Mais qu’a-t-il dit exactement, ce brave Kenichiro Yoshida de Sony ? Il a déclaré au Financial Times : « Ce que je peux dire à l’heure actuelle, c’est qu’il est nécessaire d’avoir une nouvelle génération de console (a next-generation hardware). » Bon, quand on est largement leader avec une console qui s'est écoulée à 80 millions d’exemplaires, le plus surprenant serait tout de même de ne plus croire en ce marché. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait la première fois qu’une prochaine console est évoquée en creux chez Sony. En mai 2018, John Kodera, qui dirige la division Playstation, annonçait au Wall Street Journal : « Nous allons consacrer les trois prochaines années à la préparation de l’étape suivante. » 2021, ça fait assez loin pour une console sortie en 2013 et upgradée fin 2016 en PlayStation Pro. Mais c’est vraisemblable : à part quelques agités en manque d’audience sur le Web, personne de ma connaissance ne parierait sur une sortie avant 2020, et le manque d’évolution technologique en général rend acceptables des cycles de vie bien plus longs que les 4 ou 5 ans d’autrefois.

Certains acteurs du jeu vidéo pensent déjà à « l’après-prochaine » génération.

Jouer dans les nuages.

En réalité, l’évidence d’une prochaine génération de console est telle que certains des acteurs principaux du jeu vidéo pensent déjà à « l’après-prochaine ». Au printemps 2018, le patron d’Ubisoft Yves Guillemot déclarait à Variety : « Il y aura une génération de console supplémentaire, et après ça le jeu se fera par streaming, pour tout le monde. » On a mieux compris cet enthousiasme après le 2 octobre 2018 quand Google a annoncé un partenariat avec Ubisoft pour tester un système de cloud gaming baptisé « Project Stream » avec le dernier jeu Assassin’s Creed. Cela fait quelques années déjà qu’on murmure que Google veut entrer dans le marché du jeu vidéo, et que la rumeur parle d’un projet surnommé « Yeti » consistant en un service de cloud gaming par abonnement avec, peut-être, un terminal dédié. Le recrutement début 2018 de Phil Harrison (vétéran du milieu passé par Sony et Microsoft) pour des fonctions non dévoilées avait déjà donné du corps aux ambitions supposées de Google. On peut donc imaginer que Project Stream est une première brique testable de « Yeti ».

Le streaming de jeux, cela existe déjà, comme le montrent Sony avec le PlayStation Now, Nvidia avec GeForce Now ou même la start-up française Blade avec son Shadow. Mais pour que cela marche bien, il faut des conditions précises et assez limitées, notamment en ce qui concerne la qualité de la connexion si l’on veut streamer des jeux gourmands. La modestie du test de Project Stream (réservé au territoire américain, et uniquement à ceux disposant d’une très bonne connexion) est à cet égard très significative des limites actuelles du cloud gaming. Pour offrir un service convenable, il faut des serveurs, beaucoup, et qu’ils soient localisés géographiquement près des clients. Les moyens financiers et le savoir-faire technologique pour mettre en place une telle architecture, nécessairement internationale, ne se trouvent pas facilement, et aujourd’hui seuls les géants de la tech' en seraient capables : Google, Amazon et peut-être Apple et Microsoft.

La mort des consoles avait déjà été annoncée avant la génération actuelle.

Réveil à Seattle.

Je me suis longtemps interrogé sur la stratégie de Microsoft dans le jeu vidéo. La claque prise par la Xbox face à la PlayStation sur cette génération (alors que la précédente était presque à 50/50), le pivot dans la stratégie globale imposé par le nouveau président Satya Nadella, la communication illisible semblant soudain appuyer la marque Windows plutôt que Xbox pour le jeu, alors même que la division Windows Phone n’en finissait plus d’agoniser, tout cela semblait rendre possible un arrêt ou une vente du hardware Xbox.

Aujourd’hui, à l'inverse, j’interprète la série récente de rachats par la boîte à Bill de studios de jeux vidéo (l’Underlabs de State of Decay, le Playground Games de Forza Horizon, le Compulsion du futur We Happy Few, le Ninja Theory de Hellblade et, peut-être, les obsédés du RPG d’Obsidian) comme une volonté nette de consolider le jeu vidéo, voire plus précisément de préparer une nouvelle console en s’assurant un portefeuille de studios first party pour un futur lancement. Les premiers jeux exclusifs d’une nouvelle console étant déterminants pour sa réussite, mettre la main sur les équipes de développement est une stratégie classique de réduction des risques.

Lors de l’E3 2018, Phil Spencer (le grand chef à plumes de la Xbox chez Microsoft) a confirmé qu’ils travaillaient sur une nouvelle itération de la Xbox. Certains sites américains ont affirmé que le nom de code du projet était « Scarlett », que la date visée était 2020, et qu’il pourrait s’agir d’une « famille » de produits, avec une console classique mais aussi une « Scarlett Cloud », qui ne serait qu’un terminal dédié au streaming. De fait, en riposte aux annonces de Google et Ubisoft, Microsoft a rapidement rendu public le « Projet xCloud », une fonctionnalité destinée au streaming de jeu sur n’importe quel terminal, censée permettre de démarrer une partie sur sa Xbox ou son PC et de la finir sur son smartphone.

Le jeu vidéo n’est pas à somme nulle.

Faut-il pour autant en conclure que les consoles de salon sont condamnées ? Évidemment que non. À cet égard, il serait sain de se rappeler la ribambelle d’articles en 2013 (celui-là par exemple sur Variety.com, avant la sortie des Xbox One et PS4) affirmant que l’essor du jeu sur mobile avait tué tout intérêt d’une console de salon. Rappelons que même le jeu portable, a priori victime du jeu mobile, a été en partie revitalisé par la Switch de Nintendo qui a vendu quasiment 20 millions d’unités en quinze mois. C’est un rythme comparable aux 15 premiers mois de la PlayStation 4, mais avec une seule saison de Noël pour la Switch : or, le deuxième Noël arrive, et il apporte un jeu Pokémon

Rappelons surtout que LE jeu vidéo n’existe plus : il faudrait parler du marché DES jeux vidéo, celui, essentiellement free-to-play, du mobile n’ayant rien à voir avec celui des consoles, lui-même différent de celui du PC. Le cloud gaming a toutes les chances de prendre la forme d’un tout nouveau marché, avec une forme spécifique de commercialisation (l’abonnement, vraisemblablement), qui au total étendra le marché global existant sans le remplacer.