Je savais que Before Your Eyes allait me mettre le cœur en miettes. Je n’avais même pas vraiment besoin de le lancer pour en être convaincue : il y avait quelque chose dans son concept, sa direction artistique, son histoire, qui impliquait que les développeurs auraient tout aussi bien pu écrire directement « Attention, ce jeu va vous faire pleurer l'équivalent d'un lac » dans sa description Steam.

Il y a un passage magnifique dans le roman La Cloche de détresse de Sylvia Plath, où l’héroïne se trouve face à un immense figuier. Chacune des branches ploie sous le poids d’une figue violacée et juteuse, pleine de promesses, qui représente un de ses avenirs potentiels : il y a par exemple celui où elle devient une poétesse internationalement reconnue, celui où elle s’épanouit dans un foyer avec son mari et ses enfants, celui où elle voyage à travers le monde, ou encore celui où elle passe son temps avec des amants aux prénoms de philosophes et aux professions fantasques. C’est un très beau livre, mais il est aussi profondément triste, parce qu’il décrit la détresse d’une femme qui refuse de choisir une figue, persuadée qu’en manger une l’obligera à abandonner toutes les autres. C’est l’histoire d’une femme qui ne sait pas si elle doit se conformer aux attentes de la société, si elle doit poursuivre ses aspirations littéraires, si elle doit vivre sans considération matérielle. C’est aussi l’histoire de Sylvia Plath, dont le destin tragique continue de me hanter, et qui a résumé les nombreuses questions existentielles qui peuvent ponctuer une vie en l’espace de quelques lignes.

Des vagues à l'âme.

Si je vous parle de Sylvia Plath, c'est parce que c'est une chose que Before Your Eyes fait aussi, à sa manière : ce jeu narratif constitue une métaphore de la vie, dans tout ce qu’elle a de magnifique, de fugace, de tragique et d'injuste. D’un côté, il évoque tout ce qu’on peut avoir l’occasion de devenir au cours d’une existence : un enfant, puis un meilleur ami, puis un amoureux, puis un voisin, puis un apprenti pianiste, puis un écolier, puis un adolescent qui tient tête à ses parents, puis un adulte, puis un mort parmi tant d’autres. De l’autre, il évoque tout ce qu’on ne peut pas devenir, parce que la vie est parfois une affaire de choix, où certaines figues sont condamnées à se noircir et à tomber de leur branche – mais surtout parce qu'elle peut aussi bien être une succession de déterminismes, de malheurs et d’injustices. Le concept de Before Your Eyes sert parfaitement son histoire, qui vous fait incarner une personne qui vient de mourir et qui revoit toute sa vie défiler devant ses yeux. Le jeu repose sur la détection oculaire, ce qui signifie qu’il faut disposer d’une webcam et s’assurer qu’elle capte chacun de vos clignements d’yeux, puisque ce sera votre seule manière de progresser. Lorsqu’un métronome s’affichera à l’écran, le moindre clignement vous fera avancer dans le temps, parfois d’une seconde, parfois de plusieurs années.

Le doigt dans l’œil.

En cas de défaillance technique, le jeu permet de recalibrer la sensibilité de la détection oculaire à tout moment. Sur toute la durée du jeu, je n'ai eu besoin de le faire qu'une poignée de fois, avec et sans lunettes, de nuit comme de jour. L’expérience a été quasi parfaite de bout en bout de mon côté, et j’aime à penser que c’est parce que je suis devenue experte en baston de regard. Cependant, j'ai fait tester le jeu à une autre personne qui portait des lunettes, et qui a hurlé « J’AI PAS CLIGNÉ LÀ BORDEL » au moins six fois en l'espace de dix minutes. Autant vous dire qu'elle a beaucoup moins apprécié l'expérience, même si le jeu est censé le prendre en compte – dans ce cas, il est aussi possible de désactiver la détection oculaire et de poursuivre le jeu de manière plus classique, mais l’expérience vaut nettement moins le détour.

Les yeux grand ouverts.

Il y aura des souvenirs heureux dans lesquels vous aurez envie de rester, quitte à écarquiller les yeux jusqu’à ce qu’ils commencent à picoter un peu. Il y aura aussi des souvenirs douloureux, qu’il sera beaucoup moins difficile de quitter, et des moments où vous clignerez involontairement des yeux, en coupant les autres personnages en plein dialogue. Pendant deux petites heures, j’ai vécu la vie d’un autre. J’ai connu ses espoirs, ses déceptions, ses premiers émois. J’ai assisté à son premier récital, j’ai vu son chaton grandir, je l’ai encouragé à sortir de sa zone de confort. J’ai ri, mais j’ai surtout eu envie de pleurer, et je pense qu’il y a de grandes chances que vous aussi. C’est surtout parce que les développeurs du jeu en ont décidé ainsi : en abordant des thèmes aussi difficiles, et en vous contraignant parfois à garder les yeux ouverts, jusqu'à ce qu'ils commencent à s'embuer de larmes. C'est un jeu qui confronte le joueur aux attentes démesurées qu'il peut se fixer envers lui-même, à tout ce qui fait de lui un humain, et dont les souvenirs font la somme d'une vie. Je suis contente de l'avoir connu, malgré ses lourdeurs scénaristiques, mais il va me falloir un peu de temps pour m'en remettre – et je sais qu'il me faudra plus qu'un simple battement de cils pour passer à autre chose, ce coup-ci.

Before Your Eyes | Notre avis : 8

| Modifié le 5 mai 2021
C’est un peu difficile de recommander un jeu aussi triste, parce que ce n'est peut-être pas pour tout le monde, mais c’est beaucoup plus facile de recommander un jeu inventif dont le concept sert parfaitement le propos. Before Your Eyes n’est pas toujours très subtil, je l’ai parfois même trouvé maladroit, mais il est aussi déchirant et surprenant à la fois.
Le jeu propose quelques choix majeurs, avec des issues différentes.