La production d’électricité mondiale repose encore beaucoup sur le charbon, très polluant.
« C’est mort. Pour moi, c’est mort depuis la sortie du troisième rapport du GIEC le 4 avril dernier. » Ces mots très durs sont ceux de François Gemenne, chercheur au Fonds de la recherche scientifique à l’université de Liège, directeur de l’Observatoire Hugo, spécialisé dans les recherches sur le changement climatique et les migrations qu’il peut occasionner, et l’un des coauteurs du fameux rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). « C’est mort », nous dit-il, sur le plateau de l’émission C Ce Soir, sur France 5, en réponse à la question de l’animateur lui demandant son avis sur la situation actuelle de l’écologie. « Pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris, il faut baisser nos émissions de gaz à effet de serre de 43 % d’ici 2030. À l’heure actuelle, les émissions de gaz à effet de serre montent encore de un degré à un degré et demi par an. » C’est justement ce qu’on y trouve, dans ce rapport du GIEC du 4 avril dernier, l’information selon laquelle nos émissions de CO₂ et autres gaz polluants, au lieu de baisser, continuent d’augmenter. Voilà pourquoi, selon lui, « c’est mort. ». Cela détonne avec les discours généralement huilés que nous entendons sur les plateaux de télévision, qui prodiguent conseils et autres recommandations à suivre pour espérer inverser la tendance, plutôt que de nous annoncer de but en blanc que c’est trop tard. Pas beaucoup plus optimiste dans la suite de sa tirade, il indique que « pour atteindre cet objectif, il faudrait réduire notre consommation de charbon de 100 %, de gaz de 70 % et de pétrole de 60 % », avant de conclure « nous n’allons pas y arriver. ». Certes, ce discours aux accents quelque peu fatalistes est parfois contesté dans la communauté scientifique, mais il met le doigt sur un problème réel : tout le monde s’accorde à dire qu’il faut agir pour le climat, mais tout le monde hésite également à mettre en place les mesures qui permettraient d’y parvenir. Pire, parfois, les responsables qui ont les clés de la boutique ont aussi tendance à se tromper de cible.
Cet ours vous supplie d'arrêter de regarder Netflix.

Les geeks, boucs émissaires de l’écologie politique.

Car une des industries les plus consommatrices de ces énergies fossiles à l’heure actuelle est la production d’électricité dans le monde, encore majoritairement basée sur le charbon. Et un domaine particulièrement consommateur d’électricité se trouve justement être celui qui nous intéresse, puisqu’il s’agit des nouvelles technologies, au sens très large (d’Internet aux smartphones en passant par les PC, TV et autres équipements réseau). Aussi, les nouvelles technologies sont progressivement devenues des sujets particulièrement brûlants en matière d’écologie : regarder Netflix ferait fondre la banquise, ne pas effacer ses mails reviendrait à dégazer en plein océan Atlantique, jouer à un jeu vidéo tuerait des bébés phoques. À mesure que l’urgence climatique se fait sentir, éteindre la lumière et uriner sous la douche ne sont désormais plus suffisants, il faudrait en plus ne plus regarder la TV et éviter de s’envoyer des mails. Pour nous éviter à tous de revenir au pigeon voyageur et de devoir nous divertir en regardant les nuages, il nous semblait donc important de faire un point sur ces affirmations, parfois justes, mais souvent complètement fantaisistes. Parce qu’après tout, ce n’est pas parce que « c’est mort » qu’il faut continuer de faire et dire n’importe quoi.

The Shift Project a publié en 2019 un rapport surestimant grandement la pollution induite par la vidéo en ligne.

The Shift Project et la vidéo en ligne.

En juillet 2019, The Shift Project présentait un rapport nommé « Climat : l’insoutenable usage de la vidéo en ligne », dans lequel il épingle notamment la consommation électrique de services comme Netflix, Twitch ou YouTube. The Shift Project, c’est une association française créée en 2010 et qui se donne entre autres missions, selon son site Internet, de contribuer à « gérer la transition vers un monde plus résilient face à la contrainte carbone ». Son laboratoire d’idées (ou think tank, comme on dit dans une vraie start-up nation) s’intéresse donc à différents sujets comme les excès de consommation électrique ou les émissions de gaz à effet de serre, et reçoit notamment des financements de plusieurs entreprises françaises trop heureuses de profiter d’un tel greenwashing, parmi lesquelles Bouygues, Vinci ou encore Alstom. Dans ce rapport, donc, l’association s’intéresse particulièrement à la consommation électrique des différents services de vidéo sur Internet, et surtout à leur impact environnemental. Elle conclut notamment, à l’image de son titre, que la diffusion de vidéos en ligne serait responsable du rejet de près de 300 millions de tonnes de CO₂ dans l’atmosphère en 2018, l’équivalent de la totalité des émissions d’un pays comme la France sur la même année. Pour arriver à ce résultat, l'association s’est basée sur les informations diffusées publiquement par des sites comme Netflix, notamment le bitrate, c’est-à-dire le débit de données vers un utilisateur lorsque celui-ci regarde une vidéo, généralement exprimé en kilobits ou mégabits par seconde. Ils en ont déduit la consommation électrique en kWh des fermes de serveurs et ont ensuite utilisé la constante de 0,519 kgCO₂e/kWh (le e pour « émis ») pour traduire cela en émission de gaz carbonique. Précisons que cette constante est issue d’une moyenne calculée par The Shift Project dans un rapport de 2018. Elle se base sur une moyenne mondiale, lissant de fait les spécificités de chaque pays : un kWh en France, où le nucléaire est plus majoritairement utilisé, ne rejettera pas autant de CO₂ que le même kWh aux États-Unis.

Tout le monde veut agir pour le climat mais hésite sur les mesures adéquates.

Mais le principal souci de ce rapport, c’est que dans ses calculs, The Shift Project a fait une erreur de taille. Celle-ci aurait pu être détectée plus rapidement si l’association avait donné clairement sa formule mathématique (qui n’apparaît nulle part dans le rapport, compliquant encore la tâche de reproduire leurs calculs), et il aura fallu attendre février 2020 pour que George Kamiya, chercheur à l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la relève dans un article. Il avait en effet noté que certaines des données annoncées dans le rapport différaient de certaines autres sources traitant du sujet, avec un écart de facteur 8. En réalité, en utilisant le bitrate pour calculer la consommation électrique des services de vidéo en ligne, le Shift Project a confondu bit et octet. Si vous lisez Canard PC Hardware, la distinction peut vous paraître évidente, mais pour la postérité, précisons donc qu’un octet se compose de 8 bits, et que la confusion qui peut mener à mélanger les deux vient de leur notation anglaise : le bit est noté par un « b » quand l’octet, dit Byte en anglais, est noté par un « B ». Concrètement, cela signifie que la plupart des données de départ utilisées par The Shift Project étaient surestimées d’un facteur de 8, donnant des résultats d’autant plus éloignés de la réalité. Le problème, c’est qu’entre la publication du rapport et la correction venue huit mois plus tard, de nombreux médias à travers le monde ont repris l’information de The Shift Project, affirmant que les rejets de Netflix étaient équivalents à ceux de certains pays d’Europe. Par exemple, une donnée revenant le plus souvent dans ces articles indiquait que « regarder 30 minutes de Netflix génère 1,6 kg de CO₂, soit autant qu’en roulant 6,5 km en voiture ». Cette phrase précise n’apparaît pas directement dans le rapport de The Shift Project ni dans l’article qui lui est associé, mais vient en réalité d’une interview dont la vidéo est reprise sur le site, et dans laquelle un des membres de l’association prononce cette affirmation. Évidemment, celle-ci est basée sur la méthodologie détaillée par l'association, dans laquelle les bits sont confondus avec des octets, et il faut donc diviser le résultat par 8 pour obtenir la vraie valeur : une demi-heure de Netflix rejette en réalité 200 grammes de CO₂ dans l’atmosphère selon ces données. Dans un correctif publié en juin 2020, en réaction à cet article, The Shift Project reconnaît son erreur, et indique même les valeurs corrigées de l’AIE, qui a de son côté effectué les calculs en tenant compte de plusieurs scénarios différents.
Rassurez-vous : regarder Netflix ne tue pas (trop vite) les ours polaires.
Mais s’il s’agit du plus important, ce n’est pas le seul point sur lequel les estimations diffèrent de celles de George Kamiya. En effet, ce dernier juge que même après correction, les données de consommation diffusées restent trop élevées. Cela tiendrait notamment à une surestimation du bitrate : selon The Shift Project, le débit moyen de Netflix serait de 24 Mb/s, soit 10,8 Go par heure, une donnée six fois supérieure à celle annoncée directement par Netflix en 2019, le site indiquant une moyenne de 4,1 Mb/s, soit 1,9 Go par heure. Autre problème relevé par George Kamiya : The Shift Project baserait certains de ses calculs sur des informations réelles, mais assez obsolètes au moment de la diffusion de son rapport. En cause notamment, une étude publiée par Huawei en 2015 dont les chiffres, repris dans le rapport, conduisent à un calcul de la consommation de la transmission des données (entre 0,15 et 0,88 kWh/Go selon les usages, nous dit The Shift Project) bien supérieure aux estimations plus récentes (entre 0,025 et 0,23 kWh/Go selon une révision en 2019 de cette même étude).

Au lieu de culpabili­­ser les utilisateurs, prendre le problème des mails à sa source.

Les calculs à partir des chiffres corrigés donnent des résultats jusqu'à 100 fois inférieurs à ceux de The Shift Project.
En définitive, et en tenant compte de toutes ces données corrigées, George Kamiya estime dans son article que la consommation électrique d’une heure de vidéo en streaming sur Netflix s’élève à 0,077 kWh, près de 80 fois en dessous des chiffres de The Shift Project (6,1 kWh). En effet, avec les années, l’amélioration de l’efficacité énergétique des appareils servant à stocker, transmettre et lire ces vidéos a eu un impact sur la consommation globale d’énergie nécessaire à l’utilisation de services de vidéo en ligne. Au total, George Kamiya estime que les résultats fournis par The Shift Project seraient entre 27 et 57 fois supérieurs à la réalité, et calcule pour sa part qu’une demi-heure de streaming, après toutes ces corrections, ne représenterait que 18 grammes de CO₂ rejetés. De son côté, The Shift Project a publié de nouveaux chiffres dans son correctif de 2020 en tenant compte des remarques de l’AIE, et indique désormais que ses nouvelles données sont « seulement » 4 à 7 fois supérieures à celles de George Kamiya. Il reconnaît toutefois que cette différence est principalement due à l’hypothèse retenue quant à la consommation électrique moyenne des terminaux et des infrastructures réseau. En définitive, les deux points de vue s’accordent au moins sur un point : estimer précisément la consommation et le bilan carbone d’infrastructures aussi larges et complexes relève du défi, compte tenu du nombre très important de paramètres à considérer, et complique grandement la tenue de ce genre d’étude.