Cette année, plutôt que de torturer encore mon petit cœur blessé de patron de presse en recalculant ce qu’ont coûté à Canard PC en 2022 les hausses concomitantes des prix du papier et des crèmes anti-âge d’ackboo (soin intensif Orchidée Impériale Black de Guerlain, 1 350 euros la cure en quatre flacons minuscules), j’ai décidé de me changer les idées en feuilletant les bilans 2022 de certains éditeurs de jeux vidéo. Oui, je sais ce que vous pensez. Mais ceux qui ont déjà passé une heure et demie au téléphone avec leur comptable pour débattre des différents éléments du « Compte 411 » me comprennent et connaissent le caractère relaxant et presque purifiant que prend, après cela, la lecture d’un rapport annuel qui n’est pas le vôtre. Et en fouillant, on y trouve parfois des éléments intéressants.

On se console avec Sony.

Globalement, chez Sony, avec un chiffre d'affaires de l’activité jeu vidéo en hausse de +33 %, on ne se plaint pas. Certes les bénéfices sont en baisse (-28 %), mais ils restent très élevés : +1,8 milliard de dollars, avouons que c’est coquet. Il faut dire que le succès de la PlayStation 5 ne se dément pas : la demande des consommateurs reste très forte et comme Sony est enfin capable de fournir les consoles en quantité, les ventes battent des records. Une fois achetée, la PS5 fait 30 % mieux que la PS4 concernant la dépense moyenne par console : moins de jeux complets achetés, mais le budget des accessoires augmente de +52 %, celui des abonnements de +60 % et le montant des DLC a, lui, carrément triplé par rapport à la PS4. Voilà le genre d’indicateur qui a dû motiver Sony, plutôt spécialisé dans les AAA classiques, à sortir le chéquier pour s’offrir Bungie et Destiny. Le japonais a par ailleurs donné les chiffres des nouvelles offres PlayStation Plus Extra (6,1 millions) et PlayStation Plus Premium (8 millions), soit 14,1 millions d’abonnements au total. Un joli démarrage, mais c’est quasiment moitié moins que l’offre plus ou moins comparable du Game Pass de Microsoft, dont le dernier chiffre officiel était de 25 millions, PC compris, en janvier 2022.

Ah oui, tiens, au fait, Sony a annoncé une console portable réservée au cloud gaming, et personne ne comprend très bien pourquoi.

Avec le Game Pass, Microsoft est largement leader sur le marché de l’abonnement.

Probablement la seule satisfaction de Microsoft en 2022.

Le constructeur américain ne donne plus de chiffres de ventes depuis longtemps, préférant des statistiques de « joueurs actifs », à la manière des mesures d’audience web. De plus, il a la particularité de terminer son année fiscale en juin, donc le bilan 2022 n’est pas encore établi. Mais on sait que le trimestre de janvier à mars 2023 a été très mauvais, avec notamment une chute de -30 % des ventes de hardware. Si l’on ajoute à cela le rachat pour le moment bloqué d’Activision-Blizzard et la déception représentée par Redfall, Microsoft n’est pas à la fête. La conférence Xbox a certes montré que les gros jeux produits dans les studios déjà rachetés (Obsidian, Playground Games, Compulsion, Ninja Theory ou inXile) allaient finir par arriver, mais il faudra souvent attendre 2024. Le Starfield de Bethesda a plutôt intérêt à cartonner, car sans cela l’année chez Microsoft va être longue pour Phil Spencer. Ou très courte, remarquez.

« Oui, mais Nintendo… – Oh, ta gueule ! »

Oui, je sais que Nintendo est aussi un constructeur de consoles et que le match ne se joue pas qu’entre Sony et Microsoft. De fait, la Switch cartonne. Ou plutôt, la Switch a cartonné : les ventes restent encore soutenues pour un appareil lancé en 2017, mais elles baissent et sont inférieures aux prévisions de Nintendo. Après six ans et 125 millions de consoles vendues, il serait temps d’annoncer une nouvelle génération mais Nintendo n’a encore rien laissé entendre, alors que le délai entre les générations précédentes était de cinq ou six ans. Il s’agit peut-être simplement d’une volonté de protéger la sortie de Zelda : Tears of the Kingdom : l’annonce d’une nouvelle console aurait pu inciter les joueurs à attendre le nouveau matériel plutôt que de dépenser sur une plateforme obsolète. Or, on sait que le jeu était initialement prévu en 2022 avant d’être repoussé d’un an, ce qui expliquerait le léger flottement de communication sur l’avenir de la Switch. Des annonces après l’été, alors ?

Microsoft attendant le décollage de la Xbox (allégorie).

Take-Two mise tout sur son atout.

L’américain annonce un chiffre d’affaires record en hausse de 50 % environ, qui s’explique par l’intégration de Zynga qu’il a racheté début 2022, mais au prix d’un déficit très costaud : 1,12 milliard de dollars de pertes (contre un bénéfice de 418 millions en 2021). Le pédégé Strauss Zelnick n’a pas de nouvelles très rassurantes à annoncer, puisqu'il prévoit encore des pertes avoisinant les 500 millions pour l’année 2023. Ce qui est bien avec les sociétés cotées en bourse, c’est qu’elles sont obligées à une certaine transparence pour la prévisibilité de leur activité vis-à-vis des actionnaires. Pour rassurer ces derniers, Take-Two a donc indiqué des projections pour 2024… étonnantes : il y est prévu un bond soudain du chiffre d’affaires de +45 %, soit +2,5 milliards. Comment expliquer cela autrement que par la sortie d’un nouveau GTA sur la période ? Le bon Strauss n’a pas voulu commenter et s’est contenté de marmonner « non, mais vous savez, on a 36 sorties de jeux prévues sur la période, alors… oh, regardez, une licorne volante ! »

Le cours de l’action Ubisoft a perdu 70 % de sa valeur en cinq ans.

« Seigneur, dans le silence de ce jour naissant, je viens te demander la paix, la sagesse et la force. Et un vrai, gros, bon jeu aussi, steuplé. »

Ubisoft doit reconstruire.

Ubisoft, quant à lui, affiche pour 2022 les pires résultats de son existence : 500 millions d’euros et un chiffre d’affaires en baisse de 18 %. L’éditeur français espère rebondir en 2023, mais les sorties annoncées ne sont pas toutes spectaculaires : Assassin's Creed: Mirage était supposé être un petit titre dans la série ; le potentiel d’Avatar: Frontiers of Pandora est inconnu ; Skull and Bones ressemble à un projet maudit ; et The Crew Motorfest n’a pas le costume du sauveur. Il reste, semble-t-il, un « gros » jeu encore non annoncé, mais les autres titres prévus pour l’année sont tous des free-to-play : le shooter XDefiant, ainsi que les deux jeux pour mobile Rainbow Six Mobile et The Division Resurgence.

Faudra-t-il, comme pour Take-Two, attendre 2024 pour sortir des ronces ? C’est l’année annoncée pour l’open world Star Wars Outlaws d’Ubisoft. On y croit, un peu, mais de là à lui prêter la carrure d’un GTA… Or, il se peut que le temps presse : le cours de l’action Ubisoft a perdu 70 % de sa valeur en cinq ans et se rapproche du niveau qui avait motivé Bolloré/Vivendi à essayer de s’emparer du groupe en 2015. Huit ans après, même si la famille Guillemot a renforcé ses défenses, ce ne sont pas les gros prédateurs qui manquent…

Dernière minute : Embracer Group en grande difficulté

Embracer, c’est ce groupe suédois devenu énorme à force de racheter tout ce qui bouge depuis plusieurs années : dans le jeu vidéo (THQ Nordic, Koch Media/Deep Silver, Gearbox Software, Crystal Dynamics, Eidos Montréal…) mais aussi dans les jeux de plateau et les comics (Asmodée, Dark Horse Média…). Le groupe avait averti fin mai de l’échec d’un gros contrat de développement avec une société américaine non précisée. Le 13 juin, Embracer a annoncé soudainement un plan de restructuration important sur deux ans, avec d’importants licenciements (10 % des 17 000 employés) et une réduction drastique des coûts et investissements. Des studios pourraient être fermés ou vendus, et des projets arrêtés, annonce le président Lars Wingefors. Il y a un petit parfum de panique dans ces annonces brutales.