image
image
image
image
Genre : action-RPG
Développeur : Warhorse Studios (Tchéquie)
Éditeur : Deep Silver
Plateformes dispo : Windows, PS5, Xbox Series
Plateforme test : Windows
Téléchargement : 100 Go
Date de sortie : 04/02/2025
Langue : français
Prix : 60 €
Henry, le fils de forgeron, est désormais écuyer du seigneur Hans Capon de Pirkstein. Un chevalier noble qui, bien que jeune et sympathique, traîne une énervante dégaine de président de BDE d’école de commerce. Après le premier opus, comment justifier de voir notre roturier retomber au niveau zéro de ses compétences de personnage de RPG ? C’est très simple. À l’issue d’un prologue taillé dans le même bois humoristique que celui de l’épisode précédent (des blagues de fesse de collégiens sébacés), notre héros est victime d’une mauvaise chute. Le neurologue est formel : la zone de l’éloquence et de la maîtrise de l’épée est touchée. Le voilà détroussé et couvert de boue, dans une région qui ne connaît pas son visage, avec personne pour le pistonner.

La vassale défaite

Du côté des huiles, Sigismond, l’usurpateur du trône, est toujours là. Mais il commence à perdre patience devant les tergiversations des seigneurs qui hésitent encore à prendre son parti face au roi Venceslas (dit « l'ivrogne », si j’en crois l’historien romain Wikipedius). Et notre petit Henry, au milieu de ce marasme de coups bas et d'embuscades non conformes à l’idée qu’on se fait d’une guerre honorable, rêve toujours de vengeance. Il a peut-être oublié comment tenir une épée, mais, tel un Batman médiéval, il rêve toujours du meurtre de ses parents, perpétré par un sous-fifre de Sigismond. La moustache de Lorànt Deutsch vous le dira : pendant le Moyen Âge tardif, la vengeance se mange particulièrement froide.

La Tchéquie ne peut pas rêver plus bel office du tourisme.

Intrigue à terroir

Longuet, ce début d’article ? Oui, le jeu a usé de mon temps sans vergogne, alors je me venge sur vous. Désolé, mais c'est la loi féodale : la fange ruisselle. Alors on ne va pas se presser, hooo non. Asseyez-vous, l’ami, et goûtez moi cette bière de Skalice. Regardez ces paysages, beaux à en tomber le cul dans l'auge. On dirait que le Bon Dieu a guidé la main des artistes de Warhorse. Je ne vous parle pas de l'onctuosité de la boue ou de la texture des pétales, mais plutôt de l’agencement extraordinairement naturel de la nature, justement. La façon dont les chemins se croisent, le dénivelé d’une forêt, l’érosion d’un talus, la répartition des graminées autour de la ramure d’un chêne. La campagne fait si peu « jeu vidéo », qu’on croirait le rhume des foins sur le point de nous prendre. La Tchéquie ne peut rêver plus bel office du tourisme.

Kingdom Come : Deliverance 2
Admirez cette touffance naturelle.

L’histoire du Moyen Doublage

Sur les réseaux sociaux, Daniel Vàvra, directeur créatif du studio, s’est vanté de la taille du script de KCDII, équivalent à 11 000 pages, soit 2,2 millions de mots (le premier opus en comptait 800 000). Ça fait beaucoup. Voilà. Ah, pourquoi je vous dis ça ? Parce que, face aux mauvais retours des premiers testeurs, l’éditeur a annoncé, à une semaine de la sortie du jeu, que le doublage en français allait être entièrement refait, et implémenté dans deux patchs, dont un le jour de la sortie. Ça en fait, des mots à prononcer par jour, même avec beaucoup d'acteurs et beaucoup de salive. J’ai effectivement pu entendre, surtout chez des personnages secondaires, des tirades peu incarnées, débitées par des acteurs qui n'avaient visiblement pas les yeux sur l’écran de jeu. Un urgent « Protégez sa Seigneurie ! » perd un peu de sa superbe, quand il est lancé avec la conviction et l’intonation du guichetier de la mairie qui vous demande votre pièce d’identité.

André Maraud

Après s’être rincé les mirettes sur les ondulations lascives des champs et la sinuosité coquine des chemins forestiers, et si on s’y mettait ? Hein ? Vous voulez vous battre ? HA-HA-HA, pauvre fou. On est dans Kingdom Come ici, pas dans Skyrim, alors tu ranges tes Fus Ro Dah, et tu commences par te trouver des bottes étanches. Dans le Saint Empire, le bon Dieu n’accorde l’aventure qu’à celui qui aura pelleté sa part de Sainte Merde. Porté sa part de sacs de farine. Servi ses tables à l'auberge. Cueilli les plantes de la vieille herboriste. Forgé un fer à cheval. Retrouvé un chasseur ivre. Porté à l'équarrissage des cochons gonflés de putréfaction. Et si tu ne veux pas en plus te faire insulter dans chaque bourgade, pense à te laver. Et à manger, mais pas trop, sous peine d’un malus de stats. Et à dormir, mais dans TON lit, sinon ça s’appelle du vagabondage, et c’est un délit.

Kingdom Come : Deliverance 2
Kingdom Come : Deliverance 2
Rémouler, un rêve rendu possible par le jeu vidéo.
Il en faut, de beaux paysages, pour donner au joueur hyperactif la patience de suivre automatiquement et passivement un PNJ pendant deux minutes entre deux villages (si, dans le silence, c’est long). De donner quarante coups de marteau sur du métal incandescent pour forger une épée (baissez le volume dans votre casque, signé : votre ORL). Cet aspect chronophage est absolument volontaire, et on peut presque entendre le jeu se gausser de notre impatience. Faites un mauvais choix de dialogue, et la récompense d'une quête s'amenuise drastiquement, quand elle ne s'évapore pas tout bonnement. Il en va de même pour la trame principale, percluse de faux départs et d’impasses, de trahisons, de contre-trahisons et de contre-Kem’s, qui rendent les dénouements heureux encore plus savoureux. Ah, vos dialogues en champ-contrechamp, vous les aimez très prolixes, j’espère ?

Un paysan vous dénonce s’il manque un slip dans son armoire.

Reste cool bébé, sinon je dirai « bailli, bailli ! »

Dans un monde deux fois plus grand qu’en 2018, vous devez toujours affûter votre épée manuellement, pendant une minute, à l’aide de la souris et de la barre d’espace. Tenir une torche la nuit dans les lieux habités, sous peine d'amende. Votre cheval vous jette à terre si vous le faites galoper au-delà de sa jauge d’endurance. Vous vous videz de votre sang, au milieu de la forêt, après avoir sauté d’un rocher un peu trop haut. Un paysan, même s’il ne vous a pas pris en flagrant délit, vous dénonce s’il manque un slip dans son armoire, parce qu’il vous a vu rôder dans sa cour la veille au soir. Pas sot, le péquenaud ! Ici, chacun arbitrera entre les mécaniques fastidieuses qui relèvent du « réalisme », et ce qui tombe dans le manque de respect pur et simple de son propre temps libre.

Kingdom Come : Deliverance 2
Le timing des combats est bien plus praticable...
Kingdom Come : Deliverance 2
.. sauf à plusieurs, où ça reste la foire aux gnons.
Dans cette lenteur besogneuse sur laquelle j’insiste lourdement (je porte actuellement 40 kilos d'armure), chaque jour est un apprentissage. Côté fiche de personnage, les bonus de stats générales (force, agilité, éloquence…) et de compétences (fabrication, alchimie, vol…) sont un peu plus nombreux qu'auparavant.  Bref : point de style de jeu prédéfini digne d'un gros RPG touffu. C’est votre façon de jouer qui colorera votre profil (fan de craft, combattant spécialisé dans un type d’arme, beau parleur, chouraveur…).

Tchèque Norris

Le système de combat, toujours sans pitié, intègre une nouveauté touchée par la grâce : le timing des parades est indiqué, dès le début, par de petites icônes. Si maîtriser les combos à la pointe de la souris demeure une véritable vocation (à ce niveau-là, inscrivez-vous plutôt à l'escrime), le bretteur de bac à sable pourra s’en sortir en jouant la riposte. Sans panache, oui, mais vivant ! Sauf dans le cas où plusieurs ennemis vous attaquent en même temps, voir conditions en magasin.

Kingdom Come : Deliverance 2
Les arcs et arbalètes sont souvent bien trop lents pour constituer une alternative viable à l'épée.

Croiser l'enfer

En effet, triste héritage, le jeu n’est hélas pas toujours volontairement pénible.  J’ai juré dans des combats que même Obélix trouverait brouillons : le trois contre un, c’est pas très noble. Quant aux joutes dans les endroits exigus, imaginez-vous manier une hallebarde dans une caravane. J’ai crié à l’injustice quand, à l’issue d’une chiquenaude, un garde de la ville et allié m’a arrêté pour l’avoir « mis en danger ». On manie l’épée comme des demis de mêlée, pardon si ma lame a effleuré tes cheveux ! J’ai hurlé à la lune de rage face aux PNJ que je tentais d’extraire discrètement de leur prison, et qui s'entêtaient à foncer sur les gardes quand je leur ordonnais de ne pas bouger. Si vous êtes épuisé par la seule lecture de ce texte, vous avez déjà fui très loin, à raison. Pour les autres (oui, toi qui pratiques le cosplay médiéval le dimanche), on continue.

L'armure vache

Malgré toute cette frustration, je n’arrive pas à détester ce que je vis. Sonné par la densité de chaque heure de jeu, je tombe à genoux devant la moindre récompense, comme un pèlerin en haillons devant le Saint-Sépulcre. Devant une scène de siège épique, et surtout devant les remparts de la grande ville. ENFIN, Kuttenberg, je passe tes portes après vingt heures à ramper dans la boue, MERCI Seigneur !!! Je suis aussi bien trop ravi de la place laissée au maraudage et aux défis personnels, à la « triche ». Celle qui est prévue par le jeu (trahir, voler, jouer sur deux tableaux), et celle qu’on déploie face à son irritante rigueur à géométrie variable (sprinter pour sauver in extremis une mission d'infiltration foirée, user et abuser de la sauvegarde dans les passages délicats, taper dans le dos les ennemis occupés ailleurs…). Mais je chéris par-dessus tout la possibilité de se perdre.

Car KCDII agite en permanence des clés sous notre nez pour nous faire dévier de la route principale, vers des quêtes secondaires foisonnantes. Et l’importance de l’argent, du matériel et de l’expérience est telle qu’on se laisse facilement tenter. On capte une conversation à la taverne, et on se demande ce qu’on pourrait en tirer. Tel le faible manant fraîchement détroussé à l’orée des bois que nous sommes. Après une trentaine d'heures (je n'ai pas encore terminé l'histoire), je traîne intacte la sensation de vulnérabilité des premiers instants. Nul doute que c’est exactement le ressenti que les gentils sadiques de Warhorse cherchent à provoquer. Sur un thème chevaleresque aussi populaire, l’absence de concessions force mon respect. Le premier qui parle de syndrome de Stockholm, je l’empale.

Notre avis

Soupape François le 4 février 2025

| Modifié le le 13 février 2025

KCDII a indéniablement réussi à refaire Kingdom Come, en mieux, et infiniment plus propre au lancement. Malgré la mise à l’épreuve de ma patience par les pièces bancales de l'ouvrage, je l'admire. Car il ose rester droit dans ses bottes. Même si tout le monde n'est pas prêt à sentir leur contact pointu sur son séant.