Je t'ai vu à la journée portes ouvertes de l'éditeur Big Ben. Tu portais une chemise à carreaux et un verre entre tes doigts. Tu avais l'air un peu triste, seul devant ton immense télé. Je me suis approché. Ton jeu ne m'intéressait pas vraiment. J'avais simplement envie de parler avec une vraie personne.
La modélisation d'un joli niveau dans lequel se balader pour chercher soi-même avec ses propres neurones.
Sabbath pour moi.
Tu t'es déplacé un peu dans un environnement qui ressemble à un niveau de Hitman : un appartement luxueux dans le centre-ville de Boston. Galeb, le personnage que tu incarnais parmi les trois qui se partagent l'aventure, était un Ventrue, un clan de vampires en cols blancs qui squattent les conseils d'administration des grandes entreprises à l'insu des mortels. Ta mission consistait à enquêter sur une scène de crime. Tu as cliqué sur un cadavre décapité. Je t'ai demandé si le type qui avait modélisé le cadavre faisait des cauchemars la nuit, juste pour te dire quelque chose. Tu m'as dit que le type en question, c'était toi, et que tu ne faisais pas de cauchemars, mais que ton historique de recherche sur Google était un peu bizarre. On a rigolé un peu, pendant que tu te déplaçais en suivant les taches de sang. Tu m'a montré quelques indices dans la pièce. J'ai demandé si tu pouvais appuyer sur une touche pour mettre les indices en évidence – une sorte de vision d'aigle ou de sens du Sorceleur ? Tu m'as lancé ton regard le plus désarmant : « Ah non, pourquoi ? » J'ai eu envie de t'embrasser. J'ai baissé la voix et j'ai dit, timidement : « Pour rien... Continue... C'est parfait... ».
Caïn-caha.
Tout était parfait. La modélisation d'un joli niveau dans lequel se balader pour chercher soi-même avec ses propres neurones. Les indices qui ne se révèlent qu'en observant attentivement (« Pourquoi est-ce qu'il y a des cartons de pizza ? Est-ce que ce livre semble réellement à sa place sur cette étagère ?). La possibilité de découvrir les choses à sa façon, en réussissant un dialogue, en fouillant un peu, en s'infiltrant. Le soin apporté à la narration environnementale, aux dialogues, au respect de l'univers riche et complexe de La Mascarade. J'ai dit que le jeu me faisait un peu penser au niveau Sherlock Holmes dans le dernier Hitman. Tu m'as dit que c'était une grosse inspiration. J'ai eu envie de t'embrasser à nouveau, alors j'ai bu une gorgée en rougissant. Tu as commencé à ajouter des tas de choses, à me divulguer la suite, la possibilité, en fouillant, de tomber sur une scène cinématique cachée, celle qui a demandé le plus de boulot à l'équipe. J'ai mis mon doigt sur tes lèvres : « Chut ! N'en dis pas plus. Je veux jouer à ton jeu, je veux y jouer toute la nuit, je ne veux pas connaître la suite. » Tu as paru surpris que le jeu me plaise. Tu m'as expliqué qu'après avoir travaillé dessus pendant quatre ans, tu n'étais plus capable d'avoir un avis sur ton propre jeu, tu ne voyais plus que les défauts. « D'ailleurs, les premières reviews sont en train de tomber en ce moment même, et je n'ai même pas envie de regarder. »