Brian Fargo est rusé. Le fondateur d'Interplay a presque quarante ans d'expérience dans le métier : il a façonné Wasteland, donné le feu vert aux créateurs de Fallout et flairé le filon Baldur's Gate. En juin 2015, quand il lance un Kickstarter, ce n'est pas pour plancher sur l'idée que mon cerveau aigri se fait d'un dungeon crawler (un jeu tout gris qui appartient à un genre mort avant même ma naissance, dans lequel on explore péniblement des cryptes hantées en se farcissant des combats rasoirs et des énigmes à base de leviers). Non, l'ambition de Brian Fargo est tout autre : il veut créer la suite des Bard's Tale. Les plus vieux débris parmi vous comprendront sans peine comment une telle annonce a pu attirer autant de donateurs en si peu de temps. Aux moins gâteux, rappelons qu'il s'agit du plus gros carton des années 1980 dans la catégorie jeux de rôle : une trilogie qui a respecté à la lettre la recette inventée par le père du dungeon crawler, Wizardry, et qui a conquis le grand public avec de jolis graphismes. On y dirigeait un groupe d'aventuriers qui tentait de dénicher des trésors dans un monde résolument hostile, en se battant au tour par tour contre des insectes géants et des kobolds enragés. Il y avait tout : des sorts, du combat à distance, une fiche de perso touffue, des dialogues bien écrits et des cités tentaculaires. De 1985 à 1991, les trois jeux (et leur éditeur de niveau) dominent le genre et s'écoulent à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Un succès énorme, mérité, qu'un médiocre remake en action-RPG ne parvient pas à effacer au début des années 2000.