Pour simplifier un peu la donne, on va se concentrer dans les lignes qui suivent sur les lauréats ayant reçu soit l’As d’Or, soit le Spiel des Jahres. Non pas que les autres prix n’aient pas leur intérêt, mais je n’ai que deux pages et je ne tiens pas à me faire étriper par Perco. Ces deux prix ont en commun d’exister depuis bien longtemps – 1988 pour l’As d’Or et 1979 pour le Spiel – mais également d’être unanimement reconnus par la profession. Être ne serait-ce que nommé pour concourir à ces prix est déjà une belle victoire pour les éditeurs, synonyme d’une visibilité accrue pour leur poulain.
Si l’on observe la liste, il y a une première différence qui saute aux yeux quand on remonte un peu le temps : entre 1988 et 2003, là où nombre de primés du Spiel sont devenus des classiques, ceux du Super As d’Or sont pour beaucoup des inconnus. Outre-Rhin, on retrouve le Perudo (1993), Les Colons de Catane (1995), El Grande (1996), Elfenland (1998) ou encore Carcassonne (2001). Côté français, on trouve certes Magic : L’Assemblée (1996), Gang of Four (1997) ou encore Blokus (2001), mais aussi nombre d’autres noms nettement plus obscurs hormis pour les spécialistes des temps jadis. À partir de 2003, les choses s’harmonisent nettement plus. Il faut dire qu’en France, la date marque un changement de politique dans le choix des candidats, qui s’ouvre à l’ensemble des nouveautés éditées en français, et plus seulement à ceux présentés dans le cadre du Festival international des jeux. Dites bonjour à Time’s Up (2006), à Marrakech (2008) ou encore à Skull & Roses (2010) côté As d’Or, mais aussi aux Aventuriers du Rail (2004), à Dominion (2009) ou encore à Dixit (2010) pour le Spiel. Sans vouloir faire un inventaire à la Prévert, il y a de très fortes chances pour que plusieurs de ces noms vous parlent encore aujourd’hui. Si le nombre de jeux édités a proprement explosé – on estime à entre 3 500 et 5 000 le nombre de nouveautés chaque année –, certaines de ces anciennes gloires ont encore largement leur place aujourd’hui, indépendamment de leurs qualités ludiques intrinsèques, connues et reconnues.

Meeples de Proust

J’y vois deux raisons principales. La première est purement marketing. À l’image des gloires poussiéreuses du passé qui continuent à se vendre par palettes entières – je vous vois, Cluedo, Monopoly et La Bonne Paye –, quand un jeu se vend, on continue à le produire. Les Aventuriers du Rail s’est écoulé à entre 15 et 18 millions d’exemplaires dans 33 langues, Carcassonne à plus de 12 millions et Les Colons de Catane à plus de 40 millions, excusez du peu. Ces noms sont devenus des classiques connus aujourd’hui autant par les parents que les enfants.

La deuxième raison est plus sentimentale. Certains de ces succès renvoient une aura nostalgique à ceux qui y ont joué. De même que certains demeurent des inconditionnels du Monopoly (alors que l’on sait vous et moi qu’il y a mille fois mieux), certains joueurs continuent de ressortir avec plaisir des « vieilleries » qui ont 15 ou 20 ans, mais qui pour eux n’ont pas pris une ride. Je précise « pour eux », parce que depuis leur sortie, le monde ludique a considérablement évolué, tant sur le public cible que sur les mécaniques et leur exploitation. Tenez, un exemple concret. Quand Dominion est sorti en 2008, il a fait l’effet d’une bombe. Le deckbuilding était pour ainsi dire inexistant à l’époque, et Daniel X. Vaccarino a créé à lui tout seul un pan entier du registre ludique. Malgré tout, le jeu a été dépassé sur tous les plans, que ce soit par une simplification (Star Realms) ou encore des thèmes moins austères (Clank!, Living Forest, Century…). Pourtant, de nouvelles extensions continuent de sortir (Plunder date de 2022), signe que les joueurs répondent toujours à l’appel.

Depuis leur sortie, le monde ludique a évolué, tant sur le public cible que sur les mécaniques et leur exploitation.

Tous les Spiel des Jahres.

Caylus mon mari !

Au-delà de ces considérations froides et analytiques, il y a toutefois une raison qui peut reléguer un jeu primé aux abysses : l’absence d’une réédition. Comme il n’est plus trouvable en boutique, il n’est plus pratiqué que dans d’obscurs cercles d’amateurs éclairés, éclipsés par les milliers de nouveautés annuelles. Certains font parfois de la résistance et entrent dans la légende. Aujourd’hui par exemple, un Super Gang en bon état vaut entre 150 et 250 € sur le marché de l’occasion.

Il reste toutefois un dernier constat, simple et évident : les champions du passé tombent parfois dans l’oubli, mais ils sont bons. Ils ont été choisis par un public d’experts à toutes les époques, par des joueurs passionnés qui ont à cœur de bien faire leur travail. Cette affirmation peut sembler démagogique. Après tout, c’est bien connu, les jurés sont tous des vendus à la solde des éditeurs tout puissants. Mais si c’était le cas, je doute fort que nous aurions autant de titres aussi marquants, parfois même des pionniers dans leur domaine qui ont révolutionné un genre à eux seuls.