Genre: simulation de vol
Developpeur: Microprose MPS Labs (États-Unis)
Editeur: Microprose
Date de sortie: janvier 1991
| Modifié le le 26 octobre 2021
Même s'il est surtout connu aujourd'hui pour ses jeux de stratégie (sans doute parce qu'il accolait son nom à leurs titres comme un gros prétentieux), Sid Meier n'est pas seulement l'auteur de Sid Meier's Civilization, Sid Meier's Alpha Centauri et Sid Meier's Colonization. Aux commandes de Microprose, la boîte qu'il a cofondée en 1982 avec John Wilbur « Wild Bill » Stealey (un ancien officier de l'US Air Force), il a développé une quantité respectable de jeux de simulation, et notamment de simulateurs de vol. B-17 Flying Fortress, F-14 Fleet Defender, F-15 Strike Eagle, Falcon, Harrier Jump Jet, Gunship 2000... Presque tous les appareils volants de l'Air Force, de l'Army et de la Navy ont eu droit à leur simulateur Microprose. Mais tout cela n'était rien à côté de l'exploit accompli par Microprose avec F-19 Stealth Fighter : pour la première fois de l'histoire du jeu vidéo, un développeur a créé une simulation, la plus réaliste possible, d'un appareil qui n'a jamais existé.
Note 1 : Laquelle repose depuis la Deuxième Guerre mondiale sur la détection, le plus tôt possible, des appareils ennemis en approche.
Un épisode incroyable, où se croisent l'histoire du jeu vidéo et celle de l'aviation militaire.
Secret défonce.
Pour Sid Meier et sa bande de fanas d'aviation militaire, dont le premier F-15 Strike Eagle s'est très bien vendu, c'est de l'or. Qui ne voudrait pas piloter un appareil top secret, capable de détruire chasseurs et bâtiments ennemis sans jamais être repéré ? Le problème, bien sûr, c'est que tout ce qui concerne cet avion est classé secret défense. Et pas seulement son avionique, ses performances précises ou son armement : l'US Air Force continue de nier jusqu'à l'existence de cet avion, qui n'a même pas de nom. Cela ne suffit pas à décourager les amateurs de spéculation. Puisque la rumeur le qualifie de « chasseur furtif », c'est qu'il doit s'agit d'un chasseur, désigné dans l'armée américaine par la lettre F (« fighter »). Or, il existe, dans la classification de l'Air Force, un trou entre le F/A-18 Hornet et le F-20 Tigershark. Fort logiquement, les amateurs de conjectures concluent que F-19 est le nom attribué à ce mystérieux avion. C'est celui que choisira Microprose pour son simulateur. En ce qui concerne l'aspect de l'appareil, sur lequel pèsent également bien des incertitudes, Sid Meier s'inspirera d'une maquette de F-19 de la marque Testor, elle-même réalisée à partir de rumeurs et de témoignages plus ou moins fiables. Bref, l'équivalent visuel du téléphone arabe.F-117A est un jeu d’horreur version US Air Force, dans lequel on doit échapper à des poursuivants face auxquels on est totalement impuissant.
C'est que deux bombes, bébé !
Le 10 novembre 1988, les p'tits gars de Microprose, fiers comme des bars-tabacs, présentent leur jeu, F-19 Stealth Fighter, au National Air and Space Museum de Washington, où est installée une borne pour que les visiteurs puissent y jouer. Manque de bol et coïncidence incroyable, le même jour, l'US Air Force reconnaît officiellement, sept ans après son premier vol, l'existence de son appareil furtif, le F-117A. Et là, c'est le drame. Non seulement le F-19 de Microprose ne porte pas le bon nom, non seulement il ne ressemble pas à son modèle (beaucoup plus anguleux) mais surtout, défaut non négligeable pour un simulateur, il n'a rien à voir avec l'appareil dont il prétend s'inspirer. Contrairement au F-19 (et à ce que semble indiquer son nom), le F-117A est un avion d'attaque au sol, incapable d'engager des cibles aériennes, à la capacité d'emport plus que limitée (deux bombes), qui ne peut pas décoller d'un porte-avions. Cette absence éhontée de fidélité n'empêchera pas F-19 Stealth Fighter de connaître un succès critique et commercial amplement mérité. Le jeu, non content d'être très beau pour l'époque et de pleinement exploiter ce qui deviendra la formule de tous les simulateurs de Microprose (une suite de missions aléatoires avec un objectif primaire et un secondaire), est d'une grande originalité. Au lieu de chercher la bagarre, ou tout du moins de partir en mission avec la certitude qu'à un moment ou un autre il faudra se battre, comme dans tous les autres simulateurs de l'époque, F-19 encourage le joueur à tirer le moins possible. Il faut planifier la mission, regarder où se trouvent les emplacements radars, étudier le plan de vol, ne pas provoquer inutilement les batteries de missiles sol-air et les chasseurs ennemis, qui se contentent en début de mission de patrouiller nonchalamment mais lancent la chasse dès que le F-19 apparaît sur un radar. Comme dans tout bon jeu d'infiltration, le joueur repéré passe alors de la discrétion au defouraillage, et utilise les capacités air-air (imaginaires) du F-19 pour liquider ses poursuivants.
Le réel et son double.
Mais quand on s'appelle Sid Meier, un succès commercial n'est rien si le jeu n'est pas réalisteNote : 2. Sitôt F-19 terminé, Meier et sa troupe lancent le développement d'une suite, ou plutôt d'une « version 2.0 ». C'est d'ailleurs écrit en toutes lettres, enfin en tout chiffres, dans le titre du jeu qui sortira en 1991 : F-117A Nighthawk Stealth Fighter 2.0. Moteur graphique amélioré, nouveaux théâtres d'opération pour un total de 9 (du Liban à l'Irak en passant par la Corée, Cuba ou l'Europe, rarement simulateur a proposé autant de scénarios) et, surtout, nouvel appareil bien plus fidèle à la réalité. Ce qui pose un gros problème côté marketing : les vétérans de F-19 vont-ils vouloir acheter une « suite » dans laquelle leur appareil fétiche a été castré à ce point ? Imaginez ce qui se passerait si Ubisoft débarquait un jour en disant : « Uh, voilà, on a fait quelques recherches, en fait aucun assassin n'a jamais été capable de grimper les façades d'un bâtiment sans équipement, dans le prochain épisode vous devrez prendre l'escalier comme tout le monde. » La solution trouvée par Microprose, à défaut d'être très courageuse, a le mérite d'être originale. Avant chaque mission, le joueur doit choisir s'il préfère piloter le F-117A de Microprose (le même que dans F-19, un chasseur-bombardier furtif armé jusqu'aux dents) ou bien celui de Lockheed Martin (le vrai, qui ne dispose que de deux baies, n'a pas de canon, et est incapable d'engager des cibles aériennes). Ou, pour le dire autrement, choisir entre l'appareil réel et sa légende, fruit d'une décennie de secret et de propagande de l'US Air Force. Et ô surprise, le plus intéressant n'est pas celui qu'on croit.Note 2 : La preuve : Civilization a appris à une génération entière d'écoliers que des lanciers motivés peuvent mettre en déroute une division blindée.
Le jeu de l'amour et du radar.
À peu de choses près, le « Microprose F-117A » est similaire au F-19 du jeu précédent, et propose des missions variées, faites d'un mélange d'infiltration, de bombardement, de combat aérien et d'esquive de missiles plutôt sympathiquesNote : 3. C'est lorsqu'on choisit de jouer avec le « véritable » appareil que F-117 prend sa véritable dimension. Seul derrière les lignes ennemies, incapable de se défendre contre les chasseurs, pourvu au mieux d'un missile anti-radar HARM pour se débarrasser d'un détecteur sol-air trop têtu, le « Lockheed F-117A » n'a d'autre choix que de se la jouer discret. Sur l'écran radar, qui offre une vue d'ensemble de tous les appareils et bâtiments dans un rayon de 100 km (non, ce n'est pas réaliste du tout, mais c'est utile au gameplay), on peut voir les patrouilles de Mig-29 en approche et leur cap – donc la direction dans laquelle balaye leur radar. Quand on détruit une cible, tous les appareils de la région convergent vers le site de l'explosion et commencent à nous rechercher. En bas du cockpit, une jauge indique la surface équivalente radar (SER) du F-117. Plus on vole lentement, droit, plus elle occupe une faible partie de la jauge. À l'inverse, volez de travers, tournez trop vite ou ouvrez la baie d'armement, et votre SER va immédiatement exploser. Chaque ping radar ennemi apparaît en surimpression sous forme d'une petite barre de couleur. Si elle est assez longue pour toucher la zone rouge qui représente votre SER, vous êtes repéré. Les ennemis, comme de gros squales volants, s'approchent alors de votre dernière position connue, tentent de vous accrocher avec leur radar. Il ne vous reste plus qu'à quitter l'espace aérien ennemi aussi vite et discrètement que possible, ou bien à balancer un missile et faire sauter un dépôt de carburant trente bornes plus loin pour envoyer vos poursuivants sur une fausse piste.Note 3 : En tout cas en 1991. De nos jours, les dogfights de F-117, comme ceux de tous les simulateurs de l'époque, ont pris un sérieux coup de vieux.
Résident et vol.
Chaque mission de F-117, pour peu qu'on joue dans le mode de difficulté maximum, est un grand moment de stress. Ce n'est finalement pas un Ghost Recon aérien mais un jeu d’horreur version US Air Force, dans lequel on doit échapper à des poursuivants face auxquels on est totalement impuissant une fois qu'ils nous ont repérés. Une expérience pas toujours réussie (le jeu souffre de gros problèmes d'équilibrage, les scénarios d'espionnage « guerre froide » sont notamment beaucoup trop faciles) mais sans égale dans l'histoire des jeux d'infiltration et de la simulation de vol. C'est sans doute pourquoi le gameplay de F-117, contrairement à ceux de la plupart des simulateurs de la même époque, aujourd'hui complètement dépassés, a si bien vieilli. Le plus amusant, quand on y rejoue aujourd'hui, reste de se dire que si l'US Air Force avait révélé l'existence du F-117 quelques mois plus tôt, ce jeu n'aurait peut-être jamais existé. Qui, en pleine époque Top Gun, dans un marché où tous les « simulateurs » étaient des jeux d'action où un super-héros évitait des missiles par dizaines en dogfightant des hordes de communistes, aurait voulu d'un simulateur de fer à repasser furtif tout juste capable de bombarder des ponts ? Le F-19, lui, avion imaginaire et tout puissant, était vendeur. Et une fois conquis par le faux, les joueurs ont voulu essayer le vrai. Comme quoi, la propagande, ça marche.J'aurais voulu être furtiiiiif...
Rien de plus facile que de jouer à F-117A Stealth Fighter en 2018. Le jeu est disponible sur Gog (5 €) et sur Steam (7 €). Dans les deux cas, il est livré avec l'émulateur DosBox qui permet de le faire tourner (presque) sans encombre. Si vous remarquez que la simulation rame un peu, modifiez le fichier dosbox.conf dans le répertoire d'installation, cherchez la ligne qui commence par « cycles= » et remplacez-la par « cycles=max » afin que DosBox utilise votre CPU à 100 %. Et si les voix digitalisées font planter votre PC, choisissez l'option « Roland Sound Board » au lieu de « Adlib » dans le menu au démarrage. Dernier conseil, qui lui concerne le gameplay : pour profiter pleinement du jeu, choisissez le F-117 authentique (celui de Lockheed) et des ennemis de niveau « élite », sans quoi les missiles sol-air irakiens ne vont pas beaucoup vous faire transpirer.