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Genre : MMO spatial
Développeur : CCP (Islande)
Éditeur : CCP
Plateforme dispo : Windows
Date de sortie : 06/05/2003
Langue : français
Config : PC de joueur
Prix : gratuit ou sur abonnement
« EVE Online n'a pas seulement été conçu pour ressembler à un monde froid, sombre et cruel – il a été conçu pour être un monde froid, sombre et cruel », a un jour déclaré CCP Wrangler, le community manager du jeu. C'est un bon résumé, qui a le mérite d'annoncer très vite la couleur : depuis sa sortie officielle en mai 2003, EVE Online est un jeu réputé pour son univers aussi vaste qu'impitoyable, et sa complexité qui pousse les joueurs les plus assidus à calculer le meilleur moyen d'avancer à grand renfort de tableaux Excel. Ce ne sont pas les quelque 7 800 systèmes stellaires du monde fictif de New Eden qui constituent le principal danger d'EVE Online – mais plutôt les autres joueurs, qui peuvent aussi bien choisir de vaquer tranquillement à leurs occupations que de se mettre en travers de votre chemin. Avant d'y mettre les pieds, j'avais lu un nombre incalculable de récits de guerres, d'histoires de joueurs qui s'étaient fait piller des milliards d'ISK (pour Insterstellar Kredit, la monnaie du jeu) et des vaisseaux sur lesquels ils travaillaient depuis des années, ou d'alliances obscures entre des groupes redoutés par une grande partie de la communauté. L'histoire d'EVE m'intéressait bien avant que je ne me lance dedans, et je crois que c'est aussi à cause de ça qu'il m'a fallu autant de temps pour oser m'y aventurer. Pour vous donner une idée, l'un des combats les plus massifs du jeu est surnommé « la bataille de B-R5RB » et a vu s'affronter plus de 7 500 joueurs sur une durée de 21 heures – pour un coût estimé à une valeur théorique de près de 300 000 euros, calculé selon la valeur du PLEX (des objets virtuels qui peuvent être achetés contre de l'argent réel, et notamment échangés contre du temps de jeu) de l'époque. Tout ça pour une sombre histoire de faction qui avait omis de payer ses factures pour assurer sa souveraineté sur un territoire.

Vautours vers le futur.

Le journaliste américain Andrew Groen a chroniqué toutes les grandes guerres et conflits qui ont eu lieu sur EVE Online, et est progressivement devenu l'Hérodote du jeu. Depuis plus de dix ans, il se penche – et continue de se pencher – sur les conflits les plus importants, après s'être fondé sur des documents liés à l'histoire d'EVE Online et avoir mené plus d'une centaine d'entretiens avec ses joueurs les plus influents. Dans ses deux livres, intitulés Empires of EVE : A History of the Great Wars of EVE, il raconte les coulisses de ces conflits spatiaux qui se sont déroulés entre 2003 et 2016, parfois menés par des joueurs russes qui mettent leur réveil à 4 heures du matin pour partir en guerre contre des factions américaines, et qui ne s'arrêtent que lorsque le serveur du jeu entre en maintenance. Les parties les plus intéressantes sont sans doute celles où il s'attarde sur les parcours de certains joueurs, dont les histoires individuelles permettent de façonner celle de l'univers d'EVE Online. C'est d'ailleurs l'aspect qu'il admet préférer : « L'histoire d'EVE est un space opera avec des millions de personnages, dont chacun est distinctement et uniquement humain », peut-on lire dans son premier livre. Lorsque je lui demande pourquoi il a choisi d'étudier ce jeu en particulier, il m'explique s'être fasciné pour l'univers à force d'entendre des récits de conflits : « Je voulais lire des informations sur l'histoire du jeu pour avoir un peu de contexte sur toutes ces histoires étranges, mais je n'ai pas vraiment réussi à en trouver. J'ai compris plus tard que c'était parce que chaque membre de la communauté jouait avec une perspective parcellaire et biaisée, de sorte que personne ne puisse en tirer un historique objectif. Il fallait que quelqu'un d'extérieur se penche sur le sujet et questionne le plus de personnes possible, de manière à tirer un arc général de l'histoire du jeu. » Ainsi, Groen ne joue pas vraiment au jeu de manière traditionnelle : il adopte une posture de journaliste et d'historien, en se tenant le plus éloigné possible des conflits entre certains membres de la communauté. « Il m'arrive parfois de jouer pour me familiariser avec les mécaniques et admirer l'univers du jeu, mais j'essaie de ne pas m'impliquer dans les histoires personnelles des joueurs. »

Au contraire des MMORPG qui scindent leur communauté de joueurs avec une multitude de serveurs, tout le monde partage le même espace sur EVE.

Dans l'espace, personne ne vous entendra piller.

À l'heure où je me connecte pour la première fois sur EVE Online, il y a 13 823 joueurs en ligne sur le serveur Tranquility – soit autant de potentiels entrepreneurs de l'espace, seigneurs de guerre et autres escrocs du dimanche prêts à me dépouiller. Au contraire de nombreux MMORPG, qui scindent leur communauté de joueurs avec une multitude de serveurs, tout le monde partage le même espace sur EVE. C'est un autre des points qui intéressaient Andrew Groen lorsqu'il a rédigé son livre : « Toutes les personnes qui jouent à EVE sont liées les unes aux autres. Deux joueurs qui auraient potentiellement une différence de plusieurs années en termes d'expérience de jeu, qui proviendraient de pays opposés, qui joueraient à des années-lumière de distance sur le système stellaire d'EVE, pourraient toujours avoir une conversation ensemble et réaliser les manières complexes dont leurs propres présences dans le jeu sont corrélées. » Parmi les autres aspects qui l'ont poussé à s'intéresser à l'histoire d'EVE, il y a aussi les enjeux « matériels » : « Quand un vaisseau se fait détruire, il disparaît pour toujours, précise-t-il. Si votre ennemi anéantit votre station spatiale, vous ne la reverrez plus jamais. Ce facteur précis a créé des rancœurs de longue date chez certains joueurs, dont certains se font la guerre depuis près de 20 ans. » En septembre dernier, CCP Games a introduit une nouvelle mécanique pour accueillir les nouveaux joueurs – une aventure scénaristique qui vise à guider les débutants alors qu'ils font leurs  premiers pas à New Eden. Dès le début de la partie, il est difficile de ne pas se sentir déjà un brin submergé : le jeu propose quatre empires différents à explorer – Amarr, Gallente, Minmatar et Caldari. Au cours de cette phase, le joueur apprend notamment à se déplacer à travers l'univers, à améliorer les compétences de son personnage et à tirer sur des vaisseaux ennemis – mais il apprend surtout à mourir, et à accepter la défaite. Rien que dans la phase de tutoriel, j'ai l'impression d'avoir entendu au moins six fois que la mort n'avait rien de dramatique et qu'elle faisait partie intégrante de la vie sur EVE Online.

Un jeu Excel lent.

En me promenant librement dans le vaste espace de New Eden, j'ai eu un petit vertige en pensant que je marchais dans les pas de tous les grands conquérants d'EVE – comme SirMolle, l'un des plus grands dirigeants militaires du jeu dans les années 2000. Le jour, c'était un Suédois d'une quarantaine d'années qui travaillait pour une entreprise de réparation de climatiseurs ; le soir, il commandait le groupe des Bands of Brothers, l'une des flottes les plus craintes de l'univers d'EVE Online, et s'entretenait avec le New York Times avec tout le sérieux d'un chef d'État. À force de s'entretenir avec des joueurs, Andrew Groen a appris à comprendre comment leur existence pouvait impacter leur expérience de jeu et l'histoire d'EVE dans sa globalité : « Les histoires personnelles des joueurs peuvent être fascinantes, et avoir des effets conséquents sur celle du jeu. Pendant une ère de l'histoire d'EVE Online, une guerre importante a pris une tournure soudaine parce qu'un oligarque russe s'est mis à jouer au jeu, et à distribuer des sommes astronomiques d'argent pour acheter des vaisseaux et former des alliances. Dans un autre cas de figure, deux joueurs autrefois alliés ont commencé à se faire la guerre parce qu'ils s'étaient embrouillés dans la vraie vie, après une dispute idiote dans un bar à Reykjavik. Il y a aussi eu le jour où le joueur Sean Smith, qui travaillait dans l'informatique pour le compte de l'armée américaine, a été tué alors qu'il était déployé à Benghazi, en Libye – et auquel de nombreux joueurs ont rendu hommage dans l'univers du jeu. »

Le personnage avec qui j'ai fait mes premiers pas sur EVE, à qui j'ai donné des airs de dure à cuire pour me donner un peu de courage (spoiler : ça n'a pas marché).

EVE, relève-toi.

« Pour commencer, la plupart des vétérans du jeu conseillent de s'impliquer le plus rapidement possible dans la communauté, précise-t-il. Ce n'est pas un jeu pensé pour être vécu seul, et il est assez important de se trouver des partenaires. Il est particulièrement difficile de comprendre comment débuter dans ce jeu, et encore plus de trouver un moyen d'y prospérer. Même si vous y parvenez, vous serez vite confronté au fait que l'univers du jeu soit déjà contrôlé par des joueurs bien plus riches et puissants que vous, qui jouent pour la plupart depuis le début des années 2000. » Pour se tenir au courant des enjeux politiques d'EVE Online, il conseille notamment le travail de créateurs comme Jin'taan et FrostEesOP, même s'il reconnaît qu'il faut déjà une certaine implication dans le jeu pour espérer comprendre quoi que ce soit. Quelques heures plus tard, une fois passé le plaisir de la découverte, je me suis rendu compte que j'étais coincée dans un stade un peu bâtard : trop débutante pour m'aventurer dans le Null sec (la zone où le comportement des joueurs n'est pas modéré), trop fière pour me résoudre à une vie dépourvue de combat galactique, mais surtout trop attachée à mon temps libre pour prendre la peine d'assimiler toutes les mécaniques du jeu et de m'impliquer pleinement dans sa géopolitique. Après avoir passé autant de temps à suivre, même de loin, l'histoire d'EVE, j'avais du mal à tirer une vraie conclusion de cette première expérience. « Peut-être que les étoiles que tu voulais voir dans EVE Online étaient dans tes yeux, depuis le début, a commenté Noël Malware. Comme un astronome qui pense découvrir un astre dans sa lentille et réalise, après bien des calculs, que ce n'était qu'une poussière sur sa lunette. » Il a raison, en plus de s'exprimer à la fois comme un poète inspiré et un pick-up artist aguerri : je sais que je retournerai sans doute sur EVE Online un jour, mais je suis encore plus certaine que je continuerai à lire les récits des joueurs qui ont choisi d'y consacrer des années entières – que ce soit pour relater un combat épique, une alliance improbable ou le tragique moment où des pirates de l'espace leur ont tout volé.