Cette catastrophe, qui sème encore misère et désolation sur la planète du jeu vidéo, trouve sa genèse dans les bureaux d'un équipementier automobile. Au milieu des années 2000, la société DXRacer peine à vendre ses stocks de sièges baquets pour voiture de sport. Quelqu'un propose alors de leur coller des roulettes pour les recycler en sièges de bureau. Ainsi naquit le premier fauteuil gamer, le DXRacer Formula.

L'idée est aussi géniale que diabolique. Car sur le papier, un siège baquet n'a rien à faire devant un ordinateur. On ne lui demande pas d'être ergonomique et confortable. Il doit surtout être léger (pour ne pas pénaliser les performances de la bagnole) et avoir des renforts latéraux permettant de maintenir le conducteur sur son siège lors des virages à grande vitesse. Pourtant, cette chaise du diable va cartonner grâce à la magie du marketing.

Le fauteuil gamer devient un objet de statut, un symbole de réussite.

À partir de 2006, DXRacer sponsorise massivement les grandes compétitions d'e-sport. La société arrose de fauteuils gratuits les pro-gamers, les journalistes et les premiers influenceurs. Les ventes explosent. D'autres marques s'engouffrent dans la brèche, proposant des dizaines de clones made in China vendus 400 €. Durant les années 2010, plus une caméra ne s'allume sur Twitch ou YouTube sans qu'on n'y voie, derrière la tête du streamer qui tente de percer, un fauteuil gamer. Il devient un objet de statut, un symbole de réussite.
Le design des fauteuils gamer marie souvent élégance et sobriété. Ils donneront une touche « chambre d'adolescent » à votre intérieur bourgeois. (Crédit photo : DXRacer, Noble Chairs, Nording Gaming)

Public visé : Sébastien Loeb.

Alors attention, je ne dis pas que les fauteuils gamer sont uniformément mauvais. Certains sont d'ignobles tape-culs, mais d'autres pourront remplacer avantageusement une chaise de jardin en plastique, un tabouret en bois ou un fauteuil de bureau bas de gamme acheté 99,90 euros dans un magasin d'ameublement. Mais le fauteuil gamer n'est jamais la solution optimale. Vous allez le payer trop cher, car vous achetez avant tout un design (souvent douteux) et un budget marketing. Vous n'avez pas besoin de ces stupides renforts latéraux – la probabilité de vous taper 2g de forces centrifuges devant le PC est nulle. La qualité de construction est médiocre, avec des plastiques cheap, du similicuir qui tombe en lambeaux, un vérin hydraulique pourri. Et surtout, ces fauteuils ne semblent confortables qu'à ceux qui n'ont jamais essayé un vrai siège de bureau ergonomique.

Les meilleurs sièges ergonomiques coûtent souvent plus de 1 200 €.

Bien sûr, ces modèles-là sont moins sexy. Vous ne les verrez pas sous les fesses de N4ruT0_420, la nouvelle vedette de Twitch avec ses 19 milliards d'abonnés. Vous n'y trouverez pas de système Ultra-King-Ergo-FX 2.0 ™ avec coussinets en plumes d'aigle royal, censé améliorer de 38,92 % votre visée sur Apex Legends. Pire, les meilleurs sièges ergonomiques coûtent souvent plus de 1 200 €. Et pourtant je veux vous convaincre d'en acheter un. C'est le combat de ma vie, mon sacerdoce, mon engagement politique.
La Leap de Steelcase : sobre, élégante, confortable, hors de prix. En occasion, les modèles en très bon état partent (vite) à 600 €. (Crédit photo : Steelcase)

Merci aux créateurs de start-up

Évidemment, je ne vous encouragerai jamais à mettre un Smic dans un fauteuil. Mais il se trouve que les startups, elles, n'hésitent pas à le faire. Et lorsqu'elles font faillite, elles refourguent leur mobilier à des revendeurs spécialisés, alimentant un vaste marché du siège d'occasion. J'ai ainsi utilisé AdopteUnBureau.fr pour acheter, il y a de ça plusieurs années, le fauteuil qui est devenu l'amour de ma vie et de mes lombaires. Vous trouverez facilement d'autres sites de ce genre en faisant une recherche Google sur « siège de bureau reconditionné ». Les prix vont de -30 à -60 % du neuf sur des fauteuils de grande marque en excellent état, rénovés et bénéficiant d'une garantie d'un ou deux ans. C'est la méthode recommandée pour s'offrir le siège ergonomique d'une marque réputée.

L'indémodable Aeron d'Herman Miller, et sa petit sœur « pas trop chère », la Sayl. (Crédit photo : Herman Miller)

Pour votre dos, pour votre vie.

Justement, quelles sont ces marques ? Herman Miller et Steelcase produisent du mobilier du bureau haut de gamme depuis plus d'un siècle, avec notamment deux modèles incontournables : l'Aeron (sortie en 1994) et la Leap (sortie en 1999). Vous les retrouvez dans les bureaux, les salles de marché, les studios de jeu vidéo du monde entier. Ce sont des engins éprouvés, offrant une position ergonomique qui ne vous bousillera pas le dos en trois mois. Leur qualité de fabrication est irréprochable. Contrairement aux fauteuils gamer, vous n'achèterez donc qu'un siège tous les dix, quinze, vingt ans. En occasion, évidemment : à partir de 700 € reconditionnés et garantis, et parfois sous les 500 €, sans garantie, sur Le Bon Coin.

Hormis ces deux grands classiques, il existe d'autres modèles populaires, par exemple la Sayl ou la Think qu'on peut parfois trouver (toujours en occasion) à 400 €. Bien sûr, Herman Miller et Steelcase ne sont pas les seuls fabricants de siège ergonomiques. Mais ce sont ces deux marques que vous trouverez principalement en seconde main, car elles sont (de loin) les plus appréciées. Mon conseil pour une vie bureautique heureuse est donc le suivant : investissez dans un de leurs best-sellers en occase, même si cela fait un peu mal au portefeuille, et oubliez tout le reste. Vous n'aurez probablement plus besoin d'un autre siège avant très longtemps.

(Crédit photo d'ouverture : Blackmore)

Le cas Ikea

La Markus d'Ikea à 250 euros reste évidemment un bon choix pour ceux qui veulent absolument du neuf sans se ruiner. L'assise est un peu tape-cul par rapport à un siège ergonomique haut de gamme, ils vieillissent mal, mais le rapport qualité/prix reste honnête, avec notamment un très bon vérin hydraulique. En revanche, évitez leurs nouveaux fauteuils gamers Matchspel et Styrspel : j'ai presque fait une crise de larmes lorsque je suis allé les essayer en magasin il y a quelques semaines.