Il y a quatre ans, ma mère a eu un cancer du sein (désolé pour l'ambiance, mais promis, c'est une histoire qui finit bien). Aujourd’hui, elle va beaucoup mieux. Après l’opération, tout est rentré dans l’ordre, elle n’a jamais rechuté. Pourtant, je dois reconnaître que j’ai très mal vécu cette maladie qui n’aura duré, finalement, que quelques semaines. Au lieu de rassembler mes forces pour aider ma mère à passer ce moment difficile, je me suis un peu effondré et j’ai commencé une dépression dans mon coin, incapable de réagir, de sortir de la stupeur. C’était vraiment un très mauvais moment à passer, surtout pour quelqu’un qui, comme moi, a toujours été gâté par la vie. Les premiers jours, j’allais au travail mais je ne me sentais pas bien. Au bout de quelque temps, j’ai réussi à négocier une semaine d’arrêt maladie. J’avais un peu honte : ma mère, qui était malade, faisait face courageusement et moi, plutôt que de l’aider, je lui rajoutais une raison de s’inquiéter. Je suis resté chez moi sans rien faire, ou presque, pendant plusieurs jours.

La belle histoire du temps.

Cette petite dépression n’aura pas duré longtemps. Au moment de l’opération, j’allais déjà beaucoup mieux et j’ai pu, heureusement, soutenir ma mère. Par contre, pendant les quelques jours que j’ai passés chez moi, je ne me sentais capable d’absolument rien. Tout était trop fatigant. Je ne pouvais pas lire un livre, jouer à un jeu vidéo, regarder un film ou une série. L’idée de me concentrer pendant plus de quelques minutes me paraissait insurmontable. Après avoir passé de nombreuses heures à regarder le plafond, j’ai commencé à naviguer sur YouTube, de vidéo à la con en vidéo à la con, simplement pour m’occuper. J’ai fini par atterrir sur la chaîne d’At0mium, un vidéaste qui se filmait en train de jouer à des jeux vidéo. Avant ça, j’avais déjà essayé de regarder des Let’s Play, des vidéos où quelqu’un joue à un jeu du début à la fin, sans talent particulier, mais j’avais toujours abandonné au bout de quelques minutes. Peut-on trouver une définition plus éclatante de la perte de temps que d’observer, pendant des heures, quelqu’un que l’on ne connaît pas, jouer à un jeu vidéo ? À la limite, si cette personne joue particulièrement bien, vite, ou qu’elle limite son propos à une démonstration pour expliquer l’intérêt du jeu, pourquoi pas ? Mais quelqu’un qui ne fait que jouer, sans rien de plus ? Pourtant, cette fois, j’étais prêt. La chaîne d’At0mium était exactement ce dont j’avais besoin. 

Fais comme At0.

Si vous ne connaissez pas At0mium, pour le décrire rapidement, c’est un peu le gendre idéal du jeu vidéo. Il s’exprime toujours bien, poliment, sans en faire trop ni trop peu, ne dit pas de gros mots, ne fait pas de blagues déplacées, sourit énormément et ne montre quasiment que de la bienveillance pour les jeux et pour les gens. C’est de cette bienveillance dont j’avais besoin à ce moment-là. Quand j’ai commencé à le regarder, il venait de terminer une série de vidéos sur le jeu Life Is Strange, qui raconte l'histoire de deux adolescentes, dans le lycée d’une petite ville des États-Unis. Presque sans interruption, je me suis enfilé les 15 heures de vidéo, puis j’ai enchaîné sur d’autres jeux, toujours sur la même chaîne, avant de me réveiller, à la fin de la semaine, pas complètement sorti de ma dépression, mais déjà beaucoup mieux. At0mium ne jouait pas particulièrement bien, il suivait juste l’histoire en direct, seul ou avec sa copine, et discutait du scénario avec les gens qui étaient en train de regarder. J'ai beau avoir regardé cette aventure en différé, rien qu’en l’écoutant dialoguer avec les spectateurs, essayer de deviner qui était le tueur ou la manière dont le jeu allait se terminer, j’ai eu l’impression, pendant une semaine, d’être entouré de potes, sur un canapé, et de faire le jeu avec eux. L’avantage, c’est que je n’avais à fournir aucun effort. Je pouvais faire partie du groupe et, une seconde plus tard, couper la diffusion et faire autre chose. C’était une sorte d’amitié de circonstance, sans engagement. Après cette semaine, j’ai passé un peu moins de temps sur YouTube et sur Twitch, parce qu’il fallait tout de même se remettre au boulot, mais j’ai continué de regarder régulièrement la chaîne d’At0mium et celles d’autres utilisateurs de Twitch. Peu à peu, j'ai repris pied, et la dépression a fini par passer.

At0 l’a déjà fait.

Peut-être que vous ne l’aviez pas remarqué, mais depuis l’année dernière, Canard PC tente également de faire vivre une chaîne Twitch. Régulièrement, les rédacteurs présentent des jeux pendant quelques heures, discutent avec les lecteurs et, parfois, lancent une saga un peu plus longue, qui court sur de nombreuses heures et réunit quelques courageux autour d’une aventure partagée (bon, soyons honnêtes, pour l’instant, il n’y a eu qu’une seule « vraie » saga, celle sur Crusader Kings II, mais il y en aura d’autres, très vite). Il faut admettre qu’au début, il y a quelque chose de très bizarre dans le fait de jouer à un jeu sur Twitch. La première réflexion que l’on a, c’est que personne ne viendra voir quelqu’un jouer à un jeu qu’il pourrait terminer lui-même. À la limite, si le jeu n’est pas encore sorti, ou si le joueur est très bon, pourquoi pas ? Mais qui viendrait voir un joueur normal vivre la même chose que tout le monde, simplement parce qu’il se filme ? Je me souviens que, quand j’étais enfant, ma mère était affolée par le temps que je perdais, selon elle, à jouer à des jeux vidéo. Que dirait-elle aujourd’hui, si elle savait le nombre d’heures que je perds, non plus à jouer, mais à regarder des gens qui jouent ?

La saga de l’été.

Pourtant, Twitch fonctionne, au moins un peu. Chaque jour, il y a des millions de personnes qui en regardent des dizaines de milliers d’autres, interagissent, discutent et balancent des blagues, sans que l’intérêt, à première vue, ne soit très évident. Plus je regarde des gens sur Twitch, moins je comprends pourquoi je le fais. La plupart du temps, vraiment, il n’y a pas de raison. J’ai simplement envie de me reposer et d’écouter des gens que j'aime bien être eux-mêmes, sans tous les artifices de la télévision ou des vidéos plus préparées de YouTube. Pendant tout l’été, j’ai pu comprendre un peu mieux, grâce à la saga que j’ai animée sur Crusaders Kings II, que le lien qui s’établit entre la personne qui joue et ceux qui la regardent n’est pas aussi factice que j’aurais pu le croire au début. De l’autre côté de la caméra, face à des gens qui commentent, donnent des conseils, s’impliquent dans l’aventure, j’ai ressenti un peu la même chose que ce que j’avais vécu pendant ma dépression : le sentiment d’un partage authentique et simple, sans enjeu et sans engagement. Même si les gens qui observent et commentent ne sont pas nos amis, que le lien reste et doit rester un peu distant, il y a pourtant une vraie relation qui se crée, et cette relation peut être utile aux deux parties. Maintenant qu’il m’arrive de me filmer en train de jouer, je crois avoir compris quelque chose. Sur Twitch, les gens qui regardent et ceux qui jouent partagent un même besoin basique : celui d’avoir l’impression, pendant quelques heures, d’être un peu moins seuls, à un moment où ils le sont sans doute un peu.

Fioul sentimental.

Twitch, comme d'autres plateformes du même type, est en réalité moins un service d'hébergement de vidéos qu'un réseau social. Comme les autres réseaux sociaux, il est à la fois le symptôme de notre époque, marquée par une solitude généralisée, et un remède à l'isolement. Tous ceux qui font des vidéos sur Twitch et ceux qui les regardent ne sont pas rongés par la dépression, heureusement, mais ils partagent l'envie, pendant quelques minutes, quelques heures ou quelques jours, de faire partie d'une communauté. Il arrive parfois que cette relation puisse devenir pathologique, et qu’elle renforce l’isolement de celui qui vient chercher du réconfort. La plupart du temps, j’espère, la plateforme agit plutôt comme une béquille, elle permet de tenir pendant les moments durs de la vie, qu’il s’agisse d’une rupture, d’une maladie, d’un coup de mou ou d’une solitude passagère, le temps de reprendre de l’énergie pour affronter le monde. À force de regarder des vidéos de gens qui jouent, puis de jouer moi-même face à des gens qui, peut-être, font face à des difficultés personnelles que je n'imagine pas, j'ai eu l'impression que le temps perdu face à mon écran, finalement, ne l'était peut-être pas tant que ça. Grâce à ces quelques jours passés seul dans ma chambre, j’ai pu affronter mes difficultés personnelles. Je vais bien aujourd’hui et j’espère que, parmi les gens qui nous regardent, si par malheur quelqu’un se sentait seul, il pourra, grâce à nos vidéos, aller un peu mieux. À condition qu’il s’abonne, par contre. Faut pas déconner.