| Modifié le le 10 janvier 2025
Quand on leur pose la question, de nombreux petits développeurs en France l’affirment : sans l’assurance chômage, ils n’auraient pas pu concrétiser leurs projets, en tout cas pas de la même façon. Alors que les labels et les investisseurs se montrent de plus en plus réticents à prendre des risques, ce dispositif reste une des clés de voûte économiques de la scène indépendante dans l’Hexagone.
« Je ne suis même pas sûr que j'aurais fait The Operator s’il n’y avait pas eu le chômage. »
Bâtir sur le stable.
« Sans le chômage, c’est évident que le jeu aurait été de moins bonne qualité, m’explique Bastien Giafferi. Il n’y aurait pas eu les doublages, j’aurais coupé du contenu… En réalité, je ne suis même pas sûr que je l’aurais fait s’il n’y avait pas eu le chômage. » Avant de plancher sur The Operator, qui deviendra un des succès commerciaux et critiques de l’été dernier, Bastien travaillait au sein du studio montpelliérain Digixart, connu pour son Road 96 de 2021. En septembre de la même année, il part avec la bénédiction d’un chef compréhensif, débloquant ainsi les allocations chômage. « J’ai eu de la chance d’avoir un patron qui accepte la rupture conventionnelle », reconnaît-il.
Réassurance chômage.
En début d’année, Dorian Signargout a également fait sensation avec Minami Lane, développé en binôme avec sa compagne. Un autre succès bien français qui n’aurait peut-être pas vu le jour sans l’assurance chômage. « Créer des jeux vidéo, c’est déjà tellement dur. C’est tellement de stress, surtout en solo. Évacuer cette pression financière, c’est absolument nécessaire, analyse-t-il. J’ai beaucoup de mal à voir comment j’aurais tenu mentalement si j’avais eu cette pression supplémentaire par-dessus. »« Créer des jeux vidéo, c’est déjà tellement dur. C’est tellement de stress, surtout en solo. Évacuer cette pression financière, c’est absolument nécessaire. »
On se jette allocs.
Dans les structures qui accompagnent les développeurs de jeux à l’échelle régionale, le constat est partagé. « Au doigt mouillé, entre le RSA et le chômage, on doit être sur 90 % des gens qui se lancent », évalue David Elahee, président de SO· Games, une association des professionnels du jeu vidéo en Nouvelle-Aquitaine. Évidemment, un tel aménagement concerne tous les aspirants entrepreneurs, pas seulement dans ce segment très précis de l’industrie. En France, on peut conserver ses droits aux allocations chômage après avoir fondé sa boîte depuis 2001. D’après un rapport publié en décembre 2022 par l’Unédic (qui gère l’assurance chômage dans l’Hexagone), environ 30 % des entreprises naissent à l’aide de ce genre de dispositifs. « La situation a aussi pas mal changé avec la création du statut de micro-entrepreneur en 2008* qui se couple bien avec la notion d’activité secondaire. D’un coup, il était plus facile de devenir chômeur de son premier emploi et d’être micro-entrepreneur à côté », précise David Elahee.* Statut anciennement connu sous le nom d’auto-entrepreneur.
Ça se débloque.
Pour toucher les allocations chômage, cotiser ne suffit pas, il faut aussi pouvoir les débloquer. Mis à part les fins de CDD ou les licenciements qui ne se déterminent pas à l’avance, la rupture conventionnelle représente souvent la manière la plus raisonnable d’accéder à son salaire différé. Décidée de concert et à l’amiable entre l’employé qui veut s’en aller et une direction qui ne voit pas l’intérêt de retenir un élément déjà tourné vers l’après, elle ne va pourtant pas toujours de soi. « Je connais des cas de gens coincés parce qu’on leur refuse la rupture conventionnelle et qui ne peuvent pas se permettre de démissionner, raconte David Elahee. Les ruptures conventionnelles ont largement été découragées par les politiques publiques. Aujourd’hui, certaines entreprises préfèrent que les gens démissionnent avec un conflit. Ça leur coûte moins cher. »« Mine de rien, connaître les règles du jeu, c’est un truc de classe sociale. »
On arrête de chômer ?
Les principaux intéressés louent la liberté et la stabilité que permet l’assurance chômage. Des attributs qu’ils jugent absents d’aides plus en vue, comme celles procurées par le CNC ou les régions, trop attachées à des structures de création traditionnelle du jeu vidéo, tournée vers la création d'emploi et l’entrepreneuriat. Mais certains voient encore plus loin que ce dispositif qu’ils estiment bon, mais imparfait.« Les créateurs ont besoin d’un schéma d’intermittence pour concevoir les œuvres et générer l’impérialisme culturel qu’on exige de nous », affirme David Elahee. « L’assurance chômage, c’est sain, mais il pourrait y avoir plus sain, conclut Dorian Signargout. Après tout, si on avait le revenu universel, on n’aurait pas besoin de tout ça. »