Nous venons de le voir, le jeu vidéo sous Linux a parcouru un long chemin : plus besoin de se laisser pousser la barbe et revêtir son plus beau borsalino pour espérer faire fonctionner Unreal Tournament sur sa Mandrake 7 en triturant les scripts de Loki. Aujourd’hui, un Steam Deck vous propose en quelques clics de jouer à un titre conçu pour Windows. Sur un PC de bureau, ce n'est certes pas (encore) tout à fait aussi simple, mais cela reste très accessible. Vous voulez essayer ?
Le nombre de distributions Linux disponibles rend le travail de distribution des programmes plus compliqué.
Le matos.
Côté CPU, par exemple, il n'y a quasiment aucun problème à craindre. Chez Intel, tous les cœurs de votre processeur seront pleinement exploités sous n’importe quel noyau récent – même s'agissant de l'architecture hybride des Core de 12e et 13e génération. Même constat pour la gamme Ryzen chez AMD, à deux petites exceptions près : les Ryzen 9 7900X3D et 7950X3D. La bonne exploitation du cache 3D de ces puces repose sur la Xbox Game Bar (voyez à ce sujet notre test du 7950X3D dans ce numéro) et ne fonctionne donc pas en dehors de Windows. Vous pourrez toujours vous servir de ces puces sous Linux, mais avec des performances en jeu dégradées.Intel Alchemist : l'or en plomb.
Alors que les GPU de la gamme Intel Arc offrent des rapports performances/prix particulièrement intéressants sous Windows, il en est malheureusement tout autrement sous Linux. Le pilote libre développé par Intel et intégré d’office à notre distribution offre des performances 3D très en retrait par rapport à ce que l'on constate sous l'OS de Microsoft. Rien de très étonnant : Intel a eu besoin de plusieurs mois après le lancement de ses cartes pour parfaitement optimiser ses pilotes Windows, on ne s'attendait donc pas à ce que tout soit parfait du premier coup du côté Linux.
La distrib' et son installation.
Nous voici rendu à la partie software, avec d'abord un choix à faire. Car Linux n’est pas un système d'exploitation à proprement parler, mais un noyau, c'est-à-dire la brique de base permettant de construire un OS complet autour d’elle ; ce que l'on appelle, dans le parler linuxien, une distribution. Quand on débute, le plus sage est évidemment de partir sur une distribution populaire, pour laquelle on pourra compter sur un support logiciel robuste, et des ressources d'aide abondamment disponibles. Les deux plus grandes familles de systèmes Linux les plus connues sont les dérivés de Red Hat et les variantes de Debian. Dans la famille Debian, la plus simple d’accès est la très célèbre Ubuntu. Cependant, votre humble guide ayant plus d’affinités avec Red Hat, nous partons ici sur une Fedora Workstation 38, tout aussi simple à manipuler.
Les plateformes de jeu.
Poursuivons justement en installant Steam. Rien de plus simple : ouvrez l’application Logiciels et tapez Steam dans la barre de recherche. Cliquez sur Installer, puis ouvrir (le raccourci est ajouté à votre tiroir d’application). L’interface Steam étant la même sur tous les OS, vous ne devriez avoir aucun mal à vous y retrouver. Dans le menu des paramètres, rendez-vous sur l'onglet Steam Play, et cochez la case « Activer Steam Play pour les titres supportés ». Ça y est, l'affaire est déjà conclue ! Grâce aux prodiges de Proton, que nous vous décrivions quelques pages plus tôt, la très vaste majorité de vos jeux Windows sont déjà fonctionnels et ne demandent plus qu'à être téléchargés. Pour les quelques titres qui n'ont pas encore été validés comme compatibles, il est possible, dans le menu de gestion du jeu, de forcer l'utilisation d'une version spécifique de Proton. Choisissez simplement la dernière version stable : les chances que tout fonctionne parfaitement en l'état sont très élevées.Grâce à Proton, la très vaste majorité de vos jeux Windows sont déjà fonctionnels et n'ont plus qu'à être téléchargés.
Et les performances ?
Ceux ayant commencé à jouer sur Linux il y a plus de quinze ans se souviennent de performances souvent en berne, et surtout, sauf cas exceptionnels, de l’impossibilité d’y faire tourner les gros titres du moment. Comme nous l'expliquions dans l'article précédent, Wine, plombé par les progrès trop lents d'OpenGL, n’était pas à son aise s'agissant de faire tourner les AAA les plus gourmands. Mais grâce au travail des développeurs de Proton, DXVK et VKD3D, les choses ont drastiquement changé, et la traduction des instructions DirectX vers Vulkan se fait désormais avec un coût extrêmement minime. Même sur des titres particulièrement gourmands comme A Plague Tale: Requiem et Cyberpunk 2077, l’écart entre l’exécution native et le passage par Proton est négligeable sur nos plateformes de test. On se doit simplement de noter que l’utilisation d’une carte AMD et de son pilote libre rend impossible l’activation du ray tracing sur ces deux titres (voir encadré). Un problème que n'auront pas les possesseurs d'une carte Nvidia RTX : en contrepartie de l'installation des pilotes plus fastidieuse, ils jouissent d'un accès totalement débridé à l’accélération matérielle du ray tracing à la sauce DirectX 12 (DirectX Raytracing, ou DXR) et même au DLSS.DXR sur AMD, DTC ?
L’accélération du ray tracing des Radeon sous Windows n’est déjà pas vraiment la panacée, on aurait donc tendance à penser que courir après son activation sous Linux n'est pas fondamentalement nécessaire. Malgré tout, il reste possible de bénéficier des effets RT sur certains titres. La prise en charge de DXR 1.1 est encore à l’état expérimental dans les deniers pilotes libres disponibles, mais cela suffit à son activation sur des jeux comme Control, par exemple. Évidemment, l’impact sur le framerate s’en ressent, mais il n’est finalement guère plus élevé que sur Windows.
Les à-côtés.
Bien sûr, la pratique du jeu vidéo moderne ne se limite plus au « simple » lancement du jeu. Dialoguer avec ses coéquipiers, personnaliser ses périphériques, streamer ses exploits et suivre ceux des autres sont autant d’activités faisant partie du quotidien des joueurs. Si l'on en parle, c'est bien évidemment parce que tout ceci est une nouvelle fois possible sans grands efforts sur un système Linux. Les dépôts tiers vous donnent accès à tout le nécessaire pour profiter du jeu en ligne avec vos amis : Discord, Teamspeak et OBS Studio sont disponibles clé en main dans le gestionnaire de logiciels, et leur configuration et usage ne diffèrent en presque rien de leurs variantes Windows. Seule une mise en garde est à apporter dans le cas d’OBS Studio : une bataille de brevets empêche hélas l’accélération GPU de l'encodage H.265 dans la version Linux. Pas de soucis en revanche pour ce bon vieux H.264, ni même pour l'AV1, dont l'encodage matériel est pris en charge par les cartes Radeon RX 7000, Intel Arc et RTX 40. D'une manière ou d'une autre, vous pourrez donc bien streamer vos aventures sans surcharger votre processeur central.Les dépôts tiers vous donnent accès à tout le nécessaire pour profiter du jeu en ligne avec vos amis.
Denuvo et les autres.
Au cours de nos tests, nous nous sommes rendu compte que les titres utilisant des dispositifs anti-piratage « lourds », comme Denuvo, pouvaient conduire à une sous-utilisation du processeur graphique. Si l'on exagère très souvent les méfaits de Denuvo sur le framerate des jeux sous Windows, ici l’impact est réellement notable (de l’ordre de 25 % environ). Quant aux systèmes anti-triche agissant au niveau du kernel, comme Ricochet (Call of Duty Modern Warfare 2, Warzone 2.0), ils empêchent tout simplement de lancer le jeu. Attention aussi aux versions de Genshin Impact débarrassées de son anti-cheat notoirement agressif : ça fonctionne, mais c’est aux risques et périls de votre compte.
Juste une question d'habitude.
Vous voilà d'ores et déjà fin prêt pour jouer sous Linux comme vous le feriez sous Windows. Et pour ce qui est de l'usage au quotidien ? De l’interface graphique au mode d’installation des programmes en passant par la structure des répertoires, beaucoup de choses diffèrent de Windows, mais cela ne veut pas dire qu’elles sont plus compliquées à appréhender. Commençons par le changement le plus visible, l’interface graphique. Votre Fedora embarque un environnement de bureau nommé Gnome Shell, vaguement inspiré de l’interface Aqua de Mac OS. Un appui sur la touche « Windows » (que vous aurez la bienséance d'appeler dorénavant la touche « Super ») vous montre les applications ouvertes, fait apparaître la zone de lancement des applications, une barre de recherche et vous permet aussi de créer un autre bureau virtuel en cliquant sur le côté droit ou en scrollant avec la roulette de la souris. À droite de la barre supérieure se trouvent les raccourcis vers les réglages son, réseau et paramètres système. Faites confiance à votre intuition, qui vous permettra de trouver très rapidement tout ce dont vous pouvez avoir besoin.