En 2011, Sam Hocevar (aujourd’hui ingénieur chez Dontnod, mais ça n’a rien à voir avec la choucroute) et son armée de passionnés de La Classe américaine planchent sur un problème qui paraît insoluble. Alors qu’ils cherchent à restaurer ce patchwork cinématographique en retrouvant les sources des séquences de ce Grand Détournement, ils butent sur un dernier plan dont personne n’arrive à retracer l’origine. Celui, court et fixe, d’une horloge accrochée à un mur blanc. Le miracle adviendra quand, un jour, quelqu’un aperçoit le mystérieux passage une après-midi sur Direct 8. L’horloge figurait dans un épisode de Maigret de 1992 : Maigret et les plaisirs de la nuit.

Pour l’amour du ciel

Ce genre de projet obsessionnel n’est pas le pré carré du cinéma. Jasper Carmack, développeur australien aujourd’hui dans la trentaine, est si passionné par Doom qu’à la fin des années 2000, il identifie indépendamment les jouets utilisés par id Software pour créer les images des armes et va même jusqu'à se les procurer. « Je m'intéresse au développement des jeux depuis les années 90. De nombreuses textures utilisées à cette époque sont gravées dans mon esprit. », m’explique-t-il.  C’est cependant en 2015, avec l’aide d’un ami néo-zélandais, qu’il s’apprête à faire une jolie découverte.

En fouillant Internet Archive, Jasper tombe sur une image connue utilisée dans Doom. Mais ce qui l’intéresse, c’est un tag lié au fichier qui désigne une collection de CD de textures. Se disant que les développeurs ont dû extraire plusieurs ressources du même endroit, Jasper examine le contenu des autres volumes. « Internet Archive n'avait pas la collection de CD de textures qu'elle possède aujourd'hui., raconte-t-il. J’ai vu quelques-uns de ces CD en vente sur eBay et je les ai achetés. » Jackpot. Jasper retrouve les photos originales qui ont servi à créer les textures d’autres ciels de Doom : une plage et le décollage de la navette spatiale Columbia. Le 29 janvier 2016, il fait son rapport sur les forums de Doomworld.

Textures et certain

Il s’agit là d’un exemple de découverte en archéologie de texture. Et si des passionnés comme Jasper s’y adonnent en dilettante depuis des décennies, c’est en 2020 que la pratique prend une autre dimension. L’année précédente, la décompilation de Super Mario 64 est arrivée à son terme, ouvrant la voie aux portages PC et aux mods. L’un d’entre eux, le projet Render96, cherche à reproduire ce classique avec l’esthétique en 3D précalculée du matériel promotionnel ou du manuel d’utilisation.

Qui se serait douté que la texture métallique dans Super Mario 64 était en réalité un jardin fleuri ?
Fanamel, aujourd’hui âgé de 32 ans, contributeur graphique sur Render96, repère alors un tweet publié le 5 juillet 2020 par un certain Ecumber05. Il fait état de la découverte dans les fichiers d’une station de travail Silicon Graphics d’une image de très bonne qualité de la texture métallique utilisée dans Super Mario 64. Fanamel se demande si la machine ne recèlerait pas d’autres éléments pertinents. « J’ai mis deux semaines à tout éplucher. C’était en plein Covid, j’y ai consacré beaucoup trop de temps. J’ai quand même fini par reconnaître une texture de planche de bois », se remémore-t-il.
Retro Aesthetics
Retro Aesthetics

De paires en graphisme

Déçu par cette maigre récolte, il est néanmoins frappé par une intuition identique à celle de Jasper et entre « texture CD 1994 » traduit en japonais dans Google. Il tombe sur plusieurs photographies d’un CD et de son livret dans lequel il reconnaît une plaque de marbre qu’il connaît très bien : une texture de roche du premier niveau de Super Mario 64. « Ce qui est drôle, c’est que j’ai immédiatement partagé ma découverte sur le Discord de Render96 et la première réponse que j’ai reçue n’avait pas l’air convaincue, se remémore Fanamel. Mais d'autres voyaient ce que je voyais : tout était bon, sauf la couleur. »

Des centaines et des centaines d’images à scruter et à comparer avec toutes les textures du jeu. Une immense meule de foin dans laquelle se cachent tant d’aiguilles.

En retrouvant le site de Sozaijiten, la société japonaise qui a produit ce disque, on saisit alors l’ampleur du filon que Fanamel a excavé : des centaines et des centaines d’images à scruter et à comparer avec toutes les textures du jeu. Une immense meule de foin dans laquelle se cachent tant d’aiguilles – mais, d’après Fanamel, l’exercice « est vraiment addictif ». Des rochers, du béton, des ciels, de la terre, de la paille : les versions originales de tout un tas de textures sont ainsi retrouvées.
Sozaijiten
Sozaijiten
Sozaijiten
Sozaijiten

La cité de la découverte

Dans le niveau Trempé-Séché de Super Mario 64, on distingue une mystérieuse ville en arrière-plan qui a donné du fil à retordre aux chasseurs de textures. Mais en mars 2021, un certain Charly Con Nostalgia parvient à démontrer qu’il s’agit d’un collage composé de la mosquée Mohammed-Ali du Caire et de bâtiments de l’ancienne cité de Chibam au Yémen.

L’histoire ne s’arrête pas là. En 2024, après plusieurs mois de recherches sur l’Internet Archive, il finit même par trouver la photo utilisée, imprimée dans un livre. Tout correspond, à un détail près : une personne présente dans le cadre est légèrement trop à gauche par rapport à celle qu’on devine dans la texture du jeu. Il y a donc plusieurs versions du cliché. Charly prend contact avec le photographe, Yoshio Komatsu, qui confirme être l’auteur de l’image prise en novembre 1991. Cependant, lui qui n’a consenti qu’à des impressions ne se doutait pas que son cliché avait été utilisé dans un jeu vidéo culte.

Au pied du mur

Mais la communauté va buter sur sa propre version de l’horloge. Un mur de briques repéré fin 2020 dans une image promotionnelle pour Mario Kart 64 et qui n’apparaît dans aucun CD connu. On en retrouve une trace sur le site d’Autodesk, l’éditeur de logiciel, qui indique son nom : cobble_stone.

Plus on cherche et plus on se rend compte que ces briques sont omniprésentes. Donkey Kong 64, Banjo-Kazooie, Turok, MediEvil, Final Fantasy VII, Killer Instinct, Donkey Kong Country 2 : c’est un pan impressionnant de la production des années 1990 qui semble faire usage de cette « texture de votre enfance », comme elle est surnommée. Le 11 février 2021, c’est la libération : on apprend par une autre équipe d’historiens du jeu vidéo que l’original de cobble_stone a été retrouvé dans les fichiers d’Alias/3, une suite logicielle spécialement conçue pour fonctionner sur poste de travail Silicon Graphics (ce qui explique son utilisation dans de nombreux jeux des années 1990), aujourd’hui détenue par Autodesk (d’où la présence de l’image sur leur site).
L’image qui a déclenché la chasse à la brique.
Conker's Bad Fur Day
Final Fantasy VII
Turok
Killer Instinct
L’histoire de cobble_stone ne passe pas inaperçue et participe à mettre en lumière l’archéologie de texture. En particulier, le 19 mars 2021, la chaîne YouTube Kid Leaves Stoop publie une formidable synthèse qui cumulera trois millions de vues. Cette agitation initiée par Super Mario 64 bénéficie de surcroît à de nombreux autres jeux, car, dans cette montagne d’images aléatoires, certains en reconnaissent qui sont issues de Crazy Taxi, de Sonic Adventure 2 ou de Super Smash Bros. Melee.

Fouilles à relier

Cela attire de jeunes profils, comme GabiShy, Canadienne de 21 ans, encore au lycée en 2021 quand elle entend parler de l’archéologie de texture. En 2022, elle décide de s’y mettre à son tour. « J’ai commencé à chercher des textures de Sonic and the Secret Rings, un de mes épisodes favoris, se souvient-elle. Après avoir trouvé mes premiers résultats, je n’en revenais pas d’avoir accompli quelque chose d’utile ! » Aujourd’hui, elle peut se targuer d’avoir contribué à la découverte d’images utilisées pour la série Zelda, Persona et Silent Hill. « En ce moment, j’essaye de trouver des textures pour Sonic Unleashed qui a récemment été recompilé », m’explique-t-elle.

En 2021, Stevie2049, étudiant californien en informatique de 28 ans, se rapproche de ces communautés sur Discord pour leur demander où il pourrait trouver des correspondances pour un jeu de course qu’il affectionne, San Francisco Rush 2049. Une des premières concordances dont il se souvient, c’était une texture de flamme dont l’origine était encore indéterminée au moment où il l’a partagée avec les autres membres. « Juste après l’avoir vue, Fanamel déniche une annonce eBay d’un disque intitulé FireCD et, sur le livret, on pouvait distinguer la flamme que je cherchais. Il l’a immédiatement commandé et une semaine plus tard, son contenu était mis à disposition », s’amuse-t-il.

Bob l’éponge cacarée

Le 21 mars 2018, Chris Glass, ancien programmeur pour THQ, partage une anecdote sur Twitter : « Je ne sais plus de quel jeu Bob l’éponge il s’agit, mais c’était un de ceux qu’on a faits sur PS2… La texture utilisée pour les palmiers ? C’est de la merde. De la vraie matière fécale. Simplement teinte en vert. » La chaîne YouTube Did You Know Gaming décide alors de récupérer une texture suspecte, dénichée dans Bataille pour Bikini Bottom (2003), et la soumet à Glass : « Bon sang. C’est bien elle. D’autant plus qu’il s’agit d’une photo, et pas d’une texture dessinée à la main », confirme-t-il.

Ça peut vous paraître choquant, mais ça l’est toujours moins que cette fois, en 2022, où des utilisateurs de Reddit se sont rendu compte qu’une texture utilisée dans Half-Life 2 pour habiller un cadavre était tirée de la photographie d’une authentique personne brûlée vive.

Les disques-mondes

Car toute cette activité ne tiendrait pas sans ceux qui chassent sans relâche les CD. « Je fais partie de ceux qui les achètent, j’en possède plus de 150, aujourd’hui », m’explique Roovahlees, un Grec d’une quarantaine d’années, photographe de métier, « ce qui aide » dans l’exercice de l’archéologie de texture. Lui et les autres acquéreurs s’empressent ainsi de les « dump », c’est-à-dire mettre à disposition le contenu brut et non traité des disques. Le plus souvent, cela passe par l’Internet Archive, dans une légalité bringuebalante. Bien qu’anciennes et parfois abandonnées, ces ressources ne sont pas strictement libres de droits d’auteur.

Toute cette activité ne tiendrait pas sans ceux qui chassent sans relâche les CD.

« Tout n’est pas permis avec l’abandonware », prévient Gareth48, ingénieur informatique de 24 ans basé en Floride, connu pour sa capacité à reconnaître les images de nourriture dans Super Smash Bros. Melee et les arrière-plans de cartes Pokémon, dont un nombre surprenant comportent des fonds issus de ces CD qu’il achète lui-même en quantité. « Il faut trouver la bonne façon de sauver ces ressources de la décrépitude matérielle en faisant des copies, localement et en ligne, sans déclencher de représailles légales quant au droit d’auteur. Chacun choisit les risques qu’il veut prendre, mais il y a plein de manières de préserver ces objets », résume-t-il.
Ces publicités pour les CD de textures ont été particulièrement utiles pour estimer quels volumes étaient manquants.

Une bonne paire de GIF

Aujourd’hui, l’archéologie de texture s’organise discrètement, dans des serveurs Discord souvent privés. Quant au site et au Wiki mis en place par Render96, ils n’ont plus été actualisés depuis des années et les informations qui s’y trouvent sont au mieux parcellaires. « Je me demande si on n’est pas trop focalisés sur la recherche des correspondances et pas assez sur la mise en avant de ce qu’on découvre, s’interroge Stevie. Personne ne veut s’atteler à ça, c’est un travail un peu ingrat. » GabiShy tempère en expliquant que la communauté œuvre doucement à un nouveau site : « Et en attendant, on annonce nos découvertes via le compte X. »

Aujourd’hui, l’archéologie de texture s’organise discrètement, dans des serveurs Discord souvent privés.

Ce compte, @Render96VGTP (pour Video Game Texture Preservation), entretenu par Roovahlees et suivi par près de 18 000 personnes, est bien achalandé et publie régulièrement les nouvelles correspondances trouvées, le plus souvent grâce à des GIF efficaces qui permettent immédiatement de saisir la corrélation. Pas l’idéal pour la découvrabilité de ce pan fascinant de l’histoire du jeu vidéo, mais, étant donné la gigantesque quantité de travail que cela représente, on comprend que ces archéologues forçats aient besoin d’un peu plus de temps pour enfiler une nouvelle casquette, celle de conservateurs.