Avant de nous attaquer à la partie logicielle, évidemment la plus importante de ce guide, nous allons commencer par de brèves considérations matérielles. On vous rassure immédiatement, nous n'aborderons rien de bien complexe. Et surtout, on ne vous dira pas de remplacer du matos dans votre config actuelle, quelle qu'elle soit. Il est vrai qu'il y a deux décennies, installer les pilotes de certains périphériques sous Linux pouvait être un vrai chemin de croix, car les fabricants ne faisaient pas nécessairement l’effort de développer un pilote pour un OS archi minoritaire. L’autre difficulté posée par Linux, mais qui fait aussi sa force, c'est le nombre de distributions disponibles, bâties autour d’environnements différents, ce qui rend le travail de distribution des programmes plus compliqué. Mais grâce à l’ingéniosité d’une communauté très active et la bonne volonté de certains constructeurs pour ouvrir le code de leurs pilotes, les choses ont bien changé. Notre défi : vous donner les clés pour vous lancer sans taper la moindre ligne de commande… ou presque.

Le nombre de distributions Linux disponibles rend le travail de distribution des programmes plus compliqué.

Le matos.

Côté CPU, par exemple, il n'y a quasiment aucun problème à craindre. Chez Intel, tous les cœurs de votre processeur seront pleinement exploités sous n’importe quel noyau récent – même s'agissant de l'architecture hybride des Core de 12e et 13e génération. Même constat pour la gamme Ryzen chez AMD, à deux petites exceptions près : les Ryzen 9 7900X3D et 7950X3D. La bonne exploitation du cache 3D de ces puces repose sur la Xbox Game Bar (voyez à ce sujet notre test du 7950X3D dans ce numéro) et ne fonctionne donc pas en dehors de Windows. Vous pourrez toujours vous servir de ces puces sous Linux, mais avec des performances en jeu dégradées.

Concernant la carte mère, les choses sont encore plus simples. La vaste majorité des contrôleurs réseau et Wi-Fi les plus répandus sont nativement pris en charge dans les grandes distributions – on pense notamment aux puces de la famille AX2x0 d'Intel, très courantes, qui ne nécessitent pas plus de configuration manuelle que sous Windows. Seules certaines fonctionnalités optionnelles reposant sur un contrôle logiciel propriétaire risquent de ne pas être accessibles, mais il s'agit généralement de choses parfaitement secondaires. Pour le stockage, les périphériques NVMe et SATA sont nativement compatibles. Enfin, au niveau des périphériques d’entrée, le constat est le même que pour les cartes mères : seuls les périphériques haut de gamme abusant de fonctionnalités reposant sur des écosystèmes logiciels lourds et fermés peuvent poser problème – et encore, pour les claviers et souris issus des plus célèbres marques de gaming, nous verrons plus loin qu’il existe des alternatives à leurs suites logicielles. La plupart des manettes USB et Bluetooth sont reconnues comme des contrôleurs standard.
La récente RX 7900 XTX donne sa pleine mesure sous Linux quasiment en plug & play.
C’est au niveau GPU que les choses peuvent devenir un poil plus piégeuses. Pas du côté rouge cependant : AMD a ouvert une grande partie du code de ses pilotes, permettant à la communauté linuxienne d’intégrer directement un driver fonctionnel aux modules fournis avec le noyau. Les architectures RDNA notamment (de la série RX 5000 jusqu'à la toute récente série RX 7000) sont prises en charge de façon optimale et parfaitement transparente.
Ce n’est pas tout à fait aussi simple chez Nvidia. Non pas que les GeForce ne soient pas aptes au jeu sous Linux ; mais pour exploiter le potentiel de ces cartes, il faut passer par l’installation de leur pilote propriétaire, et la manipulation diffère de ce qui se fait sous Windows. Vous pourrez peut-être utiliser ceux disponibles dans les dépôts de certaines distributions (mais qui ont souvent un peu de retard sur les dernières versions disponibles)... ou bien, préférablement, télécharger et lancer l’installation du pilote en lignes de commande. Promis, c'est la première et dernière fois que vous ouvrirez le terminal.

Intel Alchemist : l'or en plomb.

Alors que les GPU de la gamme Intel Arc offrent des rapports performances/prix particulièrement intéressants sous Windows, il en est malheureusement tout autrement sous Linux. Le pilote libre développé par Intel et intégré d’office à notre distribution offre des performances 3D très en retrait par rapport à ce que l'on constate sous l'OS de Microsoft. Rien de très étonnant : Intel a eu besoin de plusieurs mois après le lancement de ses cartes pour parfaitement optimiser ses pilotes Windows, on ne s'attendait donc pas à ce que tout soit parfait du premier coup du côté Linux.

La distrib' et son installation.

Nous voici rendu à la partie software, avec d'abord un choix à faire. Car Linux n’est pas un système d'exploitation à proprement parler, mais un noyau, c'est-à-dire la brique de base permettant de construire un OS complet autour d’elle ; ce que l'on appelle, dans le parler linuxien, une distribution. Quand on débute, le plus sage est évidemment de partir sur une distribution populaire, pour laquelle on pourra compter sur un support logiciel robuste, et des ressources d'aide abondamment disponibles. Les deux plus grandes familles de systèmes Linux les plus connues sont les dérivés de Red Hat et les variantes de Debian. Dans la famille Debian, la plus simple d’accès est la très célèbre Ubuntu. Cependant, votre humble guide ayant plus d’affinités avec Red Hat, nous partons ici sur une Fedora Workstation 38, tout aussi simple à manipuler.

Si vous disposez déjà d’une machine Windows sous le coude, il suffit de télécharger Fedora Media Writer sur le site officiel du projet, d’insérer une clé USB qui accueillera l’installateur, et de suivre les instructions affichées par le programme pour disposer d’un média bootable. Pour simplifier les choses, nous ne partirons pas dans les tribulations du double boot Linux/Windows. Sachez cependant que l'une des beautés de Linux est que c'est un système qui peut parfaitement s'installer sur un périphérique de stockage externe, disque dur ou SSD (préférablement). Vous pouvez donc parfaitement installer votre distribution Linux sur un tel périphérique pour essayer, puis simplement le débrancher pour retrouver votre installation Windows en cas de besoin.
Démarrez la machine destinataire de Linux sur la clé fraîchement flashée et lancez l’installation du système. La procédure n'est en rien plus complexe qu'une installation de Windows. Fedora vous propose un essai ou une installation : c’est cette deuxième option que nous allons choisir. Laissez le programme partitionner automatiquement votre disque. Lancez l’installation (quelques minutes sur une configuration moderne) et redémarrez la machine en prenant soin de débrancher la clé USB. Il vous est alors demandé de terminer la configuration en activant ou non certains paramètres de confidentialité (deux au total, au lieu de pages entières de Windows 11), de choisir d’activer les dépôts de logiciels tiers (faites-le, car c'est là que l'on trouvera Steam) et enfin de créer votre compte utilisateur. Quelques secondes plus tard, vous êtes fin prêt à utiliser votre système.
L'installation et le paramétrage de Fedora Workstation, comme des autres grandes distributions, ne sont en rien plus compliqués que pour Windows.
Activez bien les dépôts tiers pour pouvoir accéder à tous vos pilotes et applications dans le gestionnaire de logiciel.

Les plateformes de jeu.

Poursuivons justement en installant Steam. Rien de plus simple : ouvrez l’application Logiciels et tapez Steam dans la barre de recherche. Cliquez sur Installer, puis ouvrir (le raccourci est ajouté à votre tiroir d’application). L’interface Steam étant la même sur tous les OS, vous ne devriez avoir aucun mal à vous y retrouver. Dans le menu des paramètres, rendez-vous sur l'onglet Steam Play, et cochez la case « Activer Steam Play pour les titres supportés ». Ça y est, l'affaire est déjà conclue ! Grâce aux prodiges de Proton, que nous vous décrivions quelques pages plus tôt, la très vaste majorité de vos jeux Windows sont déjà fonctionnels et ne demandent plus qu'à être téléchargés. Pour les quelques titres qui n'ont pas encore été validés comme compatibles, il est possible, dans le menu de gestion du jeu, de forcer l'utilisation d'une version spécifique de Proton. Choisissez simplement la dernière version stable : les chances que tout fonctionne parfaitement en l'état sont très élevées.

Grâce à Proton, la très vaste majorité de vos jeux Windows sont déjà fonctionnels et n'ont plus qu'à être téléchargés.

Une recherche et un clic : c'est tout ce que demande l'installation de Steam, comme d'à peu près tous les autres logiciels.
Par la suite, au cas où vous souhaiteriez parcourir les dossiers d'installation de vos jeux, vous constaterez que la structure de dossier de Linux diffère de celle de Windows. Ce ne sera rien de bien difficile à apprivoiser pour autant. Par défaut, la bibliothèque se trouve sous « /home/utilisateur/.local/share/Steam/steamapps ». Ici, l'installation de mods et le bidouillage de fichiers .cfg, si ce sont des choses auxquelles vous goûtez, se pratiquent comme on le ferait sous Windows.
Et pour ce qui est des plateformes autres que Steam ? Même en l'absence de version Linux officielle, il existe très souvent des lanceurs tiers qui vous permettront d'accéder sans peine à votre bibliothèque. La solution la plus complète à ce niveau est Lutris. Plus qu’un simple launcher, Lutris permet de se connecter directement à ses comptes Epic Games, GOG, Humble Bundle et même Steam. Disposant d’une base de données en ligne pour la recherche de titres compatibles afin de vous guider pour leur installation, Lutris offre la possibilité de télécharger ses jeux tout en installant automatiquement, en parallèle, la version de Wine la mieux indiquée, accompagnée des extensions DXVK ou VKD3D de bon aloi, à la manière de ce qui se fait avec Proton. Et aussi la possibilité de paramétrer manuellement le lancement de n'importe quelle application Windows... y compris les launchers des boutiques de jeu qui ne sont pas nativement prises en charge, telles que Ubisoft Connect, EA App ou encore Battlenet. Enfin, gardez bien ça pour vous, mais il permet d’installer des « runners » pour d’autres architectures, ouvrant notamment la porte aux émulateurs de console. Cela nécessite un peu de travail, pour lequel nous vous laisserons cette fois vous renseigner ailleurs.
L'interface de connexion aux services nativement pris en charge par Lutris...
... et des exemples de lanceurs Windows propriétaires installés à travers ce même Lutris.

Et les performances ?

Ceux ayant commencé à jouer sur Linux il y a plus de quinze ans se souviennent de performances souvent en berne, et surtout, sauf cas exceptionnels, de l’impossibilité d’y faire tourner les gros titres du moment. Comme nous l'expliquions dans l'article précédent, Wine, plombé par les progrès trop lents d'OpenGL, n’était pas à son aise s'agissant de faire tourner les AAA les plus gourmands. Mais grâce au travail des développeurs de Proton, DXVK et VKD3D, les choses ont drastiquement changé, et la traduction des instructions DirectX vers Vulkan se fait désormais avec un coût extrêmement minime. Même sur des titres particulièrement gourmands comme A Plague Tale: Requiem et Cyberpunk 2077, l’écart entre l’exécution native et le passage par Proton est négligeable sur nos plateformes de test. On se doit simplement de noter que l’utilisation d’une carte AMD et de son pilote libre rend impossible l’activation du ray tracing sur ces deux titres (voir encadré). Un problème que n'auront pas les possesseurs d'une carte Nvidia RTX : en contrepartie de l'installation des pilotes plus fastidieuse, ils jouissent d'un accès totalement débridé à l’accélération matérielle du ray tracing à la sauce DirectX 12 (DirectX Raytracing, ou DXR) et même au DLSS.

DXR sur AMD, DTC ?

L’accélération du ray tracing des Radeon sous Windows n’est déjà pas vraiment la panacée, on aurait donc tendance à penser que courir après son activation sous Linux n'est pas fondamentalement nécessaire. Malgré tout, il reste possible de bénéficier des effets RT sur certains titres. La prise en charge de DXR 1.1 est encore à l’état expérimental dans les deniers pilotes libres disponibles, mais cela suffit à son activation sur des jeux comme Control, par exemple. Évidemment, l’impact sur le framerate s’en ressent, mais il n’est finalement guère plus élevé que sur Windows.

Les performances d'une RX 6900 XT sont moins bonnes que sous Windows, mais jamais de plus de 5 % ; autant dire que c'est négligeable.
La légèreté de Linux peut être bénéfique pour une carte ancienne, comme la R9 290X (2014), qui est avec certains jeux plus rapide que sous Windows !

Les à-côtés.

Bien sûr, la pratique du jeu vidéo moderne ne se limite plus au « simple » lancement du jeu. Dialoguer avec ses coéquipiers, personnaliser ses périphériques, streamer ses exploits et suivre ceux des autres sont autant d’activités faisant partie du quotidien des joueurs. Si l'on en parle, c'est bien évidemment parce que tout ceci est une nouvelle fois possible sans grands efforts sur un système Linux. Les dépôts tiers vous donnent accès à tout le nécessaire pour profiter du jeu en ligne avec vos amis : Discord, Teamspeak et OBS Studio sont disponibles clé en main dans le gestionnaire de logiciels, et leur configuration et usage ne diffèrent en presque rien de leurs variantes Windows. Seule une mise en garde est à apporter dans le cas d’OBS Studio : une bataille de brevets empêche hélas l’accélération GPU de l'encodage H.265 dans la version Linux. Pas de soucis en revanche pour ce bon vieux H.264, ni même pour l'AV1, dont l'encodage matériel est pris en charge par les cartes Radeon RX 7000, Intel Arc et RTX 40. D'une manière ou d'une autre, vous pourrez donc bien streamer vos aventures sans surcharger votre processeur central.

Les dépôts tiers vous donnent accès à tout le nécessaire pour profiter du jeu en ligne avec vos amis.

Pour le reste, des solutions linuxiennes existent pour à peu près tous les utilitaires de jeu auxquels vous pourriez être habitués sur Windows. CoreCtrl vous permet de contrôler votre CPU et votre GPU ; RazerGenie se substitue à Synapse pour la gestion de vos périphériques Razer ; GOverlay prend la relève de FRAPS ou MSI Afteburner pour le monitoring de performances en jeu ; côté audio, EasyEffects offre une multitude de traitements applicables en entrée comme en sortie… et enfin, parce qu'on sait que vous y tenez, OpenRGB est là pour s'occuper des innombrables loupiotes multicolores décorant votre machine. Tous ces outils sont accessibles depuis le gestionnaire de logiciels et installables en un clic.
Le fonctionnement de GOverlay ne réservera aucune surprise aux habitués des outils de monitoring de performances.

Denuvo et les autres.

Au cours de nos tests, nous nous sommes rendu compte que les titres utilisant des dispositifs anti-piratage « lourds », comme Denuvo, pouvaient conduire à une sous-utilisation du processeur graphique. Si l'on exagère très souvent les méfaits de Denuvo sur le framerate des jeux sous Windows, ici l’impact est réellement notable (de l’ordre de 25 % environ). Quant aux systèmes anti-triche agissant au niveau du kernel, comme Ricochet (Call of Duty Modern Warfare 2, Warzone 2.0), ils empêchent tout simplement de lancer le jeu. Attention aussi aux versions de Genshin Impact débarrassées de son anti-cheat notoirement agressif : ça fonctionne, mais c’est aux risques et périls de votre compte.

Juste une question d'habitude.

Vous voilà d'ores et déjà fin prêt pour jouer sous Linux comme vous le feriez sous Windows. Et pour ce qui est de l'usage au quotidien ? De l’interface graphique au mode d’installation des programmes en passant par la structure des répertoires, beaucoup de choses diffèrent de Windows, mais cela ne veut pas dire qu’elles sont plus compliquées à appréhender. Commençons par le changement le plus visible, l’interface graphique. Votre Fedora embarque un environnement de bureau nommé Gnome Shell, vaguement inspiré de l’interface Aqua de Mac OS. Un appui sur la touche « Windows » (que vous aurez la bienséance d'appeler dorénavant la touche « Super ») vous montre les applications ouvertes, fait apparaître la zone de lancement des applications, une barre de recherche et vous permet aussi de créer un autre bureau virtuel en cliquant sur le côté droit ou en scrollant avec la roulette de la souris. À droite de la barre supérieure se trouvent les raccourcis vers les réglages son, réseau et paramètres système. Faites confiance à votre intuition, qui vous permettra de trouver très rapidement tout ce dont vous pouvez avoir besoin.

Le tiroir d'applications du bureau GNOME Shell : les utilisateurs de Mac ne seront pas dépaysés.
Une autre différence à connaître concerne la structure des répertoires. Oubliez le concept de lettres de lecteur : sous Linux, le partitionnement des disques se veut invisible pour l’utilisateur. Le répertoire de plus bas niveau, appelé la racine, est le chemin « / ». Sous celui-ci, vous trouverez le reste de l’arborescence, notamment « /home », qui est l'équivalent du dossier « Users » de Windows. C'est ici que vous pourrez ranger à votre guise tous vos fichiers. Attention cependant si vous choisissez d’afficher les fichiers cachés : évitez de manipuler ce dont vous ne saisissez pas l’utilité – il serait regrettable de purger par mégarde vos paramètres de navigateur ou votre bibliothèque Steam.
Enfin, du côté de l'installation d'applications, c'est ici seulement que les choses peuvent se complexifier un peu… mais seulement si vous y tenez vraiment. Les concepts de flatpaks, d'appimages, de containers et autres pourraient vous être utiles, mais certainement pas indispensables ; car on fait le pari que, comme cela a été le cas tout au long de ce guide, vous n'aurez jamais à installer une application autrement que via le gestionnaire de logiciels inclus dans votre distribution. Entre les dépôts officiels de la distribution et les dépôts tiers que vous avez activés d'un simple clic sur une case lors de l'installation de l'OS, à peu près tout ce dont vous pourriez avoir besoin est à portée de main. Imaginez en substance ce que seraient le Windows Store ou le Mac App Store, s'ils étaient réellement utiles et totalement ouverts. Douce ironie.

Y a plus qu'à.

Comme promis, nous voilà donc arrivés à la fin de cet article en n'ayant jamais tapé qu'une seule et unique ligne de commande – et encore, seulement si vous utilisez une carte graphique Nvidia. Car utiliser un système Linux grand public ne demande tout compte fait que peu de connaissances spécifiques ; pas plus, en tout cas, qu'il n'en faut pour bien utiliser Windows, même si l'on reconnaît que ces dernières ont l'immense avantage de vous être déjà acquises, par la force d'années de pratique. Mais la montagne à gravir pour faire la transition n'est en vérité qu'une très modeste colline. La preuve ? Vous vous servez bien de votre smartphone Android du matin au soir !