Créateur : Bruce Glassco
Illustrateur : Octographics
Éditeur : Don’t Panic Games
Nombre de joueurs : 3 à 6, mais le livret propose une variante à deux encore meilleure
Nombre de joueurs optimal : 4 ou la variante à 2
Durée : 15 minutes
Complexité : modérée
Surface de jeu recommandée : table basse
Prix : 23 €
| Modifié le le 6 avril 2022
Les sensations du rami, une soirée dans une taverne, l’impression de me voir pour la première fois tel que j’étais sans doute il y a vingt ans. Je ne sais toujours pas si j’ai passé une bonne soirée, mais ce n’est pas la faute du jeu.
* Une déception. C’est du café au lait, sans aucune trace de pigeon dedans.
Les mains dans les pioches.
Fantasy Realms est un jeu moche de 2017, qui vient de connaître une réédition, avec une nouvelle couverture moche. Il fait partie de ces jeux de cartes « faciles à comprendre, difficiles à maîtriser », comme on dit. Facile à comprendre, c’est certain. Je ne vais même pas essayer de résumer les règles, cela reviendrait à faire une synthèse des bons jeux de Truc & write*. Autant les dire en entier : Au début de la partie, chaque joueuse ou joueur reçoit sept cartes. À son tour, on pioche une carte du paquet OU de la défausse visible et on défausse une carte. Quand dix cartes ont été défaussées, celui ou celle qui a le plus de points en main gagne. C’est tout. « Et les points, comment ça marche ? », demande mon voisin, dont la barbe dure et drue tranche avec l’âge moyen de la salle, « C’est plutôt simple aussi, chacune a une valeur, mais surtout un petit texte qui précise le bonus ou le malus qu’elle apporte. Il faut avoir un peu de bol au tirage et faire les bons combos », réponds-je. Derrière nous, deux ados gothiques débattent de la portée exacte d’un arc elfique dans un JDR dont je ne saisis pas le nom. Ça a l’air sérieux.* OK, c’est de la mauvaise foi totale, je l’admets. J’ai le droit, une ou deux fois par an.
Je retrouve avec Fantasy Realms une madeleine de Proust des soirées rami en famille.
On enchaîne, coco !
Les cartes sont divisées en onze « familles » – avec un thème heroic-fantasy fonctionnel bien que totalement artificiel* –, mais il ne s’agit pas d’en réunir une. L’idée est de s’adapter à sa main de départ et à ce que les autres jettent dans la défausse visible pour se créer une série dans laquelle les bonus sont optimisés et les malus aussi réduits que possible. Pour moi, ça commence bien, j’ai eu de la chance à la distribution. Dans ma main, la « Chandelle ». Seule, elle ne vaut rien, mais combinée avec trois autres cartes spécifiques, c’est le jackpot et cent points d’un coup. Et comme j’ai déjà une de ces trois autres cartes, je vais guetter de près la défausse commune. Notre hôte apporte une série de cocktails indéterminés à nos voisins. Verts ou rouges, ils sont servis dans des fioles, comme le mana ou les potions de vie d’un JRPG quelconque. Bon sang, mais où est-ce que je suis tombé ?* La preuve : sans changer les règles, l’auteur en sort une version Star Trek l’an prochain.
Monarque, vous êtes bath !
Fantasy Realms est efficace et addictif. Il faut aimer se triturer les méninges et savoir faire des choix déchirants au moment de se défausser, mais ça fonctionne du tonnerre. L’opportunisme est omniprésent, et savoir changer son fusil d’épaule – pas trop souvent ou pas trop tard – est parfois essentiel. Certes, la chance joue sa partition, mais on peut toujours faire quelque chose et, comme tous les jeux à combo, il y a une grosse prime au savoir. Un débutant aura besoin que les astres s’alignent pour battre des joueurs qui ont poncé les combinaisons. Le calcul des points, par contre, est une plaie. Si vous êtes un comptable refoulé, vous pouvez utiliser le gros bloc de feuilles (voir encadré), sinon faites comme tout le monde et utilisez l’outil en ligne de Wizkids, l’éditeur d’origine, ça vous évitera une addition aussi longue que la partie. C’est sans doute très personnel, mais je retrouve avec Fantasy Realms une madeleine de Proust des soirées rami en famille, quand chacun attend avec avidité qu’un autre jette LA carte qu’il guette depuis le départ, et que réorganiser sa main différemment est à la fois un casse-tête et un crève-cœur. En parlant de crève-cœur, un couple vient d’entrer. Lui porte haut-de-forme, chemise à jabot et canne, elle perruque rose jusqu’au sol et longue robe noire à dentelles. C’est trop pour mon vieux palpitant.Draguons l’air.
D’accord, on va finir par avoir l’impression que je n’écris que des encadrés pour parler du taux de remplissage des boîtes, mais là, vraiment, il y a quelque chose qui cloche. Ce qui prend de la place – et donne du poids, pour rassurer le consommateur – est un gros bloc de feuilles de calcul de score. Sans cela, il ne reste que la règle et le paquet de cartes, au format standard. L’argument « Tout le monde n’a pas de téléphone portable pour utiliser la page web dédiée au calcul » a autant de force en 2021 qu’un octogénaire sous Prozac. En pratique, la majorité des joueurs se baladera juste avec ce paquet de cartes. La nouvelle édition était l’occasion rêvée de repenser l’emballage, mais voilà, plus de vingt euros pour un paquet de cartes, quelqu’un au marketing aurait tiré la sonnette d’alarme commerciale.