Il faut qu’on discute de la notion de temps libre. Ça vous parle, le temps libre, non ? Maintenant, j’ai une question simple à vous poser : pourquoi vous évertuez-vous à utiliser votre temps libre pour tuer mon temps libre ? Vous savez pertinemment ce que je veux dire. Alors que je n’ai même pas le temps de finir tous les titres commerciaux qui m’intéressent, vous conspirez de façon bénévole sur des projets de jeux amateurs de si bonne facture, que ça me force à m’y essayer. Vous appelez ça comme vous voulez, pour moi, c’est du sabotage.

Car oui, depuis un an, on assiste à une infestation d’excellents jeux gratuits (ou au moins sans frais supplémentaires pour ceux qui possèdent le produit de base). Tout un tas de victimes se voient ainsi condamnées à passer du bon temps à moindres frais, là où ils pourraient, je ne sais pas, dépenser leur argent dans des gatcha et faire tourner l’économie mondiale chinoise. Aussi, inutile de feindre l’ignorance : j’ai des preuves.
Ne vous laissez pas induire en erreur par l'aspect banal de la maison de MyHouse.wad : elle renferme de nombreux secrets.

Preuve n° 1 – MyHouse.wad : baraque, au bas mot.

Celui-ci a déjà été cité en juin dernier dans un dossier boomer-shooters de ce pauvre Sébum, qui lui aussi a donné de son temps. MyHouse.wad est un mod de Doom II qui apparaît sur le forum Doom World en mars 2023. Originellement confiné aux cercles autorisés, ce mod devient hautement populaire dans les mois qui suivent, alors que des youtubeurs comme Powerpak ou Feldup en France s’emparent du sujet.

Une très jolie leçon de narration environnementale et une petite lettre d’amour à la culture horrifique de l’Internet contemporain.

Derrière ce qui semble être une simple modélisation de la maison de son créateur, se cache en réalité une histoire aussi sibylline que touchante, aussi inquiétante qu’intrigante, et qui a demandé un effort collectif d’une semaine aux plus chevronnés des experts pour être complètement percée à jour. Une très jolie leçon de narration environnementale et une petite lettre d’amour à la culture horrifique de l’Internet contemporain, nourri des Backrooms, de La Maison des Feuilles… et de Shrek. Vous comprendrez quand vous y serez. Aussi, l’auteur demeure inconnu. C’est fait exprès. Veuillez ne pas enquiquiner les gens de Doom World à ce propos. MyHouse.wad se télécharge sur Doom World et il vous faut une version PC de Doom II qui peut se trouver facilement sur GOG, par exemple.

Preuve n° 2 – Undertale Yellow : foi jaune.

En 2015, quand Undertale devient un succès massif sur la scène indépendante, c’est également un raz-de-marée créatif qui naît au sein de sa communauté naissante. Nombre de programmeurs y sont ainsi allés de leurs fangames plus ou moins réussis, mais Undertale Yellow, sorti le 9 décembre dernier, est certainement le plus ambitieux d’entre eux. Depuis 2016, c’est une équipe d’une cinquantaine de participants qui se constitue au fil des années afin de mettre au point ce prequel d’une huitaine d’heures dans lequel on incarne un petit cowboy.

Et franchement, le travail est digne de vrais pros, que ce soit du côté des graphismes, de la musique, des dialogues ou des combats. On m’aurait dit que c’était une suite officielle, j’y aurais cru. Allez, soyons tatillons, relevons quand même quelques incohérences de scénario difficiles à ignorer, surtout à la fin, et des personnages secondaires qui, s’ils sont très beaux et classes et edgy et c’est mon OC et aussi mon fursona (je ne juge pas), jurent un peu avec le bestiaire habituellement bien plus étrange de l’univers d’Undertale. Undertale Yellow se télécharge sur la plateforme Game Jolt. Nul besoin de posséder le titre original, mais, eh : il est conçu pour être joué après Undertale.

Portal Revolution se déroule chronologiquement entre Portal et Portal 2.

Preuve n° 3 – Portal Revolution : beau, il est beau, il est beau mon labo.

On connaît tous la blague, Valve ne sait pas compter jusqu’à trois. Ha ha, très drôle, je n’avais jamais remarqué. Ouais, ben, en attendant, c’est vrai. Voilà. Donc Portal 3, vous pouvez vous asseoir dessus et boire de l’eau. Sauf que les gamers, ils ne boivent pas d’eau mais de la Monster, et certains proposent même des succédanés très intéressants sous la forme de mods de Portal 2. Portal Stories : Mel de 2015 ainsi que l’étonnant Portal Reloaded de 2021 qui intègre un troisième portail ne sont que deux des exemples les plus illustres.

Le dernier en date, disponible depuis le 6 janvier, sort tout juste du four et se nomme Portal Revolution. Développé depuis 2016 par une équipe de huit personnes, ce fangame fait parfaitement illusion en vous offrant une ribambelle de nouvelles salles de test pour étancher votre soif de puzzle. Contrairement à ce que son nom indique, il ne cherche pas à révolutionner la formule. Seules quelques nouveautés sont à signaler comme des écoulements d’eau qui peuvent nettoyer les gels ou des disjoncteurs qui coupent le courant dans toute la pièce.

On relève de gros efforts sur la narration, servie par un doublage quatre étoiles. D’aucuns trouvent la voix d’un des personnages agaçante, moi je dis que c’est le but. Par contre, tout le monde, moi compris, est tombé sous le charme de l’autre comédienne, mais je laisse vos oreilles découvrir tout ça par elles-mêmes. Portal Revolution est disponible sur Steam, et il faut posséder Portal 2 pour le télécharger.

Celeste Strawberry Jam propose un immense choix de niveaux, qui vont du parfaitement prenable au proche de l'impossible.

Preuve n° 4 – Strawberry Jam et Celeste 64 : ramène ta fraise.

Il est de notoriété publique que Maddy Thorson, la créatrice de Celeste (qui n’est pas la dernière quand il s’agit de fabriquer des mods idiots), et son équipe sont très à l’aise avec l’idée de voir leur chef-d’œuvre remixé à l’infini par ces joueurs étranges qui trouvent qu’il n’était pas assez éprouvant comme ça. Mais en février 2023, ce n’est pas une livraison de niveaux qui a déboulé avec Strawberry Jam, mais une cargaison de la taille de l’Ever Given concoctée par plus de 350 collaborateurs. Sont annoncées plus de 1 500 salles différentes réparties dans 111 mondes (!) eux-mêmes rangés dans cinq chapitres triés par ordre de difficulté (j’en atteste, c’est vraiment bien fléché), mais également de nouvelles mécaniques et tout un tas de musiques inédites.

Le plus fort, c’est qu’il y a un autre fangame de Celeste qui a marqué ce début d’année. Sauf qu’ici, les « fans » sont les développeurs eux-mêmes. Pour fêter les six ans du jeu, Maddy et consorts ont décidé de fabriquer en une grosse semaine Celeste 64, un ersatz de Super Mario 64. Comme ça. Au débotté. Madeline crapahute ainsi en trois dimensions, toujours avec son dash signature, afin de retrouver une trentaine de fraises réparties dans un niveau unique et une poignée de tableaux bonus. L’hommage au plombier est poussé jusqu’aux problèmes de caméra. Vous vous sentirez comme à la maison ! Strawberry Jam nécessite une version PC de Celeste et se télécharge sur la plateforme GameBanana. Par contre, pour Celeste 64, c’est sans prérequis, et ça se trouve sur Itch.io.

Preuve n° 5 – B3313 : étoiles flippantes.

À la fin de mon dossier sur les univers horrifiques inventés par les fans autour de Super Mario 64, j’avais abordé brièvement un projet de mod qui cherchait à leur donner vie. Pour rappel, l’idée principale de cet imaginaire peut se résumer en une phrase : le titre mute, parfois de manière terrifiante, en fonction de celui qui joue.

Le résultat ? B3313, un des ROM hacks les plus ambitieux jamais créés sur le jeu. Il se présente comme une fausse version préliminaire de Super Mario 64. Surtout, le château est gigantesque et sa géométrie n’a pas toujours de sens. Les musiques sont régulièrement déformées et la disposition des salles change à la volée. Certains niveaux font directement référence à d’autres œuvres d’horreur liées à Mario (notamment sur YouTube) ou à différents mods populaires.

Il s’agit d’une expérience dérangeante que je recommande à quiconque connaît le jeu comme sa poche et souhaite être déstabilisé. Et si je vous en parle maintenant, c’est que sa version 1.0 vient tout juste de sortir. Sa description annonce pas moins de 450 étoiles. Vous avez largement de quoi faire. Le patch pour votre ROM NTSC de Super Mario 64 que vous aurez dump vous-même en toute légalité, car vous êtes des citoyens modèles, se trouve sur la plateforme Romhacking.com. Après tout ça, a-t-on encore besoin de jeux vidéo « normaux » ? La question reste ouverte.