« Je peux vous aider, vous cherchez un jeu en particulier ? » Antoine, la grande vingtaine tatouée et moustachue, n’est ni vendeur ni ludothécaire. En ce samedi après-midi du mois de novembre, c’est lui qui se trouve derrière le comptoir du Nid, bar à jeux parisien, ouvert fin 2014. Adrien, qui a donné rendez-vous là à une demi-douzaine d’amis, décline : il préfère attendre d’être rejoint par une partie de sa troupe avant de se lancer dans des choix aussi cruciaux que celui de la boîte qui les occupera le reste de la journée. Pour l’heure, il se contente d’étudier la confortable collection de jeux – aux alentours de 750, classés par genre et quantité de joueurs requise. Dans un coin, un monsieur d’une cinquantaine d’années déguste en solitaire une tarte chocolat-caramel (3,50 euros, avec sa petite boule de chantilly) tout en détaillant les règles et le plateau de Conan : « J’ai un peu entendu tout et son contraire sur ce jeu, je voudrais me faire mon idée. »

Potron estaminet.

Vu de loin, on pourrait croire que les bars à jeux pullulent. En réalité, ils restent une infime minorité. Mais il y a vingt ans, ils n’existaient à peu près pas. Maintenant, il n’est plus une grande ville ou presque qui ne compte son débit de boisson à vocation ludique : L’Estaminet des trolls et des petits lutins à Lille, la Game Taverne à Montpellier, le QG des Avenjoueurs à Rouen, le Baraka Jeux à Toulouse… Nicolas Lhomme vient d’ouvrir, avec deux associés, le Décalé - Café ludique au Havre. Malgré la difficulté à trouver une banque enthousiaste à l’idée de prêter de l’argent pour le lancement du projet, l’ouverture du lieu, dans un quartier proche de la gare mais légèrement excentré par rapport à la vie nocturne havraise, est plutôt vue d’un bon œil par la mairie et les voisins. C’est que dans bar à jeux, certes, il y a bar, mais il y a aussi jeux. Et les seconds ont tendance à limiter les traditionnels inconvénients du premier : « Comme ils jouent, les gens ont autre chose à faire qu’à se mettre une mine, explique Antoine, au Nid. On a vraiment un public charmant du coup, les problèmes sont hyper rares. » Les jeux pour remplacer l’alcool comme facteur de sociabilité ? En tout cas, ils y suppléent, et les voisins sont contents de voir le quartier s’animer de manière policée. Au Havre, après une semaine d’ouverture, Le Décalé avait déjà ses habitués. La plupart viennent pour jouer. Quelques-uns, souvent plus âgés, se contentent de profiter de l’ambiance conviviale. À Paris, où l’offre de bars est plus vaste, les clients du Nid viennent tous dans le but de jouer. À l’instar de ce couple de Bordelais de retour de voyage, venus passer leurs quelques heures de transit, entre un avion et un train, au café, pour jouer à la nouvelle extension de Seven Wonders – Duel. « On avait un peu de temps à tuer, on a regardé sur Internet, on est arrivé ici, nous raconte le couple. C’est central, il y a de la place pour poser nos sacs, et ils viennent de recevoir le jeu qui nous faisait super envie. Que demander de plus ? »

Éducation rectangulaire.

Et pourtant, les bars à jeux ont bien davantage à offrir. Outre la chaleur et les boîtes remplies de divertissements potentiels, ils sont souvent (ou alors c’est qu’ils sont sur le point de fermer) de fantastiques prétextes à rencontres et événements. De la traditionnelle (?) fête de Halloween à l’occasionnelle murder party, en passant par le quiz, la session Loups-Garous, le blind test, les soirées jeux de rôle et les rencontres avec les auteurs de jeux, les équipes de ce genre d’endroits n’économisent pas leurs efforts. « Ça correspond à une volonté de faire vivre le bar, d’en faire un lieu sympa, ouvert et chaleureux », nous explique Nicolas Lhomme. D’autant plus que contrairement aux forums spécialisés, ils accueillent aussi un public assez novice. « On a aussi vocation à participer à la création d’une culture ludique. Apprendre à lire une règle, découvrir de nouveaux styles de jeu, ça fait partie de notre mission », continue Antoine. Et puis, parmi les clients, certains ont aussi des objectifs secondaires. Outre la sociabilité qui naît parfois de la nécessité de compléter une table ou de la bière consommée avec modération, certains voient encore plus précis. Quelques paragraphes plus haut, nous rencontrions Adrien. Ce Melunais, animateur de profession, a retrouvé une partie de ses amis, eux aussi dans l’animation, venus de toute l’Île-de-France. Leurs réunions bimensuelles, toujours dans un bar à jeu – plus spacieux que les appartements des membres parisiens du groupe – leur permettent aussi de repérer des bonnes idées à adapter dans le cadre du travail. S’ils sont en train de commencer à éplucher les règles de Sonar, Adrien saisit la première occasion pour sortir une boîte métallique de sa besace (je mens, elle était déjà posée sur la table en bois clair). Il s’agit d’Amalgames, son jeu, manifestement conçu avec ses amis, en cours de rodage. Alors non, il n’est pas là pour faire tester Amalgames. Mais si l’occasion se présente, il ne va pas s’en priver.

Chezwat ou chez moi ?

D’ailleurs, tous les bars à jeux, un jour ou l’autre, voient passer un concepteur de jeu. Souvent grâce aux rencontres sus-citées. Mais aussi parce qu’ils aiment à y traîner leurs guêtres, et que, pire encore,  ce sont des lieux propices à la création, au jaillissement des idées susceptibles de faire naître des vocations d’un jour ou d’une vie. Parmi les membres de la rédaction de ce vénérable magazine, se trouve un ancien co-tenancier de bar à jeu. Le Chezwat, petit ange parti trop vite, fut un éphémère lieu de perdition parisien (2005-2006), doté d’une petite collection de jeux, probablement pas assez renouvelée pour maintenir l’intérêt des joueurs. Néanmoins, parmi les nombreuses soirées organisées, notre rédacteur se rappelle avoir dû lui aussi mettre au point des jeux. Notamment un simili-ARG, genre de grande chasse au trésor à travers Paris. Hélas, passer deux jours à mettre au point une activité, aussi géniale qu’elle fut, pour amuser quatre chalands n’était pas rentable. Maintenant, vous voilà condamné à le lire dans ces pages.