| Modifié le le 19 septembre 2024
Palimpsest, The Eagle’s Path, Tiptop Detective... Ces célébrations de Pentiment, Assassin’s Creed et Disco Elysium ne sont pas des livres ni des blogs mais des zines, des petits magazines amateurs diffusés sur Internet ou imprimés sur ce matériau d’un autre âge, le papier. Une pratique confidentielle, mais dont on a voulu parler à Canard PC. Entre dinosaures, on se comprend.
Plis ou moins
Les créations peuvent aussi être consacrées à un domaine culturel, comme la musique, la BD ou le cinéma. À côté de ces secteurs qui regorgent de zines, le jeu vidéo paraît d’ailleurs un peu pâlot. Au Fanzinarium, étroite bibliothèque associative parisienne dont les murs sont masqués par plus de 6 000 zines en rangs serrés, les exemplaires consacrés au jeu vidéo sont rares. Dans les années 1980 et 1990, il s’agissait d’un sujet parmi d’autres dans les zines sur l’informatique en général ; on parlait aussi beaucoup JRPG dans les zines de la scène manga, diffusés aux conventions de l’Epita ou à la Japan Expo par des vendeurs en cosplay. Puis, explique Guillaume du Fanzinarium, « avec l'arrivée de l'Internet à la maison, les gens qui voulaient écrire sur le jeu vidéo sont partis sur les blogs », à quelques exceptions notables près comme Fairy Games, espiègle série de petits livrets remplis de fan-arts de Zelda et de tests de Castlevania parsemés de « ^o^;; ».
Magazines en carton
Certains projets forment une sorte de presse de jeux vidéo alternative, qui explore l’angle mort des grands médias du secteur. C’est le cas de ChoiceBeat, zine trimestriel sur les fictions interactives qui en est à son onzième numéro et dont le créateur, Andi Hagen, a eu l’idée après avoir joué à des jeux comme Suzerain, 80 Days ou Citizen Sleeper. « Aucune publication ne semblait consacrée à cette catégorie de jeux, nous a-t-il raconté. Le monde de la fiction interactive est très fragmenté. J'ai trouvé des sites dédiés aux visual novels japonais ou aux jeux d'aventure textuels, mais personne ne s'intéressait à la fois à la fiction interactive, aux visual novels et aux jeux narratifs. J'ai créé ChoiceBeat pour combler cette lacune. »
Indés modables
Un autre zine, Indiepocalypse, brouille encore plus les pistes : il s’agit d’un bundle mensuel de dix jeux indés accompagné d’un zine, conçu pour vanter leurs mérites avec une succession de publicités pleine page, comme on en trouverait pour des blockbusters dans des magazines – sauf qu’il s’agit ici de jeux de niche. Dans le numéro le plus récent (n° 54), on a ainsi pu découvrir un RPG dont le héros est un gastromancien, un jeu de baston dans le métro de Chicago et un visual novel où l’on affronte les conséquences d’avoir tué Dieu.
Only fans
Cependant, la plupart des zines de jeu vidéo ne sont pas des quasi-magazines comme ChoiceBeat et Indiepocalypse mais des zines de fans, de cette même mouvance qui a donné le mot « fanzine ». Parfois, ce sont de petits projets comme Modus Mullen et Tiptop Detective, deux zines qui tiennent chacun en une seule feuille A4 (à plier) et qui contiennent de petits dessins mignons sur Disco Elysium. Le plus souvent ils sont au contraire vastes et très riches, compilant pêle-mêle des dessins, des cartes, des fanfictions, des rendus 3D, des astuces, des poèmes.
La croisée des parchemins
De mon côté j’ai discuté avec l’équipe de Palimpsest, un magnifique zine de 64 pages sur Pentiment, le jeu de rôle médiéval d’Obsidian. « Il fallait que quelque chose soit consacré à ce jeu si riche en créations visuelles, en mots et en histoires », affirme le coordinateur du projet, qui a opté pour le format zine grâce à « sa capacité à rassembler une communauté de fans », avec des appels à contribution faciles à lancer et de la place pour les artistes de tous types et de tous niveaux.
Effet de sincère
Proprets et raffinés, les zines de jeu vidéo suivent la tendance générale de ce format, qui s’est assagi avec le temps. « Aujourd’hui, les fanzines sont devenus plus luxe et plus chers, explique Apsara, du Fanzinarium. De nos jours les imprimeurs en ligne rendent accessibles le tout-couleur par exemple, alors qu’avant on faisait un zine au photocopieur, ou en loucedé au bureau. » Il reste cependant des zines de jeu vidéo plus punks, en noir et blanc et à l’impression foireuse. Ce sont souvent les plus émouvants, comme Letters from Incarcerated Gamers, un zine de 2013 qui présente, sans commentaire, des lettres envoyées par des prisonniers au magazine américain Electronic Gaming Monthly (l’un d’eux raconte que tomber dans la drogue l’a conduit à braquer un commerce et que les RPG vont beaucoup lui manquer pendant huit ans).Quand c’est profond, y a papier
Si le numérique facilite la création des zines et parfois leur lecture, le support-roi reste le papier, ne serait-ce que parce que le zine y passe du statut banal de fichier à l’enviable statut d’objet. « Les gens accordent plus d’importance aux objets physiques et à ce qu’ils ont payé, note Andi Hagen, de ChoiceBeat. Si une personne télécharge un zine gratuitement, peut-être qu’elle le lira. Mais si à la place elle achète ce zine et qu’elle en a un exemplaire quelque part chez elle, elle va plus s’y attacher, même si le contenu est identique. Le zine a donc plus de chances d’être lu. »
Hélas, produire un zine papier est plus délicat et nécessite de produire une version distincte de la mouture numérique, adaptée à la lecture sur écran. Cela demande une mise en page spécifique et des connaissances plus pointues en techniques d’impression, sans parler de la logistique pour l’imprimer et l’envoyer par correspondance ou le vendre en personne. Pour les créateurs à qui nous avons parlé, le temps passé sur cette version papier ne vaut souvent pas le coup en termes de recrutement de nouveaux lecteurs.
Un compromis que l’on observe fréquemment est de proposer un fichier adapté au numérique, mais que l’on peut imprimer si on le souhaite, avec parfois des instructions pour le pliage. Mais le nombre de lecteurs qui prend cette peine paraît bien marginal.