Si vous pensez devenir riche et célèbre en vous lançant dans le développement de jeux indépendants, pensez à nouveau. La gageure demande énormément de temps, d’énergie et est économiquement risquée. Dans une industrie dans laquelle on ne perçoit le fruit de son labeur qu’au moment de sortir le produit fini, souvent après plusieurs années, trouver un moyen d’être rémunéré pour son travail au moment où il est abattu est essentiel pour faire bouillir la marmite. Seulement, pour dénicher des investisseurs ou un éditeur, il faut d’abord avoir quelque chose de consistant à présenter. Comment échappe-t-on à ce cercle vicieux si on n’a pas hérité de sa grand-tante millionnaire ? Pour une grande majorité de développeurs français, la solution tient en deux mots : assurance chômage.

« Je ne suis même pas sûr que j'aurais fait The Operator s’il n’y avait pas eu le chômage. »

Bâtir sur le stable.

« Sans le chômage, c’est évident que le jeu aurait été de moins bonne qualité, m’explique Bastien Giafferi. Il n’y aurait pas eu les doublages, j’aurais coupé du contenu… En réalité, je ne suis même pas sûr que je l’aurais fait s’il n’y avait pas eu le chômage. » Avant de plancher sur The Operator, qui deviendra un des succès commerciaux et critiques de l’été dernier, Bastien travaillait au sein du studio montpelliérain Digixart, connu pour son Road 96 de 2021. En septembre de la même année, il part avec la bénédiction d’un chef compréhensif, débloquant ainsi les allocations chômage. « J’ai eu de la chance d’avoir un patron qui accepte la rupture conventionnelle », reconnaît-il.

Dans « The Operator », vous incarnez un assistant téléphonique des agents fédéraux qui enquêtent sur le terrain.
Chris Galati a eu une opportunité similaire. Quand, en 2017, il décide de quitter le studio parisien dans lequel il travaille afin de se mettre à plein temps sur ce qui deviendra son premier jeu, Save Me Mr Tako (publié en 2018), cela fait déjà trois ans qu’il y investit le plus gros de son temps libre. « Le chômage m’a donné la confiance nécessaire pour lâcher mon taf, se souvient-il. J’étais en burn-out à la fin du développement. Je n’ose pas imaginer dans quel état j’aurais été sans ça. » La finalisation du titre qui se trouvera un éditeur connaît des hauts et des bas. Mr Tako se fait in fine une petite renommée auprès d’un public engagé et bénéficie même d’une seconde sortie sous la forme d’une « Definitive Edition » en 2021. Bientôt, c’est une série à part entière qui s’apprête à voir le jour : le créateur basé à Grenoble lance cet été une campagne Kickstarter pour la suite, Tako no Himitsu, et récolte près de 160 000 euros. L’argent du chômage semble avoir été bien investi.

Réassurance chômage.

En début d’année, Dorian Signargout a également fait sensation avec Minami Lane, développé en binôme avec sa compagne. Un autre succès bien français qui n’aurait peut-être pas vu le jour sans l’assurance chômage. « Créer des jeux vidéo, c’est déjà tellement dur. C’est tellement de stress, surtout en solo. Évacuer cette pression financière, c’est absolument nécessaire, analyse-t-il. J’ai beaucoup de mal à voir comment j’aurais tenu mentalement si j’avais eu cette pression supplémentaire par-dessus. »

« Créer des jeux vidéo, c’est déjà tellement dur. C’est tellement de stress, surtout en solo. Évacuer cette pression financière, c’est absolument nécessaire. »

Ancien data scientist, notamment pour Ubisoft, il entame une reconversion professionnelle afin de se lancer lui-même dans la création de jeux. Certaines formations auxquelles il assiste visent également à préparer les élèves à trouver des financements. Elles prennent parfaitement en compte les réalités d’une scène indépendante qui persiste grâce à ce seul aspect de la couverture sociale à la française. « Les profs nous le disaient, pour financer nos projets, le mieux, c’est encore de passer par le chômage, se remémore-t-il. On nous expliquait que c’était le premier financeur du jeu vidéo en France. Des intervenants sont venus pour nous raconter comment ils ont pu financer leurs développements grâce au chômage, d’autres comment ils ont fondé leur studio… Dans ma tête, j’ai intégré que c’était la norme et que c’est comme ça que ça marchait : si tu veux te lancer, tu as besoin du chômage. »

On se jette allocs.

Dans les structures qui accompagnent les développeurs de jeux à l’échelle régionale, le constat est partagé. « Au doigt mouillé, entre le RSA et le chômage, on doit être sur 90 % des gens qui se lancent », évalue David Elahee, président de SO· Games, une association des professionnels du jeu vidéo en Nouvelle-Aquitaine. Évidemment, un tel aménagement concerne tous les aspirants entrepreneurs, pas seulement dans ce segment très précis de l’industrie. En France, on peut conserver ses droits aux allocations chômage après avoir fondé sa boîte depuis 2001. D’après un rapport publié en décembre 2022 par l’Unédic (qui gère l’assurance chômage dans l’Hexagone), environ 30 % des entreprises naissent à l’aide de ce genre de dispositifs. « La situation a aussi pas mal changé avec la création du statut de micro-entrepreneur en 2008* qui se couple bien avec la notion d’activité secondaire. D’un coup, il était plus facile de devenir chômeur de son premier emploi et d’être micro-entrepreneur à côté », précise David Elahee.

* Statut anciennement connu sous le nom d’auto-entrepreneur.

Le reposant « Minami Lane » a séduit un très large public en début d’année.
À en croire les développeurs qui sont passés par là et dont les témoignages convergent, l’agence France Travail (le nouveau nom de Pôle Emploi), connue pour parfois fliquer ses inscrits, se montre assez arrangeante dès l’annonce du projet. Aux oreilles des béotiens, le jeu vidéo sonne encore moderne et économiquement prometteur. « Lors de mon premier rendez-vous, j’ai dit à la conseillère que je voulais créer la micro-entreprise dans les mois qui viennent. Elle m’a expliqué qu’il n’y avait pas de problème, précise Ralph Nicolas qui a quitté son entreprise dans laquelle il a travaillé pendant six ans et demi. Je crois qu’ils aiment bien ne pas avoir à nous ranger dans la case “chômeurs”. »

Ça se débloque.

Pour toucher les allocations chômage, cotiser ne suffit pas, il faut aussi pouvoir les débloquer. Mis à part les fins de CDD ou les licenciements qui ne se déterminent pas à l’avance, la rupture conventionnelle représente souvent la manière la plus raisonnable d’accéder à son salaire différé. Décidée de concert et à l’amiable entre l’employé qui veut s’en aller et une direction qui ne voit pas l’intérêt de retenir un élément déjà tourné vers l’après, elle ne va pourtant pas toujours de soi. « Je connais des cas de gens coincés parce qu’on leur refuse la rupture conventionnelle et qui ne peuvent pas se permettre de démissionner, raconte David Elahee. Les ruptures conventionnelles ont largement été découragées par les politiques publiques. Aujourd’hui, certaines entreprises préfèrent que les gens démissionnent avec un conflit. Ça leur coûte moins cher. »

« Tako no Himitsu », la suite de « Save Me Mr Tako », a récolté plus de 150 000 euros sur Kickstarter.
Les réguliers serrages de vis gouvernementaux de l’assurance chômage, fréquemment remis sur le tapis, ont également fait réfléchir à deux fois certains développeurs quant à leur prise d’indépendance et à l’ampleur de leurs projets. Après sa formation, en bonne intelligence avec un de ses patrons, Dorian Signargout a dû louvoyer avec les procédures en acceptant du travail en freelance plutôt qu’un CDD pour bénéficier de l’ancien régime. « J’ai de la chance d’être entouré des bonnes personnes et d’avoir une situation confortable qui m’a permis de réfléchir à tout ça, explique-t-il. Mine de rien, connaître les règles du jeu, c’est un truc de classe sociale. »

« Mine de rien, connaître les règles du jeu, c’est un truc de classe sociale. »

On arrête de chômer ?

Les principaux intéressés louent la liberté et la stabilité que permet l’assurance chômage. Des attributs qu’ils jugent absents d’aides plus en vue, comme celles procurées par le CNC ou les régions, trop attachées à des structures de création traditionnelle du jeu vidéo, tournée vers la création d'emploi et l’entrepreneuriat. Mais certains voient encore plus loin que ce dispositif qu’ils estiment bon, mais imparfait.

« Les créateurs ont besoin d’un schéma d’intermittence pour concevoir les œuvres et générer l’impérialisme culturel qu’on exige de nous », affirme David Elahee. « L’assurance chômage, c’est sain, mais il pourrait y avoir plus sain, conclut Dorian Signargout. Après tout, si on avait le revenu universel, on n’aurait pas besoin de tout ça. »