaites pour les « développeurs IA ». Mais notez qu’on ne parlait alors toujours pas d’applications ou services développés par Apple lui-même.
Rendre ton smartphone plus « smart »
Dans le détail, Apple Intelligence s’articule autour de cinq axes principaux. La génération de texte, sous la forme d’un outil de reformulation disponible en plusieurs tons ; la génération d’images, dans trois styles différents (dont aucun de réaliste) ; l’intégration de modèles externes à ceux d’Apple dans le système, à commencer par ChatGPT, mais tous les signaux semblent pointer vers une arrivée de Gemini tôt ou tard ; l’utilisation de modèles de langage pour résumer du contenu aux quatre coins du système (faire le compte rendu d’une page web dans Safari, ou d’un courriel fraîchement reçu dans Mail) ; et enfin, la faculté du système à effectuer des actions complexes à partir d’une commande simple en langage naturel, via Siri. Par exemple, en demandant « ai-je suffisamment de temps ce matin pour aller à la boulangerie entre mes deux réunions, la boulangerie dont Édouard vient de me parler ? », ce qui requiert de récupérer l’information du nom de la boulangerie dans les messages, sa localisation dans Plans, puis de calculer un itinéraire qui soit compatible avec les différents rendez-vous du calendrier.
Automatiser et améliorer l’expérience utilisateur
Tout cela donne la ferme impression qu’Apple a été pris au dépourvu par l’enthousiasme de l’industrie et des bourses pour cette technologie, alors même qu’elle intègre des fonctionnalités de machine learning à son système depuis tout ce temps. Car, oui, créer automatiquement des collections de photos autour d’une personne ou d’un concept, ça peut être catégorisé comme de l’intelligence artificielle.Apple utilise ce nouveau joli nom pour couvrir tout ce qu’il faisait déjà en matière d’automatisation des actions à l’aide du machine learning.
Business Intelligence
Comme pour à peu près tous les services d'intelligence artificielle à ce jour, le modèle économique d'Apple Intelligence pose lui aussi beaucoup de questions. Tout le monde sait aujourd'hui à quel point l'IA est une technologie coûteuse à développer et à exploiter – principalement du fait des colossales ressources cloud qu'elle doit employer. On ne serait donc pas surpris de voir apparaître tôt ou tard des fonctionnalités payantes pour Apple Intelligence. Après tout, les revenus d’abonnements sont toujours bons à prendre pour booster la croissance d’une entreprise tech. Il n’y a rien de mieux qu’être rentier.
Une position hypocrite
En revanche, Apple est bien parfaitement fidèle à lui-même s’agissant de ses grandes promesses en matière de protection des données. Le « Private Cloud Compute » est au cœur de sa communication à ce sujet : quand bien même un grand nombre de données privées doivent être mises à contribution pour apporter des réponses pertinentes même aux requêtes les plus sophistiquées, l’approche d’Apple est d’anonymiser un maximum d’éléments, et de les traiter tant que faire se peut en local sur l’appareil, le recours au nuage n’ayant lieu qu’en cas de nécessité. L’entreprise veut même jouer la carte de la transparence en offrant aux experts en sécurité informatique la possibilité de réaliser des audits sur des clones de serveurs.
De quel futur parle-t-on ?
La grande question qui reste, et dont chaque utilisateur détient une partie de la réponse, est celle de l’utilité d’une telle démarche. Il est pertinent de noter qu’il s’agit de la deuxième grande vision du futur par Apple en un an. Vous souvenez-vous encore du Vision Pro ? C’était il y a quelques mois. Une éternité. L’onéreux appareil devait ouvrir la voie d’une nouvelle forme de micro-informatique, l’informatique spatiale, avec son mix de réalité virtuelle et de réalité augmentée. Il vient de débarquer cet été dans quelques pays européens en juillet, ne suscitant pas grand-chose de plus qu’une flamboyante indifférence du public. Pour le moment, la sauce ne prend pas.Ratant une opportunité de se démarquer, Apple ne pense pas différemment : Apple suit le troupeau.