Ivan Le Fou
le 10 décembre 2019
| Modifié le le 25 mai 2021
Le 19 novembre, Google a ouvert Stadia, son service de cloud gaming. À moins que… l’a-t-il réellement lancé, en fait ?
Le 19 mars, Google avait annoncé en grande pompe un service de jeux vidéo dans le cloud fonctionnant sur quasiment tous les appareils (de la TV au PC, en passant par smartphones et tablettes), promettant une fluidité parfaite et du 4K en 60 images par seconde à qui en voulait. Huit mois après exactement, la réalité est assez différente. Ceux qui avaient acheté la « founder’s edition », présentée comme seul moyen de jouer dès le lancement, ne pouvaient pas découvrir le service faute d’avoir reçu leur matériel à temps. Drôle de manière de récompenser les précommandes, mais les approximations ne se sont pas arrêtées là. La manette sans fil vantée comme le centre névralgique de Stadia n’est pas si sans fil que ça, puisqu’il faut (pour le moment, dixit Google) la brancher en USB pour jouer sur un PC ou un smartphone (non, elle n’est pas Bluetooth). Elle ne fonctionne en Wi-Fi qu’avec le Chromecast Stadia (comme vous l’expliquent les copains du hardware dans ce numéro, votre Chromecast Ultra de base ne permet pas d’utiliser Stadia, faute d’être équipé du bon firmware – pour le moment, dixit Google). Vous oubliez le jeu sur tablette ou sur smartphone, sauf si vous possédez un Pixel récent (pour le moment, dixit Google qui dixit quand même beaucoup). Oubliez aussi les systèmes d’achievements ou le partage familial (pour le moment, dixit Google, qui se dixit carrément de notre gueule). Et puis bon, tant que vous y êtes à tout oublier comme ça, vous oubliez les jeux de 2019 aussi, hein, parce que les 20 jeux disponibles datent tous de 2018 (sauf un, la seule exclusivité du système, qui n’a marqué personne).
Il se dit que les précommandes étaient nettement en dessous des prévisions.
Drôle d’ambiance dans le Stadia.
Dans ces conditions, l’accueil a été majoritairement assez froid. Si la performance purement technique est plutôt saluée (sous réserve de bénéficier d’une très bonne connexion et de pardonner un bug plombant l’activation du HDR) alors qu’elle suscitait un certain scepticisme, les manquements et approximations de l’offre promise sont jugés sévèrement dans la presse. Il se dit que les précommandes étaient nettement en dessous des prévisions. Google n’a donné aucun chiffre, mais cela pourrait expliquer une certaine nervosité qui a amené à modifier précipitamment la liste et le calendrier des quelques jeux disponibles.Google a voulu orchestrer ses annonces comme s’il s’agissait du lancement d’une nouvelle console et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’était pas une très bonne idée : aucune console ne se permettrait cette liste famélique de jeux, la quasi-absence d’exclusivités parmi ces derniers, les fonctionnalités manquantes, la communication catastrophique qu’a connue Stadia et, surtout, la très grande modestie du budget marketing (car à part sur YouTube, qui a vu des pubs pour Stadia ?).
Donc si c’est un lancement, c’est un lancement raté. Tellement raté, en fait, que cela semble absurde et force à réenvisager le postulat initial :
Avec les largesses du portefeuille de tonton Google, Stadia aurait les moyens de prendre son temps.
Est-ce vraiment un lancement ?
Ou alors, il s’agit peut-être d’un lancement, mais pas de ce que nous croyons. Face aux critiques, Google se défend en rappelant qu’il a pour habitude de sortir ses produits rapidement et de les améliorer ensuite durant un long laps de temps, et de citer Gmail qui est resté en « bêta » pendant des années. Ils semblent avoir oublié que des gens ont payé pour Stadia, et une telle désinvolture peut surprendre. Sauf s’il s’agit d’une révélation : et si le système n’était pas destiné actuellement à avoir réellement des clients ?Qui aujourd’hui aurait envie de se reconstituer sur Stadia une bibliothèque complète de jeux qu’il a déjà par ailleurs, qui plus est au prix fort, car les versions comme les prix sont ceux des jeux consoles, sans soldes ni marché de l’occasion ? Même pour un Destiny 2 gratuit, qui voudrait s’y lancer sur Stadia sans liste d’amis, ni même de cross-platform avec les autres versions existantes ? Personne de sensé, évidemment. Pas les hardcore gamers, à qui la communication semblait pourtant destinée, qui ont déjà les jeux proposés et ne seront pas impressionnés par le résultat visuel qui laisse à désirer. Pas non plus le grand public pour qui le ticket d’entrée reste élevé (129 € sans les jeux) et l’absence de communauté pénalisante. Quel est ce système de jeux qui ne semble destiné à personne ?
Mais est-ce vraiment un système de jeux ?
Pourquoi, d’un strict point de vue technique, lancer Stadia aujourd’hui avec un processeur graphique qui date de 2017 (le Vega d’AMD, ce qui explique aussi la difficulté à tenir la promesse de 4K/60 FPS), à la veille d’un renouvellement des consoles (PlayStation 5 et Xbox Scarlett fin 2020) qui seront sur une nouvelle génération de GPU (les Navi) ? Probablement un problème de disponibilité, donc Google envisage forcément de mettre à jour ses infrastructures d’ici la fin d’année 2020, parce qu’entre des jeux de 2018 sur des GPU de 2017 (avec Stadia), et des jeux de 2020 sur des GPU de 2019 (avec les nouvelles consoles), la différence risque de piquer les yeux très vite. Mais pourquoi ne pas avoir attendu dans ce cas ?Tout cela n’a de sens que s’il s’agit d’une sorte de test grandeur nature pour faire la démonstration de la viabilité technologique du système. Une sorte de démonstration, dont l’attractivité pour le public n’était pas encore, à ce stade, l’objectif principal. Dans cette hypothèse, Stadia serait destiné à s’imposer progressivement dans le paysage des joueurs, au fur et à mesure que son système s’affine et que son catalogue de jeux s’épaissit, grâce aux largesses du portefeuille de tonton Google qui a les moyens de prendre son temps. Cela ne résout pas le mystère du positionnement.
Il y a une autre hypothèse, selon laquelle Google n’aurait pas pour impératif de séduire lui-même les joueurs comme un fabricant traditionnel de consoles. Il produirait et signerait des jeux pour Stadia dans le seul but d’en démontrer les possibilités (comme Epic finissait par ne faire des Unreal qu’afin d’offrir une vitrine à l’Unreal Engine). Stadia serait avant tout une plateforme technique, une sorte de gros middleware en réalité destiné aux éditeurs ; plutôt un nouveau canal de distribution qu’une véritable console de jeux au sens où nous l’entendons jusqu’à présent. Un canal de distribution qui se vendra également comme un formidable canal de promotion et de communication, puisqu’une instance de jeu Stadia est résumable à une simple URL, et que Google n’est pas trop maladroit dans la gestion des recherches sur Internet.
Alors, lancement raté ou faux lancement ? Je n’oublie pas que l’un n’empêche pas l’autre. Après tout, la sortie de la PlayStation 3 a souffert d’un prix trop élevé, et la Xbox One ne s’est jamais vraiment remise d’une communication de départ qui avait oublié les joueurs. Dans les deux cas, on trouvait aux manettes un certain Phil Harrison, l’actuel boss de Stadia.